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Ces cyborgs si sexys

Numéro 5 - 2017 par Renaud Maes

juillet 2017

Par­mi les monstres contem­po­rains, il y en a peu dont le pou­voir de séduc­tion soit aus­si intense que celui de l’hybride humain-machine : si « l’homme-machine » est en effet un monstre par ses dif­for­mi­tés, il est aus­si le sym­bole du dépas­se­ment des limites inhé­rentes à la condi­tion humaine. L’ambivalence fon­da­men­tale de cet hybride lui per­met de ques­tion­ner l’ontologie humaine et, fata­le­ment, de poser la ques­tion du désir de dépas­se­ment : l’hybride homme-machine est-il plus libre par la réa­li­sa­tion du pro­jet de ce dépas­se­ment ou mieux alié­né à son désir de dépas­se­ment permanent ?

Dossier

Les aïeux des cyborgs

S’inscrivant pro­fon­dé­ment dans l’histoire du déve­lop­pe­ment indus­triel et tech­no­lo­gique, l’hybride homme-machine nait d’une com­pa­rai­son entre « l’homme » et une « machine équi­va­lente ». Cette com­pa­rai­son prend racine dans le déve­lop­pe­ment des auto­mates imi­tant les actions humaines (notam­ment le joueur de tam­bou­rin de Vau­can­son, l’écrivain et le des­si­na­teur de Pierre Jaquet-Droz) et dans une série d’arguments phi­lo­so­phiques ins­pi­rés de l’assimilation car­té­sienne de l’animal à la machine débat­tus au XVIIIe siècle. Ain­si, dans son Homme-Machine (1748) qui pro­vo­qua un petit scan­dale, le méde­cin liber­tin Julien Offray de La Met­trie sug­gère que « l’homme est une machine si com­po­sée qu’il est impos­sible de s’en faire d’abord une idée claire, et consé­quem­ment de le définir ».

Cette concep­tion maté­ria­liste radi­cale demeu­ra bien sûr mar­gi­nale sous l’Ancien Régime et c’est sur­tout après la Révo­lu­tion fran­çaise que la com­pa­rai­son entre homme et machine devint plus cou­rante. Pour défi­nir toute une série de notions fon­da­men­tales en phy­sique, dont celles de tra­vail et de frot­te­ment, les grands ingé­nieurs phy­si­ciens du tour­nant du XVIIIe et du XIXe siècle com­parent l’action humaine et l’action méca­nique. Bien sûr, leur objec­tif prin­ci­pal est d’optimiser la pro­duc­tion, sin­gu­liè­re­ment à l’occasion de la construc­tion de grands ouvrages (places fortes, ponts, tun­nels, etc.), si bien qu’il n’est pas éton­nant qu’ils rap­prochent méca­nique et éco­no­mie1.

Ain­si, dans ses Réflexions sur la puis­sance de feu de 1824, livre fon­da­teur de la ther­mo­dy­na­mique (qui est l’un des élé­ments clés de la révo­lu­tion indus­trielle), Sadi Car­not jus­ti­fie de l’intérêt de ses théo­ries sur les machines à vapeur en sou­li­gnant qu’elles per­mettent d’estimer leur ren­de­ment rela­tif sur un chan­tier et donc la per­ti­nence de rem­pla­cer les êtres humains par des machines.

Pro­gres­si­ve­ment, la com­pa­rai­son sug­gère des élé­ments com­muns à l’homme et à la machine. Lorsque Gas­pard-Gus­tave Corio­lis pro­pose la défi­ni­tion phy­sique du « tra­vail » en aout 1826 à l’Académie fran­çaise, il sug­gère que cette « gran­deur » peut être appro­priée tant pour le dépla­ce­ment de poids par un ouvrier que pour l’action d’une roue à aube.

Ce méca­nisme d’identification de « variables » qui per­mettent la des­crip­tion tant de l’homme que de la machine ancre la repré­sen­ta­tion de l’homme comme machine. Cette repré­sen­ta­tion fera l’objet d’un engoue­ment tout par­ti­cu­lier avec le déploie­ment de l’organisation scien­ti­fique du tra­vail, dès la fin du XIXe siècle. En sug­gé­rant notam­ment de décou­pler la fonc­tion dite de « pla­ni­fi­ca­tion » de la fonc­tion dite « d’exécution »2, Tay­lor ouvre la voie d’une assi­mi­la­tion stricte de l’ouvrier à la machine qu’il pilote.

La Pre­mière Guerre mon­diale voit le triomphe abso­lu du tay­lo­risme pour accroitre la pro­duc­tion notam­ment d’armements mili­taires et plu­sieurs auteurs vont s’inspirer des tra­vaux de Tay­lor pour pro­po­ser leurs propres théo­ries. C’est le cas du phy­sio­lo­giste Jules Amar qui n’hésite pas à évo­quer le « moteur humain » pour par­ler de l’ouvrier. La par­ti­cu­la­ri­té des tra­vaux des phy­sio­lo­gistes de l’époque, c’est qu’ils partent du prin­cipe qu’il faut amé­lio­rer l’humain en s’inspirant de la machine. Ain­si, Amar sug­gère que les sens « peuvent être édu­qués et ren­dus plus utiles3 ». Il note que si la « puis­sance de l’homme ne peut pas sou­te­nir la com­pa­rai­son avec celle de nos moteurs usuels », la « machine humaine a un excellent ren­de­ment » et « bien rares sont les moteurs qui approchent, même de loin, [la] per­fec­tion mobile [de la machine humaine]». Dans sa com­plexi­té, l’homme reste supé­rieur à la machine, « supé­rio­ri­té [qui] s’affirme dans le ren­de­ment ther­mique » et dans son auto­no­mie. Tou­te­fois, cette supé­rio­ri­té « serait déci­sive s’il ne fal­lait pas, dans la pra­tique indus­trielle, faire état sur­tout de la puis­sance, de la quan­ti­té de tra­vail dans un temps don­né, de la rapi­di­té d’exécution ; s’il n’y avait pas, d’autre part, à consi­dé­rer le prix si éle­vé des ali­ments et de la san­té de l’homme »4.

Là est donc l’enjeu : amé­lio­rer l’efficacité dans la pro­duc­tion par l’optimisation des pos­tures, des cadences, des habi­tudes ali­men­taires. L’objectif des phy­sio­lo­gistes est en effet résu­mé dès 1904 par Ernest Sol­vay : aug­men­ter la valeur humaine. Or « la seule mesure de la valeur humaine [est] deve­nue la pro­duc­ti­vi­té — tant intel­lec­tuelle ou morale que maté­rielle »5.

Il s’agit de mieux faire fonc­tion­ner l’humain en s’inspirant du fonc­tion­ne­ment plus ration­nel des machines pour amé­lio­rer la pro­duc­tion, afin de rendre l’espèce plus per­for­mante. La dif­fu­sion des idées eugé­nistes se couple aux prin­cipes des phy­sio­lo­gistes : de l’optimisation humaine sur­gi­ra une race d’hommes meilleurs car plus per­for­mants6.

Si dans la lit­té­ra­ture des phy­sio­lo­gistes, il n’est pas ques­tion d’améliorer l’humain par l’hybridation directe avec la machine, le prin­cipe va cepen­dant influen­cer pro­fon­dé­ment la lit­té­ra­ture de science-fic­tion des années 1920 – 1930. Plu­sieurs auteurs, en Europe, en Rus­sie et aux États-Unis envi­sagent des hommes-machines mieux adap­tés au tra­vail sur les chaines indus­trielles ou dans des envi­ron­ne­ments hos­tiles. Par exemple, l’allemand Wer­ner Illing écrit trois brèves nou­velles publiées en décembre 1928 et jan­vier 1929 dans le jour­nal du par­ti social démo­crate où les ouvriers sont for­cés de rem­pla­cer cer­tains de leurs membres par des outils. Les nou­velles d’Edmond Hamil­ton consti­tuent un autre exemple plus célèbre, notam­ment The Comet Doom (1928), dont les pro­ta­go­nistes sont des explo­ra­teurs spa­tiaux faits d’un assem­blage de « par­ties orga­niques et méca­niques ». Pour mieux adap­ter l’homme aux contraintes du pro­grès appa­rem­ment infi­ni que repré­sente la conquête spa­tiale, l’hybridation devient indispensable.

Naissance du cyborg

C’est tou­te­fois sur­tout après la Seconde Guerre mon­diale que l’hybride va connaitre ses heures de gloire. Dans un article res­té « culte » publié dans la revue Astro­nau­tics, les scien­ti­fiques Man­fred E. Clynes et Nathan S. Kline intro­duisent en 1960 le syn­tagme de « cyber­ne­tic orga­nism », en abré­gé « cyborg », pour décrire un être humain dont on a modi­fié les fonc­tions cor­po­relles afin de lui per­mettre d’évoluer dans un envi­ron­ne­ment extra­ter­restre. L’argument des deux cher­cheurs en faveur du cyborg est d’ordre éco­no­mique : il est moins cou­teux d’adapter l’humain à cet envi­ron­ne­ment que d’adapter l’environnement lui-même. À par­tir de cet article fon­da­teur, un grand nombre de tra­vaux scien­ti­fiques vont reprendre à leur compte cette expres­sion de « cyborg », tant dans les revues de méde­cine que dans les sciences sociales.

Le cyborg devient aus­si très rapi­de­ment un per­son­nage clé des films de science-fic­tion. Par­mi eux, le plus célèbre est sans conteste le Robo­Cop de Paul Verhoe­ven, cyborg résul­tant de l’hybridation d’un poli­cier abat­tu par des gang­sters et d’un robot anthro­po­morphe en métal hyper­ré­sis­tant, deve­nant un « super flic » char­gé de réta­blir l’ordre à Détroit en proie au chaos à la suite d’une crise sociale cau­sée par le mono­pole du conglo­mé­rat mili­ta­ro-indus­triel « Omni Car­tel des Pro­duits », l’OCP7. Dans Robo­Cop, les sou­ve­nirs de l’humain vont pro­gres­si­ve­ment l’amener à prendre le des­sus sur la machine. Se lan­çant dans une croi­sade ven­ge­resse, il va jusqu’à se réap­pro­prier son iden­ti­té défunte et récla­mer qu’on le désigne par son nom, Alex Mur­phy. La seule limite qui s’impose à sa volon­té est cepen­dant le res­pect d’une série de direc­tives dont celle de ne pas tuer de cadre de l’OCP et trois « règles » ins­pi­rées des lois de la robo­tique d’Isaac Asi­mov8. D’une cer­taine manière, si Robo­cop par sa quête devient plus un humain amé­lio­ré, capable de déployer une puis­sance supé­rieure à celle d’un humain « nor­mal », qu’un robot, ces res­tric­tions à sa volon­té atro­phient for­te­ment son libre arbitre, l’aliénant en per­ma­nence à son iden­ti­té robo­tique. On trouve ici une ambigüi­té fon­da­men­tale du cyborg. Fina­le­ment, « l’augmentation » de sa puis­sance per­mise par l’hybridation à la machine n’a‑t-elle pas comme consé­quence irré­mé­diable l’aliénation de la volon­té humaine ?

L’occurrence la plus célèbre du terme cyborg en sciences sociales est due à la fémi­niste Don­na Hara­way qui le défi­nit en 1991, dans son Mani­feste cyborg, comme « un orga­nisme cyber­né­tique, hybride de machine et de vivant, créa­ture de la réa­li­té sociale comme per­son­nage de roman ». Pour elle, l’humain idéal est deve­nu un cyborg : « La fin du XXe siècle, notre époque, ce temps mythique est arri­vé et nous ne sommes que chi­mères, hybrides de machines et d’organismes théo­ri­sés puis fabri­qués, en bref, des cyborgs. Le cyborg est notre onto­lo­gie ; il défi­nit notre poli­tique. Le cyborg est une image conden­sée de l’imagination et de la réa­li­té maté­rielle réunies, et cette union struc­ture toute pos­si­bi­li­té de trans­for­ma­tion his­to­rique.9 » S’il est le pro­duit de tech­no­lo­gies de contrôle, le cyborg sym­bo­lise aus­si la pos­si­bi­li­té de sub­ver­tir les caté­go­ries impo­sées par l’idéologie domi­nante, en par­ti­cu­lier le bina­risme de genre. Le cyborg d’Haraway a une sexua­li­té auto­nome, joue avec les codes, se recom­pose comme il recom­pose sa réalité.

Deux figures de cyborg coexistent : le cyborg comme alié­na­tion de la volon­té humaine, Robo­cop et ses direc­tives, et le cyborg comme réa­li­sa­tion de cette volon­té, enfin affran­chie des contraintes liées notam­ment aux normes sociales régu­lant la sexua­li­té, le cyborg d’Haraway.

Le Borg, l’hybride aliéné

Le cyborg comme figure de l’aliénation connait un exemple par­ti­cu­liè­re­ment frap­pant dans la série Star Trek : le Borg. Le col­lec­tif Borg (le Borg) est sans doute l’un des enne­mis par­mi les plus ter­ri­fiants et les plus appré­ciés des fans de la série Star Trek (plus pré­ci­sé­ment de Star Trek : The Next Gene­ra­tion – TNG). De quoi s’agit-il ? D’un col­lec­tif for­mé par « l’assimilation » de nom­breuses espèces au sein d’une sorte de « ruche ». Concrè­te­ment, à chaque ren­contre avec une nou­velle espèce, le col­lec­tif Borg s’empare de tous ses indi­vi­dus et les sou­met à un trai­te­ment d’injections de « nano­probes », à de modi­fi­ca­tions chi­rur­gi­cales ain­si qu’à des greffes de pro­thèses robo­ti­sées, ceci afin de per­mettre de prendre le contrôle de leur esprit. Le Borg « incor­pore » donc chaque nou­velle espèce, fai­sant des indi­vi­dus des cyborgs assimilés.

Le Borg est intro­duit dans l’épisode « Q Who ? », sei­zième épi­sode de la sai­son 2, dif­fu­sé le 5 mai 1989. Comme le sou­lignent Patrick T. Jack­son et Daniel H. Nexon, « d’emblée, le Borg est pré­sen­té comme l’extrême limite de ce que la Fédé­ra­tion peut gérer »10.

Le vais­seau Enter­prise, gui­dé par le capi­taine Jean-Luc Picard (joué par Patrick Ste­wart), incar­na­tion des « valeurs huma­nistes et libé­rales » de la Fédé­ra­tion, se trouve confron­té par l’entrejeu d’une espèce de divi­ni­té extra­ter­restre (Q) à une sorte de vais­seau cubique « d’une concep­tion étran­ge­ment géné­ra­li­sée : il n’a ni pas­se­relle, ni centre de com­man­de­ment, ni sec­tion des machines » (18 minutes, 30 secondes). Les cap­teurs de l’Enter­prise ne détectent aucune trace de vie à bord, mal­gré la télé­trans­por­ta­tion d’un « intrus » depuis le vais­seau cubique direc­te­ment au cœur de l’Enter­prise.

L’androide « Data » (incar­né par Brent Spi­ner), membre de l’équipage de l’Enter­prise, en déduit de manière très signi­fi­ca­tive que les sen­seurs en ques­tion sont sans doute inca­pables de détec­ter le Borg car « ses membres consti­tu­tifs ne peuvent pas être iden­ti­fiés comme des formes de vie sépa­rées, vu qu’elles ne sont que des par­ties d’un tout, fonc­tion­nant collectivement ».

La lieu­te­nant-com­man­dant Dean­na Troi (incar­née par Mari­na Sir­tis), qui occupe la fonc­tion de « conseillère » de l’Enter­prise, indique que cet « agir col­lec­tif », mar­qué par le fait que le Borg s’exprime tou­jours en uti­li­sant le « nous (we)», est lié à une « conscience com­mune » : « nous n’avons pas affaire à un esprit indi­vi­duel : ils n’ont pas de chef unique (single lea­der), c’est l’esprit col­lec­tif d’eux tous » (24 minutes, 55 secondes). Elle sug­gère d’ailleurs que c’est un avan­tage : « Un chef unique peut faire des erreurs, ce qui est bien moins pro­bable dans l’ensemble résul­tant de cette com­bi­nai­son (com­bi­ned whole)».

Le Borg est d’ailleurs connu pour sa célèbre phrase annon­çant la prise de pos­ses­sion d’un vais­seau et l’assimilation de tous ses membres (aver­tis­se­ment qui connait plu­sieurs variantes): « We are the Borg. You will be assi­mi­la­ted. Resis­tance is futile ». Chaque indi­vi­du inté­grant le Borg subit une série de trans­for­ma­tions, cer­tains de ses membres étant rem­pla­cés par des pro­thèses méca­niques. Ces trans­for­ma­tions n’ont pas uni­que­ment pour but d’augmenter la puis­sance indi­vi­duelle, mais aus­si de « gom­mer les traits dis­tinc­tifs de chaque espèce »11. Bref, le Borg fonc­tionne comme une ruche, un « hive mind » connec­tant cha­cun des cyborgs en un seul esprit et chaque cyborg est d’une cer­taine manière inter­chan­geable dans le col­lec­tif. Et si le Borg fait hor­reur, c’est pré­ci­sé­ment par cette dimen­sion d’aliénation com­plète au sein du col­lec­tif qui s’inscrit évi­dem­ment dans l’idéologie expli­ci­te­ment anti­col­lec­ti­viste lar­ge­ment dif­fu­sée dans les épi­sodes de Star Trek.

Très rapi­de­ment, cepen­dant, les scé­na­ristes de Star Trek se sont trou­vés confron­tés à une dif­fi­cul­té : com­ment décrire les inter­ac­tions entre ce « col­lec­tif » Borg et les équi­pages de la Fédé­ra­tion, com­po­sés d’individus « auto­nomes » menés par un capi­taine de vais­seau ? Avec un col­lec­tif où chaque indi­vi­du appa­rait inter­chan­geable, il n’est pas pos­sible de mettre en scène une confron­ta­tion entre un « héros » et un « méchant »12. Par ailleurs, le Borg est un pro­jet éga­li­ta­riste, qui per­met d’amener une paix durable entre les espèces ren­con­trées en les incor­po­rant au sein d’une même enti­té appa­rem­ment très effi­cace. Cette carac­té­ris­tique amè­ne­ra donc rapi­de­ment les fans à déve­lop­per une cer­taine adu­la­tion y com­pris pour le « pro­jet poli­tique Borg », au grand dam des scé­na­ristes. Pire encore, cer­tains fans poin­te­ront rapi­de­ment le peu de dif­fé­rence exis­tant entre le pro­jet impé­ria­liste de la Fédé­ra­tion et celui du Borg.

En pré­pa­rant le film Star Trek : First Contact (1996), qui met en scène l’équipe de la série Star Trek – The Next Gene­ra­tion et le Borg, les scé­na­ristes Bran­non Bra­ga et Ronald Moore ont dès lors sou­hai­té construire un « véri­table méchant » qui ne puisse pas sus­ci­ter autant de sen­ti­ments posi­tifs. Pour ce faire, ils ont construit un scé­na­rio visant à « dis­tin­guer le néo­co­lo­nia­lisme bénin de la Fédé­ra­tion de l’impérialisme agres­sif du Borg »13 et intro­duit un indi­vi­du sin­gu­lier, une Borg Queen (jouée par Alice Krige), qui « com­mande » les Borg ou, à tout le moins, incarne l’esprit col­lec­tif en un indi­vi­du. Comme le note Tudor Bali­nis­tea­nu14, l’introduction de cette « reine malé­fique » per­met d’écrire un scé­na­rio fina­le­ment très clas­sique de confron­ta­tion d’un héros mas­cu­lin repré­sen­tant la rai­son, la volon­té, la civi­li­sa­tion face à une divi­ni­té fémi­nine repré­sen­tant la séduc­tion, les pul­sions, la nature. Le corps de la Borg Queen dis­pose de deux bosses métal­liques sans aucune autre fonc­tion que d’évoquer les seins et, par là, de rap­pe­ler qu’elle est une figure fémi­nine, puisque les élé­ments orga­niques qui la com­posent ne dépassent guère les cer­vi­cales (l’emboitement de ces élé­ments orga­niques dans le corps métal­lique consti­tuant un « moment fort » du film). Par le tru­che­ment du sté­réo­type de la « femme séduc­trice gui­dée par sa libi­do », les scé­na­ristes ont donc pu réin­tro­duire au sein du Borg le bina­risme de genre, la volon­té indi­vi­duelle et le machia­vé­lisme, carac­té­ris­tiques à leurs yeux indis­pen­sables du « bon méchant » de cinéma.

Mais ce fai­sant, les scé­na­ristes ont aus­si, for­cé­ment, ren­du l’hybride « sexy » : l’hybride qui était ini­tia­le­ment un « super cal­cu­la­teur » devient une créa­ture prise de pas­sions, de pul­sions… L’esprit du cyborg n’est plus com­plè­te­ment alié­né, il retrouve une volon­té d’assouvissement de ses désirs.

Tetsuo, l’hybride sexy

Le cyborg comme figure de la pul­sion sexuelle s’incarne par­fai­te­ment dans le per­son­nage de Tet­suo, héros du film japo­nais Tet­suo : the Iron Man de Shi­nya Tsu­ka­mo­to, sor­ti en 1989. Tet­suo (incar­né par Tomo­ro­wo Tagu­chi) est un employé japo­nais comme des mil­lions d’autres, atta­ché-case et petites lunettes, cos­tume-cra­vate et che­veux impec­ca­ble­ment cou­pés. Un soir, il ren­verse en voi­ture un « féti­chiste du métal » qui s’est gref­fé des mor­ceaux de métal dans le corps. Avec sa com­pagne, ils se débar­rassent du corps dans un fos­sé. Dès le len­de­main, Tet­suo remarque en se rasant un mor­ceau de métal qui a « pous­sé de l’intérieur ». À par­tir de là, il va pro­gres­si­ve­ment muter, se trans­for­mant en un monstre métal­lique. Sa muta­tion s’accompagne de rêves éveillés où il est tan­tôt pour­sui­vi par une femme mutante dans le métro de Tokyo, tan­tôt vio­lé par son amie dotée d’un ser­pent-sonde métallique.

Chaque phase de la muta­tion cor­res­pond au déchai­ne­ment de pul­sions. Ain­si, sa trans­for­ma­tion s’accélère sou­dai­ne­ment lors d’un rap­port sexuel avec sa com­pagne et, à cette occa­sion, son pénis se trans­forme en une gigan­tesque foreuse. Du corps de sa défunte com­pagne émerge le « féti­chiste du métal » qui se trans­mue éga­le­ment en monstre métal­lique, tout en décri­vant un monde futur où tout est métal en train de rouiller. Une confron­ta­tion s’ensuit, qui se ter­mine par la fusion des deux per­son­nages en un seul être de forme pénienne, doté de deux têtes, qui s’exclament d’une seule voix : « Our love can put an end to this fucking world. Let’s Go ! ». Game over indique l’écran final du film.

Si ce film cyber­punk a connu un suc­cès hors norme, c’est sans doute parce qu’il cor­res­pond à un pro­jet de sub­ver­sion com­plète de la socié­té. Le cyborg, dans ce cas, est un mutant qui peut, par sa trans­for­ma­tion, lais­ser libre cours à ses pul­sions et dis­pose de la puis­sance de les réa­li­ser. L’opposition entre l’incapacité d’action de l’employé moyen japo­nais et la puis­sance abso­lue du monstre mutant est sou­li­gnée lar­ge­ment tout au long du film, notam­ment lors des scènes de rêve­rie. Le mutant peut s’adonner à des pra­tiques sexuelles consi­dé­rées comme déviantes, il peut fusion­ner avec un autre homme, il peut faire tout ce que la socié­té réprouve, encadre, interdit.

L’hybride Tet­suo, c’est l’antithèse du cor­set nor­ma­tif de la socié­té japo­naise et le pro­duit d’un sys­tème indus­trieux édi­fié sur des codes trop stricts : cette oppres­sion des pul­sions par l’organisation du capi­ta­lisme nip­pon ne peut ame­ner qu’à la créa­tion d’un monstre qui fini­ra par faire rouiller jusqu’aux sym­boles les plus avan­cés de ce capitalisme.

Ce qui est par­ti­cu­lier à Tet­suo, c’est qu’il peut ren­ver­ser un sys­tème social seul. Il n’est plus besoin d’être un groupe orga­ni­sé pour fomen­ter une révo­lu­tion. Un être mutant suf­fit, le cyborg Tet­suo a la puis­sance néces­saire pour faire rouiller jusqu’à sa dis­pa­ri­tion la socié­té humaine.

« I, cyborg »

Fina­le­ment, c’est dans cette puis­sance incroyable du cyborg que réside l’une des clés per­met­tant de com­prendre en quoi cette figure est pro­fon­dé­ment liée au capi­ta­lisme et sin­gu­liè­re­ment, au capi­ta­lisme contem­po­rain, ce capi­ta­lisme de « troi­sième âge » dont l’essence est le contrôle15. Le cyborg est en effet un être qui n’a pas d’autre rai­son que de réa­li­ser en per­ma­nence son propre dépas­se­ment, de trans­cen­der en per­ma­nence ses limites. Sa volon­té ne connait plus de contraintes, et il trans­forme son propre corps pour mieux s’adapter conti­nu­ment aux aléas de son envi­ron­ne­ment qu’il contrôle dès lors parfaitement.

L’engouement pour les salles de sport, véri­table phé­no­mène de socié­té, est de l’ordre de l’hybridation homme-machine : l’humain-entrepreneur use de son corps comme d’une machine pour réus­sir. «“Spec­ta­teur de ses facul­tés intel­lec­tuelles cho­si­fiées” pour reprendre l’expression de Lukacz, il l’est tout autant de son corps-capi­tal san­té, qui lui est aus­si étran­ger que la machine sur laquelle il le condi­tionne. Il offre son corps-vitrine allé­chant pour mieux vendre ses facul­tés réi­fiées, facul­tés intel­lec­tuelles incluses. »16 Relié à une série de sen­seurs, à son smart­phone qui mesure et enre­gistre ses efforts mieux que ne le rêvaient les phy­sio­lo­gistes du début du XXe siècle, l’humain-entrepreneur repousse chaque jour un peu plus ses limites phy­siques en s’autorégulant plus effi­ca­ce­ment que ne pou­vait le conce­voir le « moteur humain » de Jules Amar.

La fixa­tion sur l’accomplissement per­son­nel au tra­vers du tra­vail du corps répond simul­ta­né­ment à deux objec­tifs : celui de se réap­pro­prier son des­tin, dans une optique où les pro­jets poli­tiques col­lec­tifs perdent appa­rem­ment tout sens, et celui de res­ter dans la course d’une concur­rence sans cesse plus grande, plus géné­ra­li­sée à l’ensemble des domaines de l’existence. D’une cer­taine manière, l’objectif fon­da­men­tal de ce tra­vail sur soi-même peut sem­bler sub­ver­sif dans cette dimen­sion de réap­pro­pria­tion, car il s’agit, l’espace d’un ins­tant, d’échapper à la contrainte sociale. Mais cette sub­ver­sion n’en est pas une : elle est par­fai­te­ment conforme, inexo­ra­ble­ment récu­pé­rée par le méca­nisme de « cap­ta­tion du désir »17.

L’humain, entre­pre­neur de lui-même, est un cyborg alié­né qui se pense sub­ver­sif : il met son corps en pro­jet en le gref­fant de machines diverses, il se dépasse en per­ma­nence et, ce fai­sant, met la socié­té au défi de son propre désir, et, simul­ta­né­ment, il res­pecte chaque jour mieux les règles d’un jeu concur­ren­tiel qui lui échappe. Il est mar­qué par « l’illusio », dont Bour­dieu don­nait une défi­ni­tion liée à la libi­do : l’illusio, c’est à la fois un inves­tis­se­ment, la volon­té de s’investir, et un prin­cipe de per­cep­tion, le fait de per­ce­voir un sens à cet inves­tis­se­ment18.

La cap­ta­tion et la réi­fi­ca­tion du désir au tra­vers du pro­jet de dépas­se­ment per­ma­nent finissent par obom­brer les poten­tia­li­tés du cyborg. Lorsqu’il se sou­met au dis­po­si­tif dis­ci­pli­naire qu’incarne la machine sur laquelle il s’entraine et les sen­seurs qui le lient à son smart­phone, par­tie inté­grante de sa mémoire, atro­phiant sa capa­ci­té d’action à mesure que ses muscles s’hypertrophient, l’humain-entrepreneur oublie jusqu’à la pos­si­bi­li­té d’une libé­ra­tion des car­cans nor­ma­tifs. Plus robot qu’humain, il est un cyborg alié­né. Mais qu’arriverait-il s’il deve­nait un cyborg sexy ?

Dans le deuxième volet de Tet­suo, Tet­suo II : Body Ham­mer (1992), au len­de­main d’un cata­clysme pro­vo­qué par la libé­ra­tion des pul­sions de l’hybride, les humains retournent pour­tant au bureau, l’attaché-case à la main, comme si de rien n’était, au milieu des ruines fumantes. Comme si la socié­té n’avait pas bas­cu­lé, comme si le silence n’était pas per­cep­tible. En fait, seuls les trois per­son­nages prin­ci­paux du film remarquent le calme qui règne dans la ville dévastée.

C’est sans doute dans ce contraste que réside toute la limite du cyborg : sa puis­sance sub­ver­sive ne peut tou­cher fina­le­ment que le maté­riel — machine sur­puis­sante, il peut détruire les machines. Mais pour chan­ger en pro­fon­deur la socié­té, il doit pou­voir en décryp­ter les normes et, fata­le­ment, d’une manière ou d’une autre, tou­cher au col­lec­tif. Pour ce faire, il faut sans doute qu’il renonce au pro­jet de son propre dépas­se­ment per­ma­nent ou de la satis­fac­tion de ses seules pul­sions. Ces pro­jets se défi­nissent en effet fina­le­ment contre le col­lec­tif. Voi­là sans doute le défi posé au cyborg sexy : subli­mer la pul­sion pour la trans­for­mer en désir col­lec­tif… Tout un pro­gramme (non algorithmique).

  1. Fr. Vatin, Le tra­vail, éco­no­mie et phy­sique (1780 – 1830), Paris, PUF, 1993.
  2. Fr. Wins­low Tay­lor, The Prin­ciples of Scien­ti­fic Mana­ge­ment, Plimp­ton Press, Nor­wood, 1911.
  3. J. Amar, Le Moteur humain et les bases scien­ti­fiques du tra­vail pro­fes­sion­nel, 2 ed. (1re ed. 1914), Paris, Dunod, 1923, p. 315.
  4. Ibi­dem, p. 670.
  5. E. Sol­vay, Prin­cipes d’orientation sociale. Résu­mé des études de M. Ernest Sol­vay sur le pro­duc­ti­visme et le comp­ta­bi­lisme, Bruxelles, Misch et Thron, 1904, 2e ed., p. 71.
  6. Th. Le Texier, Le manie­ment des hommes. Essai sur la ratio­na­li­té mana­gé­riale, Paris, La Décou­verte, 2016, p. 118 – 120.
  7. On note­ra que cette anti­ci­pa­tion n’est pas sans revê­tir une dimen­sion pro­phé­tique des consé­quences de la crise de 2008 et de la fer­me­ture des usines auto­mo­biles de cette ville-sym­bole de l’industrie américaine.
  8. Ces trois lois, for­ma­li­sées en 1942 dans la nou­velle Runa­round, sont : 1. un robot ne peut por­ter atteinte à un être humain, ni, en res­tant pas­sif, per­mettre qu’un être humain soit expo­sé au dan­ger ; 2. un robot doit obéir aux ordres qui lui sont don­nés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la pre­mière loi ; 3. un robot doit pro­té­ger son exis­tence tant que cette pro­tec­tion n’entre pas en conflit avec la pre­mière ou la deuxième loi. Il s’agissait pour Asi­mov de pro­po­ser une vision plus posi­tive du robot, en rup­ture avec le « syn­drome de Fran­ken­stein » vou­lant que sys­té­ma­ti­que­ment, les robots de la science-fic­tion des années 1930 détrui­saient leur créa­teur ou des humains au hasard.
  9. Don­na, Hara­way, « Mani­feste Cyborg : Science, tech­no­lo­gie et fémi­nisme socia­liste à la fin du XXe siècle », Mou­ve­ments, 2006/3 (nos 45 – 46), p. 15 – 21.
  10. Patrick T. Jack­son & Daniel H. Nexon, « Repre­sen­ta­tion is futile ? Ame­ri­can Anti-Col­lec­ti­vism and the Borg », in Jut­ta Weldes (ed.), To Seek Out New Worlds. Science Fic­tion and World Poli­tics, New-York, Pal­grave Mac­Mil­lan, 2003, pp. 143 – 167, p. 150.
  11. Voir par exemple Star Trek Voya­ger, sai­son 6, épi­sode 16 : « Col­lec­tive », 16 février 2000.
  12. Lois H. Gresh & Robert Wein­berg, The Com­pu­ters of Star Trek, New York, Basic Books, 1999, p. 140 sq.
  13. Nicho­las Mir­zoeff, An Intro­duc­tion to Visual Culture, Londres, Rout­ledge, 1999, p. 215.
  14. Tudor Bali­nis­tea­nu, The Cyborg God­dess : Social Myths of Women as God­desses of Tech­no­lo­gi­zed Other­worlds, Femi­nist Stu­dies, 33 (2), 2007, pp. 394 – 423, pp. 401 – 402.
  15. Gilles Deleuze, « Post-scrip­tum sur les socié­tés de contrôle. », L’autre jour­nal, 1, 1990.
  16. R. Maes, « L’homme machine, hybride sexy », billet du blog Mau­vaises graines, 11 novembre 2012.
  17. R. Maes, « Nous ne dési­re­rons pas sans fin », La Revue nou­velle, 4, 2017.
  18. Pierre Bour­dieu, « Un acte dés­in­té­res­sé est-il pos­sible ? », Rai­sons pra­tiques, Paris, le Seuil, 1994.

Renaud Maes


Auteur

Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il est devenu rédacteur en chef de {La Revue nouvelle} en novembre 2016. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).