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Ce qui fait système

Numéro 6 Septembre 2025 par Renaud Maes

septembre 2025

En juin, un tweet de Nadia Geerts, employée du centre d’étude du MR et polémiste médiatique, causait une vive réaction. Le contenu de ce tweet consistait, de manière évidente, en une relativisation de la gravité de la situation à Gaza. En guise de justification, Nadia Geerts a cependant argüé de son « libre examen » : elle a opéré rapidement une vérification sur […]

Éditorial

En juin, un tweet de Nadia Geerts, employée du centre d’étude du MR et polémiste médiatique, causait une vive réaction. Le contenu de ce tweet consistait, de manière évidente, en une relativisation de la gravité de la situation à Gaza. En guise de justification, Nadia Geerts a cependant argüé de son « libre examen » : elle a opéré rapidement une vérification sur Google Maps, a sélectionné les informations (inexactes ou incomplètes) qui lui permettaient de conforter son opinion et a donc publié un tweet – dépublié depuis -. Et, dans une ligne parfaitement logique, elle a accusé l’ensemble des personnes qui ont pointé le caractère problématique de son propos de participer à une « meute » voire à du harcèlement à son égard.

Si la tentation est grande de voir dans cet incident le seul fait de la polémiste – d’ailleurs critiquée jusqu’en interne de son parti –, il est pourtant crucial de s’interroger sur les conditions de production de ce discours et sur ce qui fait que Nadia Geerts a atteint le statut qu’elle possède aujourd’hui (Vice-présidente du conseil d’administration de la RTBF, mais aussi personnalité médiatique de plus en plus influente en Belgique francophone).

Il faut sans doute chercher à comprendre « ce qui fait système » dans cette histoire : quels médias poussent à sa visibilité, comment son parti la soutient, comment relativiser aussi bêtement la gravité d’un génocide devient possible voire acceptable… et quelle cohérence cela a dans un « plan d’ensemble » : non pas au sens d’une stratégie (qui n’existe sans doute pas), mais bien au sens de la « cartographie » d’un dispositif de pouvoir, celui du MR d’aujourd’hui.

Le MR comme dispositif

Le MR dispose en effet d’un « atout » historique : c’est sans doute le parti que, traditionnellement, l’on considère le moins comme un parti et le plus comme un assemblage de personnalités disparates. Pourtant, on peut clairement en identifier la ligne politique globale, ligne qui a d’ailleurs fluctué avec les époques, tout en penchant assez systématiquement du côté du conservatisme (Legein, 2023). De manière paradoxale, l’hyperpersonnalisation autour du président du parti, Georges-Louis Bouchez, renforce encore cette image d’un « parti d’individus ». On sait par exemple que d’aucuns considèrent l’existence de deux pôles incarnés par Sophie Wilmès d’un côté et Georges-Louis Bouchez de l’autre : vu l’extrême discrétion de l’ex-Première ministre, cette construction ressemble de plus en plus à un mirage visant à capter l’électorat plus modéré.

Parmi d’autres éléments, le récent remplacement à la présidence de l’ONE montre également que cette hyperpersonnalisation est plus fondamentalement une réorganisation du parti de type centralisateur, autour de l’autorité de son président. Ce processus enclenché depuis un certain temps s’illustre également par des décisions unilatérales d’admission de nouveaux membres pourtant rejetés par les sections locales du parti et par des désignations ministérielles ignorant volontairement des poids lourds du parti. Une telle centralisation ne peut toutefois fonctionner sans qu’une série d’acteurs y trouvent un avantage et participent à installer cette autorité. George-Louis Bouchez est ainsi non pas un individu un peu original, mais à la fois l’incarnation et le symbole d’un dispositif de pouvoir spécifique.

Certes, lui-même est un personnage souvent considéré comme le cerveau de ses propres actions. Mais tout hyperactif qu’il soit, il s’appuie sur une équipe : il a par exemple à sa disposition un service communication, un chef de cabinet (et non des moins radicaux), un centre d’études. Lorsqu’il répond sur les réseaux sociaux, il copie-colle des fiches de briefing : qui écrit ces fiches ? La question n’est pas anodine car comprendre qui prépare sa parole permet de mieux en comprendre la portée. Par exemple, le profil de son chef de cabinet, cofondateur du Parti populaire, n’est pas sans indiquer une orientation de droite radicale. Mais surtout, on perçoit au travers du réseau de sa garde rapprochée que sa pensée est bien élaborée et portée collectivement.

Des vices de structure

Outre son entourage, il faut aller plus loin. Par exemple, on finirait par oublier que s’il a une tribune dans les médias, c’est parce que les médias la lui offrent bien volontiers – LN24 lui ayant même ouvert récemment une émission entière, en rupture complète avec la déontologie des médias d’information –. En tant que tel, il peut être vu comme le symptôme d’un fonctionnement général du « système » des organes médiatiques. Si les médias ne couraient pas derrière le buzz, ne cherchaient pas à faire de l’audience à tout prix, ne cherchaient pas aussi à plaire à leurs actionnaires… Georges Louis Bouchez n’aurait pas la surface médiatique dont il dispose. De la même manière, si le patronat n’avait pas renoncé au dialogue social, il n’embrasserait pas fort systématiquement les sorties médiatiques du président du MR, augmentant encore leur surface de diffusion.

Donc, Bouchez est moins un original que l’expression d’un système et cela ne vaut évidemment pas que pour lui. Toute l’équipe de personnalités qui cumulent les sorties aberrantes, antiscientifiques et/ou antiwokes (Georges-Louis Bouchez, Nadia Geerts, David Clarinval, etc.) ne sont que des révélateurs de « vices de structure profonds » belgo-belges ou plus généraux, qui n’ont jamais été réglés, mais souvent « tempérés » par les partis de gauche et du centre, comme par les libéraux humanistes. Les mécanismes profonds d’exploitation au travail, l’existence d’une classe de rentiers qui pratiquent l’évasion fiscale et échappent largement à l’impôt, le racisme structurel hérité de l’imaginaire colonial toujours extrêmement vif, les inégalités scolaires majeures accompagnées d’une idéologie « du don » particulièrement ancrée dans notre pays, l’anti-intellectualisme de la grande bourgeoisie marchande… constituent quelques traits profonds (et anciens) de la société belge. Insistons : si le président du MR peut aujourd’hui dérouler un discours antimigratoire aux relents clairement xénophobes ou reprendre des éléments clés du discours raciste d’extrême droite comme la « défense des racines judéo-chrétiennes », c’est bien parce que la société belge reste incapable de regarder en face son racisme structurel. Si le président du MR peut défendre une vision autoritariste et élitiste de l’éducation, c’est parce que le système d’enseignement francophone est l’un des plus inégalitaires de l’OCDE, depuis plus de 20 ans. Si le président du MR peut menacer des journalistes, mépriser des universitaires, vomir des artistes, c’est que les institutions culturelles et scientifiques (au sens large) ont été abandonnées à une disette sans fin depuis la communautarisation.

Et à mesure que s’intensifient les reconfigurations géopolitiques et climatiques, les failles structurelles de notre société se heurtent à la possibilité d’un projet de survie collective et émergent ainsi des figures qui exploitent ces failles, se mettant au service d’un projet destiné à les renforcer.

Contrer Georges-Louis Bouchez ou Nadia Geerts comme individus n’a pas beaucoup de sens : c’est « le système » c’est-à-dire les structures sociales et institutionnelles qui leur ont permis de devenir des figures de parole et de pouvoir qu’il faut pouvoir contrer. Car iels sont facilement remplaçables par d’autres figures similaires, qui n’auront peut-être pas exactement les mêmes mots et les mêmes comportements, mais porteront le même projet politique. Le piège est précisément de croire que chacune des figures « symptomatiques » a une fonction unique, inédite, et que c’est « leur personnalité » qui change tout. C’est un mythe qui peut cependant être simplement dissipé : il suffit de se rendre compte du caractère fortement « international » des codes qu’elles utilisent – finalement, le style Bouchez est une synthèse entre le style Sarkozy et le style Trump ; le style Geerts, entre le style Fourest et le style Bock-Coté –. La singularité de chacun·e s’avère fortement relative à partir du moment où iels s’inscrivent bel et bien dans un large mouvement collectif international, une mouvance réactionnaire qui partage des éléments de langage (l’antiwokisme en premier lieu), des comportements et des stratégies autoritaires communs (la diffusion de fake news et les pressions sur les journalistes étant un trait commun).

Au travail !

Il ne suffit donc pas de démontrer que Georges-Louis Bouchez est proche de l’extrême droite, qu’il en repartage fréquemment des propos ; il ne suffit pas de dénoncer la participation de Nadia Geerts à la déshumanisation des Palestinien·nes ; il faut aller à la racine du problème : si des discours d’extrême droite, si des discours déshumanisants peuvent être reproduits de la sorte, c’est bien parce qu’un projet de société démocratique ne tient pas la route tant que des fractures profondes – liées à autant de problèmes jamais résolus – favorisent le basculement vers son opposé.

Le travail à fournir est donc celui-là : résoudre les fractures. Ce qui impose de reparler des dominations. Ce qui impose de « décoloniser » vraiment, par exemple, ou encore de redéfinir le rôle des médias, la fonction d’information… Plus largement, il s’agit aussi de proposer un programme ambitieux permettant autant que possible une vraie égalité. C’est à l’écriture de ce programme que toutes celles et tous ceux qui pensent encore qu’un monde plus juste est possible et que les vies humaines importent, doivent en priorité s’atteler.

 Cet enjeu n’est pas juste l’enjeu d’un parti politique, ou d’une association, ou des auteurs d’un numéro d’une revue : c’est un enjeu collectif qui doit toustes nous impliquer y compris vous, lecteur·ices de La Revue nouvelle. Nous n’avons pas, plus le luxe de l’inaction. Et bien que l’examen attentif des failles puisse être souvent douloureux, la construction d’un programme d’action collective a quelque chose de puissamment joyeux.

Au travail, donc !


Bibliographie

  • Legein Thomas, MR fier d’être conservateur, propos retranscrits par Thomas Scohier, Politique, 8/10/2023.

Renaud Maes


Auteur

Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il était devenu rédacteur en chef de La Revue nouvelle de 2016 à 2022. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).
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