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Cameron offre de l’«amour sévère » aux  « classes criminelles »

Numéro 10 Octobre 2011 par David D'Hondt

octobre 2011

Voi­là des mois que David Came­ron et son gou­ver­ne­ment de centre droit nous expliquent com­ment la « Big Socie­ty » va chan­ger le pay­sage de la socié­té bri­tan­nique (voir La Revue nou­velle, mars 2011, p. 15 – 17). L’État ne peut pas tout faire, c’est à vous de faire quelque chose pour votre com­mu­nau­té, qu’ils disaient. À croire qu’ils ont été […]

Voi­là des mois que David Came­ron et son gou­ver­ne­ment de centre droit nous expliquent com­ment la « Big Socie­ty » va chan­ger le pay­sage de la socié­té bri­tan­nique (voir La Revue nou­velle, mars 2011, p. 15 – 17). L’État ne peut pas tout faire, c’est à vous de faire quelque chose pour votre com­mu­nau­té, qu’ils disaient. À croire qu’ils ont été enten­dus en ce mois d’aout 2011 lorsque des mil­liers de per­sonnes sont des­cen­dues dans les rues des grandes villes d’Angleterre. Par contre, il ne semble pas que Came­ron avait pré­vu une inter­pré­ta­tion aus­si « libé­rale » de son pro­jet sociétal.

Quatre nuits d’émeutes, deux-mille sus­pects arrê­tés et cinq per­sonnes décé­dées, un bilan bien lourd pour la grande socié­té qui doit se prendre en main sans l’intervention de l’État. D’ailleurs, Came­ron ne dira pas si c’est aus­si ça, la « Big Socie­ty ». Ceci étant, il avan­ce­ra une série de nou­veaux concepts dont celui de « bro­ken Bri­tain ». Aus­si, se défi­nis­sant comme un « com­mon-sense Conser­va­tive », il nie vou­loir pro­fi­ter des émeutes pour impo­ser des poli­tiques de droite. Jugeons plutôt.

Quand amour rime avec fermeté

C’est ain­si qu’en reve­nant sur les émeutes dans une inter­view à la BBC radio en ce début sep­tembre, il a expli­qué qu’il compte répa­rer cette « Grande-Bre­tagne cas­sée » en usant de la « tough love » (l’«amour ferme »). Came­ron n’a rien inven­té, l’expression existe déjà pour signi­fier le com­por­te­ment de quelqu’un qui vous traite avec fer­me­té avec l’intention de vous aider à long terme. Ou dit par le Pre­mier ministre lui-même : « Pour cer­tains enfants, qui se sont retrou­vés dans cette ter­rible situa­tion, il y a pro­ba­ble­ment un échec dans leur pas­sé, dans leurs familles. » Et Came­ron de conti­nuer : « Il y avait pro­ba­ble­ment un manque non seule­ment de res­pect et de limites, mais aus­si d’amour. Mais lorsqu’ils dépassent les limites et ne res­pectent pas la loi, vous devez être très fermes. Donc pour moi l’amour ferme résume bien la situa­tion, c’est ce dont nous avons besoin. » Une pro­po­si­tion qui, si elle reçoit l’aval de la majo­ri­té, sus­cite néan­moins son lot de mises en garde au sein même de ceux qui sont éti­que­tés « conser­va­teurs ». Il en va ain­si pour le chro­ni­queur du Tele­graph, Mat­thew d’Ancona, lorsqu’il écrit que « le nou­vel agen­da poli­tique du Pre­mier ministre est la bonne réponse aux émeutes, mais il ne doit pas uni­que­ment être appli­qué aux pauvres ».

En effet, lorsque Came­ron a été inter­ro­gé sur son pas­sé au sein du Bul­ling­don Club à l’université d’Oxford, sorte de club éli­tiste étu­diant, répu­té pour des beu­ve­ries des­truc­trices de vitrines de res­tau­rants, par exemple, il avait répon­du que « l’on fait tous des choses stu­pides quand on est jeune et on en retient les leçons ». De quoi faire dire au chro­ni­queur du Tele­graph que cer­tains jeunes arrê­tés lors des émeutes ont eu beau dire la même chose, ils devront pur­ger les peines pro­non­cées. « Ce que Came­ron aurait dû dire, c’est que n’importe quelle per­sonne du Bul­ling­don Club qui enfreint la loi mérite une puni­tion tout aus­si ferme que celle d’un émeu­tier de Brix­ton. » Pour Mat­thew d’Ancona, le fait que Came­ron n’ait pas dit cela est alar­mant. « Le Pre­mier ministre aime décla­rer que ce n’est pas tant là d’où l’on vient qui importe, mais là où l’on se dirige, ce qui est un beau slo­gan, si ce n’est qu’il est à des années-lumière de la réa­li­té poli­tique. Si Came­ron est sérieux lorsqu’il dit qu’il veut s’attaquer à l’effondrement social — et je pense qu’il l’est —, il ne peut se per­mettre de tels dérapages. »

D’ailleurs, inter­ro­gé sur le rap­port entre le vol d’une télé­vi­sion par une jeune lors des émeutes et le par­le­men­taire qui avait décla­ré sa télé­vi­sion dans ses frais réels démas­qués lors du scan­dale des notes de frais en 2009, Came­ron a dit qu’il n’y avait pas lieu de com­pa­rer puisque les jeunes s’en étaient pris à des vitrines de maga­sin et pas au Par­le­ment… Pour­tant, le sys­tème bri­tan­nique est injuste. Les résul­tats d’une pre­mière étude réa­li­sée par The Guar­dian montrent que les per­sonnes condam­nées dans le cadre des émeutes font l’objet de sen­tences plus lourdes que la nor­male. Et puis, il y a ces cas qui sortent de l’ordinaire comme celui de deux jeunes qui ont été condam­nés à quatre ans de pri­son ferme pour avoir publié des inci­ta­tions à l’émeute sur Face­book. Inci­ta­tions qui n’ont pour­tant pas don­né lieu à des émeutes…

Les nouvelles classes criminelles

Cela dit, il y a de quoi être plus scep­tique que Mat­thew d’Ancona quant à la volon­té du gou­ver­ne­ment Came­ron de réel­le­ment s’attaquer à l’effondrement social. En témoigne une carte blanche publiée dans le Guar­dian par Ken­neth Clarke, secré­taire d’État à la Jus­tice, qui montre com­bien la poli­tique de la « tough love » a déjà fait son petit bout de che­min et qu’elle ne semble concer­ner que les seuls pauvres. Pour Clarke, c’est un « sys­tème pénal cas­sé » qui est la base du pro­blème. Ce qui l’amène à réaf­fir­mer que « là où des crimes ont été com­mis, les agres­seurs doivent être cor­rec­te­ment punis et rem­bour­ser aux com­mu­nau­tés ce qu’ils ont endom­ma­gé ». La ligne de conduite sur la ques­tion est réaf­fir­mée et ne change pas. Aus­si, si Ken­neth Clarke est d’avis « que la puni­tion seule n’est pas suf­fi­sante » et qu’il faut donc pré­ve­nir le risque de réci­dive des « classes cri­mi­nelles », « tous peinent encore à le recon­naitre, mais le noyau dur des émeu­tiers est consti­tué de cri­mi­nels connus du sys­tème judi­ciaire. Près de trois quarts de ceux âgés de dix-huit ans ou plus et incri­mi­nés dans le cadre des émeutes avaient déjà été jugés pour d’autres faits. » Les « classes cri­mi­nelles » sont ces « indi­vi­dus et familles connus du sys­tème judi­ciaire qui n’ont pas été chan­gés par leurs puni­tions passées ».

On ne parle donc plus de classes popu­laires. D’ailleurs, Came­ron lui-même a affir­mé que « ces émeutes n’ont rien à voir avec la pau­vre­té. Lais­ser sous-entendre que c’est le cas est une insulte à l’encontre de ceux qui, mal­gré les dif­fi­cul­tés, ne feraient jamais de mal aux autres. » Or, en repla­çant les lieux de rési­dence des émeu­tiers arrê­tés sur une carte, un jour­na­liste du Guar­dian est arri­vé à la conclu­sion sui­vante : « La majo­ri­té des zones où les per­sonnes arrê­tées vivent sont pauvres. Et 66% de ces zones sont deve­nues plus pauvres encore entre 2007 et 2010. Aus­si, 41% des sus­pects vivent dans les 10% de zones les plus pauvres d’Angleterre. »

Le prolétariat au travail en prison

Qu’à cela ne tienne, Ken­neth Clark per­siste et signe. Pour chan­ger la donne, il pro­pose un sys­tème pénal axé sur deux points, des puni­tions robustes et la réduc­tion de la réci­dive. Com­ment ? « En fai­sant de nos pri­sons des lieux de dur labeur pro­duc­tif, en nous atta­quant au fléau des drogues dans nos pri­sons et en ren­for­çant les tra­vaux d’intérêt géné­ral pour obte­nir le res­pect du public. Mais le choix le plus radi­cal : payer ceux qui réha­bi­litent les agres­seurs, en ce inclus les sec­teurs pri­vés et volon­taires, en fonc­tion des résul­tats qu’ils obtiennent ». La ques­tion avait déjà fait cou­ler beau­coup d’encre dans le pas­sé. Le sec­teur asso­cia­tif étant évi­dem­ment contre l’idée d’une rému­né­ra­tion en fonc­tion des résul­tats en sou­li­gnant le dan­ger de voir cer­tains déte­nus aidés et d’autres, les cas les plus lourds où un échec est pos­sible, non.

Quand le privé s’occupe des pauvres

120.000. C’est le nombre de familles que le Pre­mier ministre a pro­mis de remettre sur la bonne voie d’ici 2015 et ce, mal­gré les réduc­tions des dépenses publiques. Alors mythe ou réalité ?

C’est en 2006 que le Labour, alors au gou­ver­ne­ment, met­tait en place des pro­grammes d’intervention dans le cadre fami­lial. Si des résul­tats posi­tifs sont pos­sibles lorsque le tra­vail a été effec­ti­ve­ment réa­li­sé, on est loin des chiffres annon­cés. Le par­ti tra­vailliste avait dit en 2008 qu’il allait venir en aide à 110.000 familles, mais seules 7.300 familles ont fait l’objet d’une inter­ven­tion depuis le lan­ce­ment du pro­gramme. Aus­si, Came­ron a pris pour exemple le tra­vail réa­li­sé par une entre­prise pri­vée d’aide aux plus dému­nis (qui porte le nom d’A4e), fon­dée par la mul­ti­mil­lion­naire Emma Har­ris­son. Or, elle a pour seul objec­tif de remettre les gens au tra­vail en deman­dant à des volon­taires d’adopter des familles en difficulté…

Que le monde asso­cia­tif soit scep­tique quant à cette manière de faire, c’est peu dire. Pour­tant c’est clai­re­ment vers une telle méthode que s’orientent les auto­ri­tés bri­tan­niques comme en témoignent les pro­pos de Ken­neth Clark lorsqu’il dit que la « recette géné­rale pour faire un membre pro­duc­tif de la socié­té, c’est d’avoir un emploi, une famille forte, une bonne édu­ca­tion, et, par-des­sus tout, de par­ta­ger les valeurs de la société ».

Au len­de­main des émeutes, l’émission « Ques­tion time » de la BBC, où un panel d’hommes poli­tiques répond aux ques­tions d’un public choi­si, posait la ques­tion sui­vante : « Peut-on encore se sen­tir en sécu­ri­té chez soi ? » Qu’une émis­sion répu­tée pour son sérieux mette l’accent sur la sécu­ri­té montre l’absence de débat. Les pro­po­si­tions de Came­ron semblent toutes aller dans la même direc­tion sans pour autant lut­ter contre l’essence même du pro­blème : les ter­ribles inéga­li­tés de la socié­té britannique. 

David D'Hondt


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