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Cam4 : netporn et ubérisation

Numéro 6 — 2018 par Jamar

octobre 2018

La production pornographique connait avec le développement du « netporn », une reconfiguration profonde. La crise des grands studios va de pair avec le succès de plateformes en ligne, notamment des plateformes de webcam érotiques qui proposent un mode spécifique de production pornographique « en direct », censé être plus « libre » et accessible aux « amateurs ». Enquête sur les coulisses d’un poids lourd de l’industrie sexuelle.

Dossier

Le business des webcams érotiques est en train de « révolutionner » le secteur de la production pornographique. Le bouleversement en cours ressemble fortement à celui qu’ont vécu les taxis face à Uber ou les hôteliers face à Airbnb.
Comme Uber ou Airbnb, les sites de webcams érotiques se contentent de mettre en relation « fournisseurs de service » (en l’occurrence, les acteurs) et clients de manière simple et rapide, en court-circuitant toute une série d’intermédiaires et en s’appuyant sur un marché d’échelle transnationale.

Dès l’arrivée d’internet et des technologies qui y sont liées, de nouveaux modèles de production et de nouveaux dispositifs de communication pornographiques ont vu le jour. Cela a d’ailleurs déplacé les frontières de « l’espace social du porno » et favorisé une proximité certaine entre ses différents agents (notamment par la multiplication des blogs vidéos et de chaines d’utilisateurs sur les portails de vidéos pornographiques en ligne, laissant la possibilité de commentaires et d’interaction).

Des contenus qui autrefois seraient restés confidentiels se sont retrouvés diffusés en masse et ont bousculé les codes traditionnels du secteur. C’est évidemment le cas des clips amateurs, mais pas uniquement. Les productions qui représentaient une série de pratiques qui jusque-là constituaient des tabous à l’intérieur même de la production pornographique (urophilie, scatophilie, SM, etc.) ont bénéficié d’une visibilité inédite au sein d’un marché soudainement globalisé. Pour prendre un exemple concret, dans les années 1980 – 1990, les consommateurs de vidéos pornographiques étaient invités à « écrire au studio » pour obtenir une VHS non censurée contenant les scènes de fisting (pénétration au poing) de la plupart des productions européennes et américaines. Aujourd’hui, une simple recherche par mots-clés sur n’importe quel portail permet de trouver plusieurs milliers de vidéos représentant cette pratique extrême1.

De plus, les nouveaux formats peuvent se diffuser beaucoup plus rapidement. Les copies de VHS nécessitaient de prendre le temps de la copie, de se fixer un rendez-vous pour un transfert physique, avec éventuellement la crainte d’être surpris. Aujourd’hui, il suffit d’un clic pour partager un lien d’un smartphone à un autre. Cette facilité extrême de partage participe d’ailleurs au contact de plus en plus rapide des jeunes avec les images pornographiques2. Le « tournant digital » incarné par les plateformes pornographiques (YouPorn, Xtube, Xhamster…) a donc profondément modifié le marché pornographique dont les « leadeurs » ont dû progressivement se réinventer pour éviter la disparition. Cette réinvention n’a pas été sans fragiliser toutes celles et tous ceux qui participent à la production pornographique, par l’effet d’une concurrence accrue amenant à une dérégulation totale du secteur3.

Les plateformes de webcam représentent toutefois une évolution complémentaire et spécifique. Très présentes sur la toile, elles fonctionnent sur deux modèles différents : un modèle basé sur une conception « freemium », c’est-à-dire de manière gratuite jusqu’à un certain point (comme les plateformes de streaming les plus fréquentées) et un autre modèle s’appuyant sur une conception plus classique qui exploite le paiement à la minute peu importe la demande. La première famille de plateformes est celle qui, en nombre d’utilisateurs, domine largement. Leur succès n’empêche pas que jusqu’à présent relativement peu de travaux s’y soient intéressés. Dans le cadre de cet article tiré d’un travail de recherche, je m’intéresserai à un exemple paradigmatique de ces plateformes de vidéos accessibles gratuitement : Cam4.

Créée en 2007 et leadeur des webcams en ligne pour adultes, Cam4 se veut un lieu qui permet à chacun de venir « s’amuser », « partager » (pour reprendre les termes de la communication de l’entreprise Surecom Corporation NV, propriétaire du site), en diffusant des contenus érotiques et en se connectant avec des milliers d’amateurs de webcams venant de partout dans le monde. Il est d’ailleurs chaque jour possible de consulter quelque 80.000 webcams en direct.

Une recherche

Notons d’emblée un paradoxe : les recherches sur le « travail pornographique » de la production traditionnelle se multiplient aujourd’hui alors même que cette production est en train de se faire supplanter par le « travail pornographique ubérisé ». L’objectif de mon travail était, dans ce contexte, d’analyser les différentes stratégies des acteurs pornographiques appelés performeurs sur le site, de cerner leurs motivations, leurs rôles, mais également les moyens employés par Cam4 pour les fidéliser. L’ambition plus large de cette recherche est d’interroger la possibilité d’un mécanisme « d’ubérisation » et ses effets potentiels dans ce secteur très particulier.

Mon approche s’est inscrite dans le cadre d’une sociologie compréhensive. Une phase « d’imprégnation de terrain » et des observations ont permis de cadrer et d’alimenter mes réflexions méthodologiques. À l’issue de cette phase qui m’a permis d’identifier une série de témoins potentiels, j’ai dans un second temps opéré une série d’entretiens longs, sous la forme d’échanges avec les performeurs, avec comme objectif de me rapprocher autant que possible du sens que les utilisateurs donnent eux-mêmes à leurs pratiques (en ce compris sexuelles et d’interactions). En réalisant cette étude « de terrain » auprès de performeurs/travailleurs de Cam4, je me suis immergée dans la vie quotidienne de certains et j’ai recueilli leurs sentiments et leurs confidences. Cet engagement dans un contexte défini m’a permis de récolter des informations difficiles d’accès par une autre méthode. Dans un troisième temps, avec la complicité d’une performeuse, j’ai soumis un questionnaire en ligne à une série d’utilisateurs du site, incluant des « voyeurs »4.

Mon approche a cependant une limite évidente : elle repose sur la capacité de nouer un contact avec les performeurs, ce qui impose forcément des limites en termes de nombres et de types de témoignages recueillis5, aussi mes conclusions doivent-elles être remises en perspective du caractère qualitatif et exploratoire de ma démarche.

Maximiser les gains

Cam4 utilise de nombreuses techniques de recrutement afin d’amener de nouveaux visages sur le site et par conséquent, davantage de contenus diversifiés. Pour ce faire, le site déploie des campagnes de marketing dans la presse (par exemple les tabloïds au Royaume-Uni) et les réseaux sociaux. La plateforme s’est construit une réputation de site agréable, facile d’accès, efficace et simple d’utilisation. L’évolution technologique et les outils numériques de la plateforme semblent satisfaire l’ensemble des utilisateurs alors que les bugs et failles y sont récurrents. Cam4, à l’instar de plateformes comme Uber ou Airbnb, met donc en avant le côté « hype » de sa dimension « technologique » pour convaincre les utilisateurs, avec un certain succès. Et comme dans ces autres cas, Cam4 affiche également une série de « guidelines » de bonne utilisation inscrites dans ses conditions générales, interdisant notamment la pédophilie ou l’usage de drogues.

Très rapidement cependant, on se rend compte de la faiblesse du contrôle. Certains performeurs consomment de la drogue en direct sans que cela ne suscite la moindre suspension de leur profil. J’ai pu assister sur Cam4 à des consommations de cannabis et de poppers (vasodilatateur utilisé comme drogue récréative) principalement par des performeurs homosexuels. De plus, la plateforme, à l’instar des autres plateformes de service globalisées, se réfugie derrière le principe de la responsabilité de l’utilisateur. C’est au voyeur et au performeur de vérifier la compatibilité de la consommation au regard de leurs lois nationales respectives. Ainsi, l’usage de certains poppers étant autorisé en Belgique, un performeur belge pourrait en consommer sur la plateforme, c’est au voyeur canadien (le poppers est considéré comme une drogue et interdit depuis 2014 au Canada) que revient la responsabilité de se déconnecter.

Les performeurs emploient évidemment des stratégies de fidélisation, destinées aux voyeurs en utilisant les nombreux outils qui sont à leur disposition pour communiquer auprès de leurs fans et d’une potentielle audience. Ils mettent par exemple en place des concours personnels, des tarifs personnalisés, une communication active sur les réseaux sociaux (majoritairement sur Twitter parce que le réseau permet des contenus pour adultes), des organisations de soirées à thèmes, des vidéos sur mesure, des programmations de leurs passages, un système de « fan-club » qui apporte des privilèges aux clients, etc.

Ces stratégies rapportent parfois beaucoup d’argent aux performeurs (jusqu’à 8.000 dollars américains par mois pour les plus suivis). Pour atteindre cet objectif, il est toutefois recommandé par le site de se produire de manière régulière et de se montrer attentif aux demandes des clients. Mais la plateforme ne se borne pas aux recommandations, de véritables formations sont données par des coachs engagés par le site dans le but d’initier et inciter les performeurs à échanger, se montrer sympathiques, ouverts et disponibles, ainsi qu’à utiliser une multitude de techniques visuelles et corporelles. Ici encore, la responsabilité individuelle du performeur est mise en avant, c’est à lui de trouver son public, ses voyeurs et d’utiliser des techniques efficaces pour maximiser ses gains. Notons que si les recommandations et les formations ont en commun d’inciter à une proximité importante avec le « public » des voyeurs, les performeurs que j’ai interrogés font néanmoins montre d’une certaine prudence et ne divulguent que rarement leurs informations personnelles aux voyeurs par crainte de « débordements » et de harcèlement.

Mise en scène

Parmi les stratégies déployées pour attirer et fidéliser les voyeurs, un grand nombre concerne la production du « show ». Les performeurs utilisent en effet des astuces et des artifices pour paraitre plus performants à la webcam. L’objectif de ces artifices est de projeter une « image fantasmatique » efficace, de mettre en scène les fantasmes des voyeurs, qu’ils soient ou non des hommes hétérosexuels.

Les performeurs vont donc déguiser, construire leur décor, se produire en extérieur, mettre en avant des objets sexuels ou aphrodisiaques, réaliser des pratiques extrêmes, seul ou à plusieurs, se mettre dans des positions particulières pour avoir un sexe plus gros, montrer leurs pieds (il y a un nombre considérable de fétichistes des pieds), danser, parler, rigoler, fumer, effectuer le bilan de leur performance avec leurs « fans » ou incarner des figures stéréotypiques : la bonne sœur, la bourgeoise, l’athlète, l’étudiante, etc. Certains se droguent même (pilules, injections), soit pour avoir plus de facilités à se produire, soit pour prolonger ou ralentir une érection.

Pour certains d’entre eux, se produire en webcam, ce n’est pas du réel, c’est une performance, comme l’assure l’un de mes témoins : « Je ne ferais pas l’amour à mon copain devant la caméra, comme je fais l’amour avec lui dans la chambre. Ça n’a rien à voir. Tu ne partages pas les mêmes choses et la même spontanéité. […] Ça peut arriver que j’aie besoin de simuler un orgasme, parce que ça ne marche pas ce soir-là, parce que ce n’est pas possible, que je suis trop fatiguée. Après le truc, c’est de savoir jouer et faire l’actrice pour que les clients soient quand même contents et qu’ils aient l’impression que tu as passé un bon moment et qu’ils aient assisté à ça. »

Pour optimiser les vues sur leur web­cam et leur profil, des webcameurs dissimulent la vérité quant à leurs informations de base en vue de plaire plus (ces informations sont indiquées sur leur profil et sur la page d’accueil). Il semblerait qu’habiter en France, par exemple, paraisse plus excitant et authentique pour les voyeurs que de provenir de Russie ou de Roumanie. J’ai notamment constaté quelques mensonges évidents quant à l’âge, les langues parlées et les origines des performeurs (mauvaises traductions, contradictions, affirmations inexactes, etc.).

Il est donc évident que lorsqu’on évoque ces plateformes, on peut parler d’une forme de production pornographique, puisque le site internet sert de média avec lequel les performeurs « jouent » dans le cadre d’une mise en scène d’eux-mêmes permettant de raconter une fiction, d’incarner un objet fantasmatique, quitte à dissimuler les éléments de leur identité réelle. Ce faisant, ils participent bien de ce que Mathieu Trachman appelle « l’économie des fantasmes », c’est-à-dire le déploiement du marché lié à la production et la représentation de fantasmes sexuels, « pensés » pour un public de consommateurs. La différence avec un film pornographique tient dans le fait que l’acteur devient réalisateur et producteur, que c’est à lui que revient la charge de l’identification (et donc de la production) de ce qui va pouvoir s’inscrire dans l’imaginaire sexuel du consommateur. Insistons, il n’y a pas forcément plus de « réalité » dans le show webcam que dans le film sur DVD, il n’y a pas de « mouvement vers le réel » qui s’opèrerait par le processus de remplacement des modes de production pornographique.

Concurrence et algorithme

L’objectif des stratégies déployées par les performeurs est évidemment d’obtenir plus de vues et par conséquent plus d’argent. Les plus « efficaces », qui trouvent le mieux leur « public » et se conforment aux recommandations de manière exemplaire, se retrouvent dans les « tops » du site sur la page d’accueil, ce qui génère nettement plus de visibilité. Cependant, l’octroi de cette place privilégiée est géré par un algorithme qui fonctionne au travers d’une série de critères que la plateforme modifie de temps à autre. Ainsi, une mise à jour récente a modifié les habitudes des membres en laissant plus de chance à tous les performeurs d’apparaitre parmi les « tops ». La version actuelle de l’algorithme prend plusieurs facteurs en considération : le nombre de vues, le nombre de jetons (monnaie virtuelle versée par les voyeurs pour encourager le performeur) gagnés lors des trente derniers jours en fonction du temps passé, les engagements et interactions sur la fenêtre de discussion et la qualité de la caméra. De cette manière, pour pouvoir conserver un ranking intéressant, les performeurs sont amenés à se focaliser sur les échanges avec leur « communauté de fans ».

Il n’est dès lors pas difficile de comprendre pourquoi, alors que certains performeurs semblent entretenir de bonnes relations avec leur communauté de fans, les relations avec les autres performeurs sont plus complexes. Comme le résumait l’un des « coachs » engagés par Cam4, « l’histoire de gagner de l’argent pourrit les relations ». Beaucoup de performeurs s’inscrivent forcément dans la logique concurrentielle instillée par le site notamment au travers de ces mécanismes de ranking et ils évitent dès lors de créer des relations d’amitié avec d’autres acteurs. D’ailleurs, les performeurs bannissent fréquemment de leurs propres « rooms » (espaces de diffusion) les autres performeurs pour leur ôter toute visibilité potentielle.

Les réalités économiques des performeurs, et donc leur rapport à l’activité de production pornographique, différent par ailleurs du tout au tout. De nombreux modèles sont amateurs, travaillent partiellement et ont recours au site pour améliorer leurs revenus, d’autres sont indépendants, d’autres encore travaillent pour des industries sexuelles. Certains modèles sont employés par des studios de pays de l’Est où des sociétés du X industrialisent un concept spécifique de webcam pornographique : des bâtiments industriels sont réaffectés pour y ouvrir des alignements de petites chambres dans lesquelles des femmes se produisent en continu. La Roumanie, membre de l’Union européenne, compte actuellement le plus grand nombre de camgirls dans le monde. L’industrie dans le domaine de la webcam y génèrerait plus de 300 millions d’euros de bénéfices annuels.

C’est en tentant d’identifier ces performeurs des nouvelles « industries sexuelles » que je suis tombée sur des performeurs qui se produisaient sur plusieurs sites en même temps, au même moment. Cette technique de diffusion s’appelle le « splitcamming » et permet aux performeurs de gagner deux fois plus d’argent pour une même diffusion en temps réel. Or celles et ceux qui ont recours à cette technique me semblent sous potentielle « obligation » extérieure… Quelques éléments spécifiques m’ont mise sur cette piste. Par exemple, le fait de ne pas répondre personnellement aux questions des voyeurs dans la fenêtre de discussion ou encore le fait regarder constamment dans une direction spécifique qui suggère la présence d’un surveillant. Les témoins interrogés ainsi que les répondants à mon questionnaire ont également confirmé ce que je pensais : des performeurs se produisent sur Cam4 sinon sous la contrainte, à tout le moins sous une emprise extérieure. Cette découverte m’a amenée à contacter des studios de charme français pour obtenir plus d’informations quant à leurs pratiques et leurs partenariats possibles avec Cam4, tout en me faisant passer pour une potentielle performeuse. Ceux-ci m’ont fourni des informations très intéressantes sur les liens possibles et ont ensuite tenté à plusieurs reprises de me recontacter. On ne peut donc considérer aujourd’hui Cam4 comme un parfait « outsider » de la production pornographique. À l’instar de la réappropriation de certaines plateformes comme Airbnb par des professionnels du secteur, l’industrie de sexe « traditionnelle » a également pris le pli d’utiliser la plateforme.

En me connectant la première fois sur Cam4, j’avais l’intime conviction que les personnes qui se produisaient avaient probablement travaillé ou travaillent encore dans le milieu du sexe en dehors de la plateforme. À l’analyse, il s’avère qu’effectivement une partie des performeurs provient du « milieu du sexe » : des anciens prostitués, des stripteaseurs, et des stars du X s’y produisent. Mais ce n’est cependant pas la seule option. Une partie non négligeable d’entre eux travaillent dans des secteurs disons « plus ordinaires », exerçant le métier d’infirmier ou de photographe. Et dans la plupart des cas, les performeurs sont également voyeurs, notamment afin de pouvoir puiser dans les techniques que les autres performeurs mettent en œuvre dans leur « room ». Ces mécanismes participent évidemment à diffuser une série de codes uniformes qui peuvent donner l’impression d’une forme de « professionnalité » (au sens d’une spécialisation technique liée à la pratique intense de l’activité) même des performeurs qui en réalité sont plutôt des « amateurs » qui arrondissent leurs fins de mois.

Prostitution ou pornographie

Le caractère immédiat de la webcam sexuelle, le fait que les utilisateurs peuvent donner des injonctions, tout cela amène évidemment à interroger la limite entre prostitution et pornographie. J’ai pris le parti de demander directement aux performeurs comment ils se positionnent. Chaque fois que j’ai posé la question, j’ai été confrontée dans un premier temps à des bégaiements ou à un « c’est une bonne question ! ». Ensuite, les réponses reçues ont montré un large spectre de positionnements.

Alors que pour certains, se montrer seul à la webcam en se caressant le pénis n’est pas pornographique, pour d’autres, louer son intellect à une société c’est de la prostitution.

Selon un interviewé, « ce n’est pas de la prostitution, tu gagnes des sous en vendant du contenu pornographique amateur. Tu vends du contenu cul, mais pas une prestation réelle. Il n’y a pas le contact et tout le risque que cela comporte. On a un travail plus facile que des escorts. Me produire sur Cam4, ça ne m’a jamais donné envie de passer au réel. Ce que je fais devant une cam, je ne me vois pas le faire sur la scène d’un sexe club ou un truc comme ça. »

Une jeune femme interviewée n’est pas de cet avis, « Oui, tout à fait, c’est de la prostitution. Après j’ai une vision particulière des choses, c’est-à-dire que dès lors où tu loues ton temps, dès lors où tu loues ta force de travail, ton intellect ou tes charmes, pour moi c’est la même chose. Donc pour moi en fait, on se prostitue tous. C’est vendre son corps, après la sécurité c’est que c’est virtuel. La seule chose à faire c’est conserver une distance. »

Évidemment, la notion même de prostitution est vague. Cependant, l’aspect du manque de contact réel semble conforter les gens dans l’idée qu’ils ne pratiquent pas de la prostitution ou à tout le moins pas une « prostitution réelle », mais une « prostitution virtuelle » conçue comme beaucoup moins exigeante ou dangereuse.

En termes de pornographie, les avis divergent aussi. Selon une webcameuse, c’est de la pornographie : « Il y a le côté show, vidéos, performance, spectacle qui joue énormément. Quand tu fais ça dans ta sexualité, c’est de la pornographie. Ce n’est pas de l’érotisme ou de la suggestion. Il n’y a rien d’implicite, tout est dit, vu, clair, direct. »

Un autre diffuseur semble ne pas définir ce qu’il fait comme pornographique, malgré sa position de coach sur le site, car il estime que le site et ses diffusions présentent des différences évidentes avec la pornographie classique et les studios traditionnels de production comme Marc Dorcel (légende du secteur). Cette fois, c’est la dimension d’amateurisme mise en avant par le site qui semble le critère de distinction.

Mauvais genres

Le marché du sexe est majoritairement conçu, avec exceptions, par des hommes et pour le plaisir des hommes6. Coquine, innocente, active ou soumise, la femme y est une denrée rare et chère. Elle est le réceptacle du désir de l’homme qui, lui, ne se matérialise que par son sexe, et rarement par son visage. Il est impossible de parler de la pornographie sans aborder les rapports de genre qu’elle sous-tend.

Alors qu’autrefois, les fantasmes des hommes hétérosexuels étaient en grande majorité la cible et que les femmes étaient largement exclues du marché en tant que consommatrices, aujourd’hui, par l’accessibilité des contenus, les nouveautés numériques, l’espace des fantasmes présente une audience plus large qui s’adresse à un public plus diversifié en termes de genre (hommes, femmes, transgenres, etc.), de type de sexualité (homosexuel, hétérosexuel, bisexuel, etc.), de type de pratiques (fétichismes, paraphilies, etc.). Malgré un public essentiellement masculin sur Cam4, les acteurs s’avèrent généralement ouverts à une très large gamme de fantasmes, dépassant les fantasmes caractéristiques de « l’homme hétérosexuel ». Cette évolution génère aussi deux mouvements simultanés : d’une part, une forme de porosité entre les types de sexualité et de pratiques des performeurs, pouvant d’après eux participer d’une forme d’émancipation sexuelle et, d’autre part, l’hyper spécialisation de certains performeurs.

Mais tout comme dans la pornographie classique, un public majoritairement masculin implique une place différente pour la femme performeuse et pour l’homme performeur sur Cam4. En termes de nombre de vues, de gains récoltés, d’influence sur les voyeurs, les femmes occupent une position « dominante ». D’ailleurs, la plateforme offre des bonus et des comptes privilégiés uniquement aux femmes afin de provoquer plus d’engagement chez elles, mais aussi parce que la plateforme fonctionne surtout grâce à elles.

Malgré ces « avantages » j’ai ressenti une grande méfiance de la part des performeuses, qui se sont montrées craintives là où les performeurs répondaient volontiers. Si le fait que je sois une femme a pu jouer un rôle, une série d’autres facteurs explicatifs méritent examen. En effet, leur activité de performeuse les place dans une position de vulnérabilité qui peut expliquer leur méfiance. Très concrètement, les témoignages montrent que, comme c’est d’ailleurs le cas plus largement dans d’autres formes de production pornographique, les performeuses sont beaucoup plus vite stigmatisées pour cette activité que les performeurs : les unes sont ravalées au rang de « putes » ou de « salopes »7, là où les autres sont au contraire valorisés pour leurs performances d’étalons, leur virilité. De manière générale, ces observations montrent que la prétendue « démocratisation pornographique » permise par les plateformes « d’amateurs » ne rend pas spécialement la femme plus émancipée. Plus encore, lorsqu’on considère les contenus produits, il s’avère que les nouveaux dispositifs pornographiques mis en place ne favorisent pas l’évolution des représentations des genres. Au contraire, les femmes sont très largement maintenues dans des rôles finalement fort stéréotypés qui se rapprochent d’ailleurs des codes traditionnels de la production pornographique.

Un certain nombre de performeurs dissimulent à de leurs proches ce qu’ils font. De fait, certains se sont montrés très stressés à l’idée que je les interroge ou d’être reconnus par leur entourage en se produisant. L’un d’entre eux m’a indiqué qu’il avait l’impression « d’être un pervers » et qu’il voulait garder ça pour lui. Par ailleurs, la plateforme offre une option qui permet aux performeurs de ne pas être vus dans certaines régions. Par exemple, en tant que Belge, je peux décider que la Belgique et les pays voisins n’accèdent pas à mes contenus. Ce paramètre a une influence déterminante sur les webcameurs car elle les amène à s’exhiber davantage et à ne plus cacher leur visage lors de leurs performances. Or une exhibition complète amène bien plus de vues que lorsque le visage n’apparait pas dans le champ de la caméra.

Netporn

Cam4 est un site qui s’intègre dans le concept « netporn » qui recouvre toutes les nouvelles plateformes de consommation pornographique. En effet, Cam4 représente grâce au couplage des technologies de streaming et d’enregistrement en direct un nouveau type de diffusion de contenus pornographiques. Le site réinstaure des outils numériques et communicationnels qui lui sont propres, tout en défendant des valeurs « pro amateur », agissant comme une sorte « d’outil de démocratisation » de la production pornographique. La plateforme favorise la mise en avant d’utilisateurs ordinaires, devenant participants actifs de leur succès et de leur notoriété. Il ne s’agit pas d’un système reposant sur des hiérarchies claires (le producteur, le réalisateur, l’actrice). Chaque utilisateur est invité à « y mettre du sien » en participant aux échanges de conversations, de vidéos webcams, de contenus personnels jusqu’à un certain point. Les utilisateurs suivent donc les logiques, outils et règlements propres à Cam4, qui restructurent, d’une certaine manière, les lignes de conduite de la pornographie traditionnelle.

Mais comme d’autres plateformes, Cam4 entretient des relations étroites avec le secteur du X et emploie des utilisateurs loin d’être amateurs dont un certain nombre sont des acteurs connus. Certains d’entre eux prétendent cependant trouver un moyen de fuir le milieu du X, comme Nikita Bellucci, une actrice pornographique française qui s’est « reconvertie » dans le webcamming et refuse désormais toute proposition de film pornographique traditionnel.

Si les motivations des acteurs à se produire sont généralement très diverses, deux reviennent comme des leitmotivs au fur et à mesure des témoignages : le gain d’argent et le plaisir de s’exhiber. Ces motivations se déclinent de manière particulière dans le cas de Cam4, où la promotion de la dimension « amateur » amène à ne pas affirmer aussi clairement la dimension pécuniaire de l’activité. En réalité, il existe sur ce site un véritable continuum entre d’un côté les amateurs présents pour leur plaisir personnel et pour celui des autres, mais aussi pour se donner confiance et dépasser leurs limites et, d’un autre côté, les professionnels s’échappant du secteur pornographique cinématographique en crise et trouvant dans Cam4 un moyen de contrer l’effondrement de leurs rémunérations.

Par la mise en concurrence de tous ces performeurs, par le fait que le site ne fournit qu’une infime partie des moyens de production (il ne fournit pas la webcam, les objets, les décors, l’éclairage, etc.), par le fait que la promotion même est à charge de chaque performeur, Cam4 s’inscrit bien dans une forme « d’ubérisation » de la pornographie. Mais la plateforme permet aussi une forme d’autonomie plus grande, dont certains acteurs profitent. Toutefois, il est évidemment illusoire d’y voir un moyen d’émancipation sexuelle ou même personnelle pour tous les performeurs.

  1. Cette accessibilité accrue amène également à déconnecter la pratique du domaine du SM : un effet important de la diversification des contenus sur les plateformes est la spécialisation des contenus de « niche ».
  2. Ovidie, À un clic du pire, Paris, Anne Carrière, 2018.
  3. Voir notamment K. Jacobs, Netporn : DIY Web Culture and Sexual Politics, Rowman & Littlefield, 2007.
  4. Dans ce texte, je distingue les utilisateurs du site qui produisent des contenus pornographiques sur le site — les performeurs, des utilisateurs qui ne font que « regarder », éventuellement en laissant des commentaires, mais ne produisent pas eux-mêmes de contenus pornographiques — les voyeurs.
  5. Plusieurs performeurs ont demandé une contrepartie financière pour répondre à mes questions, d’autres se sont montrés sceptiques sur ma propre identité. On peut raisonnablement penser que les plus fragilisés d’entre eux sont moins enclins à témoigner.
  6. M. Trachman, Le travail pornographique, Paris, La Découverte, 2013, p. 11 sq.
  7. Selon des figures stéréotypiques analysées notamment par L. Rosier, De l’insulte faite aux femmes, 180° éditions, 2017.

Jamar


Auteur

diplômée du master en stratégie et analyse de la communication interactive et collaborative (université Saint-Louis)
La Revue Nouvelle
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