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Cachez ces Irakiens que nul ne saurait voir

Numéro 3 Mars 2003 - Proche et Moyen-orient par Donat Carlier

mars 2003

Si l’ad­mi­nis­tra­tion Bush ne se sou­cie aucu­ne­ment des droits fon­da­men­taux des Ira­kiens, le sort de ces der­niers consti­tue éga­le­ment le point aveugle de la plu­part des posi­tions paci­fistes qu’elles soient le fait des États ou des mou­ve­ments de citoyens. Accep­ter de prendre en compte la dif­fi­cul­té spé­ci­fique que pose un régime de la nature de celui de Sad­dam pour­rait nous aider à sor­tir des options binaires dans les­quelles nous nous trou­vons enfer­rés. Dans le cas de l’I­rak comme pour ce qui est de l’a­ve­nir des rela­tions inter­na­tio­nales, nous avons un besoin urgent d’al­ter­na­tives démo­cra­tiques crédibles.

Quelques États euro­péens, et non des moindres, sont donc entrés dans un rap­port de force extrê­me­ment ten­du avec les États-Unis sur la ques­tion ira­kienne. À vrai dire, nous sommes nom­breux à avoir récla­mé ce néces­saire moment de crise entre nos démo­cra­ties et une admi­nis­tra­tion amé­ri­caine dont l’ar­ro­gance impé­riale et l’u­ni­la­té­ra­lisme exas­pèrent une bonne par­tie de la planète.

Malaise

Cette atti­tude espé­rée de la France, de l’Al­le­magne et de la Bel­gique ne par­vient cepen­dant pas à dis­si­per un sen­ti­ment de malaise pro­fond, for­mu­lé ici et là par quelques voix mino­ri­taires, mais peut-être plus lar­ge­ment par­ta­gé qu’on ne le croit. Ce sen­ti­ment ne tient pas pour l’es­sen­tiel à l’i­nef­fi­ca­ci­té immé­diate de la prise de dis­tance avec la puis­sance états-unienne. Au moment où on lira ces lignes, G. W. Bush aura en effet don­né l’ordre à ses troupes mas­sées aux fron­tières de l’I­rak de pas­ser à l’of­fen­sive. Mais, dira-t-on, l’op­po­si­tion de cer­tains Euro­péens aura au moins contraint l’ad­mi­nis­tra­tion Bush à assu­mer l’illé­gi­ti­mi­té de ses actes. En pré­ser­vant l’O.N.U. d’un dis­cré­dit total, à défaut de l’im­puis­sance, Chi­rac et Schrö­der auront peut-être posé là un jalon néces­saire dans le pro­ces­sus de renou­vel­le­ment d’une approche mul­ti­la­té­rale juste et effi­cace des enjeux mon­diaux. Les scep­tiques sou­li­gne­ront que le champ de bataille diplo­ma­tique qu’est deve­nue l’O.N.U. n’an­nonce pas une réforme évi­dente d’une ins­ti­tu­tion qui n’a jamais pu empê­cher que près d’un mil­lion de Rwan­dais soient assas­si­nés, que des cen­taines de mil­liers de Bir­mans soient sou­mis à l’es­cla­vage du tra­vail for­cé, que le Tibet se fonde dans la Chine occu­pante, que les Pales­ti­niens déses­pèrent d’être libé­rés de l’ar­mée israé­lienne… Plus tac­ti­que­ment, diront ces mêmes scep­tiques, la France, la Rus­sie et/ou la Chine sont en fait sou­la­gées que les États-Unis ne leur aient même pas don­né l’oc­ca­sion d’op­po­ser leur véto à une demande expli­cite de recours à la force.

l’U­nion euro­péenne autour de ces ques­tions qui pro­vo­que­rait notre malaise ? Au vrai, mieux vaut ce désac­cord patent qu’une nou­velle bouilla­baisse consen­suelle et inopé­rante. L’Eu­rope, tout inédit que soit l’es­pace poli­tique qu’elle des­sine, n’a en réa­li­té jamais fait, et ne fera jamais, l’é­co­no­mie du conflit et de la ges­tion de celui-ci pour pro­gres­ser. Par contre, le trouble com­mence à poindre quand on s’at­tarde sur la manière dont le pré­sident fran­çais s’en est pris aux nou­veaux membres de l’U­nion qui sou­tiennent la posi­tion amé­ri­caine. Fal­lai­til faire preuve d’au­tant de mépris vis-à-vis de pays de l’Est de l’Eu­rope qui, outre des rai­sons plus pro­saïques, en viennent mal­heu­reu­se­ment à s’a­li­gner sur G. W. Bush au nom de leur soli­da­ri­té natu­relle avec des États-Unis qui n’a­vaient jamais relâ­ché leur pres­sion sur le bloc sovié­tique ? Une telle pos­ture ne sert pas plus le mul­ti­la­té­ra­lisme tant invo­qué que le gel de l’his­toire dont font preuve ces pays de l’Est en fai­sant mine de croire que les États- Unis n’ont jamais pla­cé leur force qu’au ser­vice des libertés.

Les doutes se font plus pré­cis lorsque l’on constate que la France et l’Al­le­magne accueillent les bras ouverts dans leur axe de résis­tance au bel­li­cisme amé­ri­cain des pays comme la Rus­sie et la Chine. Est-ce au nom de leur capa­ci­té à mettre un terme aux atro­ci­tés per­pé­trées en Tchét­ché­nie ou à l’oc­cu­pa­tion du Tibet ? Que leur concé­de­ra-t-on encore après avoir bien enter­ré et oublié ces oppres­sions et leurs vic­times ? Admet­tons à la limite qu’on ne choi­sit peut-être pas tou­jours ses « alliés » ; nul besoin par contre de leur dérou­ler le tapis rouge. En vien­dra- t‑on à offrir à la Rus­sie la pré­si­dence de la Com­mis­sion des droits de l’homme de l’O.N.U., récem­ment octroyée à la Libye lors d’un vote où la plu­part des Euro­péens se sont cou­ra­geu­se­ment abstenus ?

Mais le malaise devient patent quand on s’a­per­çoit que, dans le camp de la paix, poli­tiques et mou­ve­ment citoyens confon­dus, nul n’a jamais réel­le­ment ten­té de construire l’ombre d’une alter­na­tive cré­dible à la poli­tique de la canon­nière des Anglo-Saxons.

Tartuffes à Babylone

Jacques Chi­rac l’a impli­ci­te­ment admis en recon­nais­sant que, sans la pres­sion des troupes amé­ri­caines, les ins­pec­tions n’au­raient pu faire décou­vrir tel stock de gaz pré­ten­du­ment détruit depuis belle lurette ou n’au­raient pu obli­ger Sad­dam Hus­sein à détruire tels mis­siles qu’il « ne pos­sé­dait pas ». Ne fût-ce que sur la ques­tion du désar­me­ment, une pres­sion inter­na­tio­nale solide et de tous les ins­tants est indis­pen­sable face à un tel régime. Que dire alors du res­pect du simple droit à la vie des Ira­kiens ? Que dire de ce qui nous semble devoir être posé comme le véri­table enjeu de toute poli­tique au Moyen-Orient : le sou­tien à appor­ter aux socié­tés civiles pour sor­tir de la crise pro­fonde qu’elles tra­versent ? C’est une poli­tique coer­ci­tive longue et sou­te­nue, pou­vant aller jus­qu’à l’u­sage de la force, qui aurait peut-être pu obli­ger l’I­rak tant à désar­mer qu’à ces­ser son oppres­sion. Et ce, sans le bain de sang et les effets régio­naux dévas­ta­teurs sur les­quels risque bien de débou­cher l’ex­pé­di­tion amé­ri­caine ; sans mettre à mal les bribes très insuf­fi­santes de régu­la­tion civi­li­sée des rela­tions inter­na­tio­nales (voir l’in­tro­duc­tion au dos­sier de La Revue nou­velle de novembre). Il n’en a jamais été réel­le­ment question.

On pou­vait jus­qu’à pré­sent, dans le dos­sier ira­kien, louer la posi­tion de Louis Michel, en rup­ture nette avec l’in­si­gni­fiance pas­sée de notre poli­tique étran­gère. Mais il a, sur la fin, for­te­ment déçu et per­du une bonne part de son cré­dit en pré­ten­dant que c’est la pré­sence des deux-cent-cin­quante- mille sol­dats amé­ri­cains qui a empê­ché une sor­tie de la crise par le haut. Il a pré­ten­du sans rire avoir un accord de désar­me­ment tout prêt et cré­dible avec le régime ira­kien pour peu que ce soient les Euro­péens qui l’a­vancent. Que l’in­tro­duc­tion du mul­ti­par­tisme aurait même pu être accep­tée par le tyran de Bag­dad sou­dain deve­nu récep­tif au res­pect de l’o­pi­nion d’au­trui. Pour ceux qui prennent la peine de com­prendre le fonc­tion­ne­ment de ce régime, c’est pure hypo­cri­sie. Plus fort encore, le ministre des Affaires étran­gères a jus­ti­fié haut et clair ce qui consti­tue la seule faute de par­cours qu’on pou­vait jusque-là lui repro­cher. Il a expli­qué avoir inter­dit en novembre la réunion de l’op­po­si­tion ira­kienne qui devait se tenir à Bruxelles « parce que des mol­lahs inté­gristes, dési­reux d’ins­tal­ler un régime à la tali­ban en Irak, y auraient par­ti­ci­pé ». Même si tous les oppo­sants ira­kiens ne sont pas des plus recom­man­dables, on voit là sur quels méca­nismes joue Louis Michel : la peur d’un inté­grisme reli­gieux digne des délires d’une Anne Morel­li louant un Sad­dam phare de la laï­ci­té au Moyen-Orient (voir la Carte blanche de Pierre Van­rie et Donat Car­lier, « Irak, un régime si laïque » sur ). Un mol­lah est sim­ple­ment un digni­taire reli­gieux chiite et c’est pré­ci­sé­ment sur la dia­bo­li­sa­tion que nour­rit la confu­sion entre chiisme et inté­grisme que Sad­dam a notam­ment joué pour jus­ti­fier la répres­sion de la majo­ri­té de la popu­la­tion ira­kienne (issue de cette confes­sion) aux yeux d’Oc­ci­den­taux apeu­rés par le fon­da­men­ta­lisme isla­miste. Heu­reu­se­ment, il y avait sur le pla­teau de télé­vi­sion où il a sor­ti cette énor­mi­té un repré­sen­tant kurde de l’op­po­si­tion qui lui a signa­lé que ces mol­lahs avaient sous­crit à une plate-forme appe­lant à un Irak démo­cra­tique et fédé­ral. Un pro­jet poli­tique qui devra sur­ement prendre de front les visées amé­ri­caines sur le pays…

Impasse Chirac

Chi­rac aura été plus habile que le ministre belge sur le plan rhé­to­rique. Mais l’im­passe de la posi­tion amé­ri­caine masque en fait celle de la France, cham­pionne de l’op­po­si­tion à l’im­pé­ria­lisme amé­ri­cain. Sur quelles pers­pec­tives débouche exac­te­ment l’ac­tion de la France en termes de neu­tra­li­sa­tion effec­tive du régime et de res­pect des droits fon­da­men­taux des Ira­kiens ? Le silence est assour­dis­sant à cet égard. La France aurait de fait eu du mal à être cré­dible sur ce plan sans un revi­re­ment clair : Human Rights Watch, qui réclame depuis les années quatre-vingt la tra­duc­tion du tyran ira­kien devant un tri­bu­nal pénal inter­na­tio­nal, sou­ligne ain­si sur son site que c’est la France qui lui a pla­cé le plus de bâtons dans les roues dans ce com­bat pour la jus­tice inter­na­tio­nale. Il ne fal­lait pas attendre de sérieuses pres­sions sur Sad­dam Hus­sein de la part d’une poli­tique fran­çaise refu­sant de regar­der en face la nature du régime et le défi spé­ci­fique que ce der­nier pose, au nom en fait d’in­té­rêts pétro­liers et stra­té­giques qu’on ne dis­sèque ici que dans le chef des États-Unis.

Questions dérangeantes

Dans le trai­te­ment média­tique de cette crise, cer­tains témoi­gnages sont pas­sés rela­ti­ve­ment inaper­çus. Ceux, par exemple, d’un jour­na­liste de la R.T.B.F. ou d’un mili­tant paci­fiste fran­çais, par­tis à Bag­dad, et expli­quant qu’ils y ont décou­vert que les rares Ira­kiens qui osent par­ler disent pré­fé­rer les bombes amé­ri­caines à Sad­dam Hus­sein. Celui de cette Belge d’o­ri­gine ira­kienne qui dit sou­te­nir l’op­tion de la guerre pour libé­rer le pays du clan de Sad­dam. Une bonne part de la popu­la­tion en est effec­ti­ve­ment réduite à espé­rer l’in­ter­ven­tion amé­ri­caine pour enfin connaitre le chan­ge­ment de régime auquel l’é­cra­sante majo­ri­té aspire ; même si la plu­part sont éga­le­ment prêts à se révol­ter contre une occu­pa­tion pro­lon­gée de leur pays par des troupes étran­gères. En 1991, les alliés étaient atten­dus en libé­ra­teurs ; après douze ans d’un embar­go assas­sin, les sen­ti­ments seront infi­ni­ment plus mélan­gés. Il n’en reste pas moins que pour bon nombre d’I­ra­kiens, rien ne serait pire que le sta­tu­quo qui les condam­ne­rait à conti­nuer à subir le régime et l’embargo.

Il n’y a pas, ici en Europe, à tout à coup endos­ser ce déses­poir qu’on pressent étreindre la majo­ri­té des Ira­kiens, sur­tout après tant d’ou­bli. Il n’y a pas à cyni­que­ment applau­dir l’in­ter­ven­tion amé­ri­caine au nom d’une de ses consé­quences heu­reuses, et à oublier tous ses effets dévas­ta­teurs, et, au pre­mier chef, les futures vic­times civiles de l’of­fen­sive déci­dée par les États-Unis. Par contre, il n’y a aucune rai­son de refu­ser de se lais­ser inter­pel­ler par les Ira­kiens. En effet, s’il était pos­sible de le faire pra­ti­que­ment triom­pher, la consé­quence immé­diate de l’ap­pli­ca­tion du seul mot d’ordre aujourd’­hui audible chez nous, « Non à la guerre », serait en effet le main­tien d’une des tyran­nies les plus atroces de la planète.

Quelle crédibilité ?

Cette consé­quence ne dis­cré­di­te­rait pas autant la posi­tion des poli­tiques et des mou­ve­ments citoyens oppo­sés à la guerre uni­la­té­rale de G. W. Bush si la dic­ta­ture était ne fût-ce que prise en compte dans les dis­cours autre­ment que comme une pré­cau­tion ora­toire sans effet dans le réel. Il serait tout à fait à l’hon­neur de Michel, de Chi­rac ou des paci­fistes de par­ler de la ques­tion de la tyran­nie comme une dif­fi­cul­té tem­po­raire assu­mée par des démo­crates lucides, à défaut de nour­rir l’ac­tion déter­mi­née qu’exige pareil enjeu. Pour­quoi ne pas annon­cer que cette ques­tion serait à l’a­gen­da une fois que les États- Unis seraient reve­nus à une optique de col­la­bo­ra­tion avec l’en­semble des démo­cra­ties de la pla­nète ? Même si cette optique relève pour le moment de l’u­to­pie dans le chef d’une puis­sance gou­ver­née par un clan d’af­fai­ristes illu­mi­nés par leurs valeurs conser­va­trices, natio­na­listes et religieuses.

G. W. Bush si la dic­ta­ture était ne fût-ce que prise en compte dans les dis­cours autre­ment que comme une pré­cau­tion ora­toire sans effet dans le réel. Il serait tout à fait à l’hon­neur de Michel, de Chi­rac ou des paci­fistes de par­ler de la ques­tion de la tyran­nie comme une dif­fi­cul­té tem­po­raire assu­mée par des démo­crates lucides, à défaut de nour­rir l’ac­tion déter­mi­née qu’exige pareil enjeu. Pour­quoi ne pas annon­cer que cette ques­tion serait à l’a­gen­da une fois que les États- Unis seraient reve­nus à une optique de col­la­bo­ra­tion avec l’en­semble des démo­cra­ties de la pla­nète ? Même si cette optique relève pour le moment de l’u­to­pie dans le chef d’une puis­sance gou­ver­née par un clan d’af­fai­ristes illu­mi­nés par leurs valeurs conser­va­trices, natio­na­listes et religieuses.

Quelle symétrie ?

Il faut déployer la mau­vaise foi d’un Donald Rum­sfeld pour accu­ser les mil­lions de mani­fes­tants qui s’op­posent à sa guerre de sou­te­nir Sad­dam Hus­sein. Hor­mis l’ex­trême gauche tota­li­taire, ils le condamnent sin­cè­re­ment ; mais beau­coup ne voient pas d’in­con­vé­nients à ce que les cri­tiques convergent exclu­si­ve­ment vers les États-Unis. Pro­ba­ble­ment pour des rai­sons à la fois de fond et de tac­tique : le prin­ci­pal enjeu serait celui de l’hé­gé­mo­nie amé­ri­caine dont la dénon­cia­tion ne devrait être « brouillée » par aucun autre mes­sage « annexe » énon­cé pour « équi­li­brer » le dis­cours paci­fiste. Il n’y a en fait aucun équi­libre à créer, aucune symé­trie à opé­rer entre le régime de Sad­dam et les États-Unis. Ces der­niers méritent une sévé­ri­té spé­ci­fique en tant que démo­cra­tie, en tant qu’al­liés de nos gou­ver­ne­ments et en tant que super­puis­sance aux res­pon­sa­bi­li­tés d’au­tant plus lourdes quant au futur de la planète.

Pour autant, le monde ne se réduit pas aux États-Unis et encore moins à la Mai­son-Blanche. Dans un monde plus inter­dé­pen­dant que jamais, il n’est plus pos­sible de se sou­cier seule­ment de nos alliés ou de l’hy­per­puis­sance (même si cel­le­ci ne l’a pas encore com­pris). Bien sûr, la crise actuelle dépasse, et de loin, la ques­tion ira­kienne, mais aucune alter­na­tive cré­dible à la dérive des rela­tions inter­na­tio­nales ne se construi­ra à par­tir de la néga­tion des contra­dic­tions concrètes aux­quelles il fau­dra faire face, ni à par­tir de la réduc­tion du réel à une équa­tion sim­pliste. Pen­ser qu’il suf­fit de ne pas faire la guerre et de lever l’embargo pour que la crise se résolve, est-ce moins sim­pliste que de croire comme George Bush qu’il y a seule­ment à libé­rer ses chiens de guerre pour remo­de­ler le monde ? La com­plexi­té du réel rat­tra­pe­ra tou­jours ces ten­ta­tives symé­triques d’é­chap­per à l’his­toire des hommes et à ses ambi­va­lences. Pra­ti­que­ment le défi posé à la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale depuis au moins douze ans est de savoir ce qu’il faut faire face à un régime ira­kien que les États-Unis, la France, l’Al­le­magne, l’U.R.S.S. puis la Rus­sie, les pétro­mo­nar­chies du Golfe et on en passe, ont nour­ri pen­dant des années. Com­ment l’empêcher de nuire, non pas seule­ment au reste du monde mais bien, au pre­mier chef, à sa population ?

La ques­tion n’est plus alors de reje­ter l’ap­proche déses­pé­rée de nombre d’I­ra­kiens, qui serait trop cen­trée sur leur mal­heur, mais de com­prendre que leur déses­poir est de l’é­toffe dont sont faits les défis mon­diaux. Et que nous ne pour­rons plus long­temps refu­ser de nous mon­trer à la hau­teur de ces défis par­mi les­quels notam­ment l’hé­gé­mo­nie amé­ri­caine ou la démo­cra­ti­sa­tion du Moyen-Orient. On ne peut en effet indé­fi­ni­ment recon­duire notre propre céci­té qui nous a fait accep­ter le sou­tien à Sad­dam depuis les années sep­tante jus­qu’à la guerre du Golfe de 1990 – 1991, puis son main­tien au tra­vers d’un embar­go dévas­ta­teur. On ne peut pas plus conti­nuer à accep­ter de sou­te­nir ou lais­ser pros­pé­rer sans sour­ciller les dic­ta­tures du Moyen-Orient. Igno­rer le drame ira­kien, ou du moins les dimen­sions qui ne sont pas impu­tables direc­te­ment aux États- Unis, prend en fait une autre signi­fi­ca­tion : elle met en évi­dence le mal­en­ten­du sur les moyens propres à atteindre les buts du mou­ve­ment d’op­po­si­tion à la guerre, si pas sur les rai­sons de cette opposition.

Au nom de la démocratie ?

« Pas en notre nom ! », pro­clament des paci­fistes hal­lu­ci­nés par­tis s’of­frir comme bou­cliers humains en Irak et inévi­ta­ble­ment ins­tru­men­ta­li­sés par le régime. Mais à l’in­verse, on peut se deman­der au nom de quoi nous nous oppo­sons à la guerre. C’est bien au nom des valeurs démo­cra­tiques que nous refu­sons de voir des États se lan­cer uni­la­té­ra­le­ment dans une guerre sans l’ac­cord des nations où les droits de l’homme res­tent un réfé­rent et une pra­tique un tant soit peu sin­cère. C’est bien au nom de la démo­cra­tie que nous n’ac­cep­tons pas de voir des gou­ver­ne­ments sou­te­nir une guerre sans l’ap­pui de leur popu­la­tion. C’est bien au nom de la démo­cra­tie que nous nous refu­sons de voir les États-Unis bafouer les droits humains un peu par­tout dans le monde pour défendre « leur liber­té ». C’est bien à cause de ses contra­dic­tions internes évi­dentes que nous refu­sons la posi­tion amé­ri­caine. Sur quoi nous repo­se­rons­nous fina­le­ment pour contes­ter la pré­sence amé­ri­caine en Irak ou l’a­ban­don des Kurdes aux appé­tits turcs si ce n’est sur la dénon­cia­tion de la sou­mis­sion du pro­jet démo­cra­tique à leurs inté­rêts ? Pour­quoi reje­ter la folie d’une démo­cra­ti­sa­tion au canon, si nous ne lais­sons même plus inter­ro­ger par les condi­tions ambigües de concré­ti­sa­tion des prin­cipes que nous défendons ?

Si par contre, nous nous conten­tons de défendre la néces­saire mais insuf­fi­sante léga­li­té inter­na­tio­nale ou de nous oppo­ser à l’hé­gé­mo­nie amé­ri­caine, nous ne sau­rons que répondre concrè­te­ment aux Ira­kiens qui rap­pellent que, depuis un quart de siècle, le régime agresse alter­na­ti­ve­ment ou simul­ta­né­ment son propre peuple et ses voi­sins et qu’ils n’ont donc jamais connu cette paix aujourd’­hui tant récla­mée. Que leur dire quand ils sou­lignent que la seule fois où ils ont pu sai­sir l’oc­ca­sion de se débar­ras­ser du tyran et de son sys­tème, les Occi­den­taux les ont lais­sés tom­ber ? Si la démo­cra­tie aujourd’­hui n’est plus qu’un argu­ment ins­tru­men­ta­li­sé par l’ad­mi­nis­tra­tion Bush et décons­truit par les paci­fistes, nous accep­tons d’a­ban­don­ner la seule pers­pec­tive et les seuls ins­tru­ments cer­tai­ne­ment déce­vants et à l’ef­fi­ca­ci­té rela­tive, à même de répondre aux défis qui se posent à nous.

Quelle ligne de fracture ?

Le tour­nant majeur que tout le monde pressent actuel­le­ment ne se joue peut-être pas sur la ligne de frac­ture que mettent en évi­dence les médias. Au moment où nait un embryon de jus­tice inter­na­tio­nale, c’est la ques­tion de la pour­suite du déve­lop­pe­ment de la démo­cra­tie à l’é­chelle du monde qui se trouve posée et à laquelle ne répondent pas dans les faits les oppo­sants à la guerre. Il ne faut pas croire que, face à cet enjeu, les uns et les autres soient ad vitam æter­nam ran­gés dans un camp ou dans l’autre. Ain­si on peut « admettre que les États-Unis sont à la fois source de liber­té et de domi­na­tion », comme l’é­crit le poli­to­logue fran­çais Zaï­ki Ladi, en rup­ture avec les posi­tions symé­triques des anti­amé­ri­cains ou des nou­veaux vas­saux euro­péens de l’Oncle Sam. Ain­si, bien des per­sonnes aux côtés des­quelles nous défi­lons aujourd’­hui pour nous oppo­ser à une guerre pro­gram­mée et injus­ti­fiable avaient condam­né l’in­ter­ven­tion au Koso­vo, sans se sou­cier des crimes d’un Milo­se­vic dont ils regrettent aujourd’­hui la tra­duc­tion devant la jus­tice internationale.

Il ne s’a­git pas ici de nier l’am­bi­va­lence de la « diplo­ma­tie des droits de l’homme ». Comme le sou­ligne à son pro­pos, Ber­trand Badie, les espoirs que ce type de diplo­ma­tie sus­cite se déve­loppent au même rythme que ses ruses. L’in­ter­ven­tion au Koso­vo n’é­tait pas pas­sée par une réso­lu­tion de l’O.N.U. ; mais bien au crible d’une cer­taine forme de mul­ti­la­té­ra­lisme qui avait dû contour­ner le risque d’un véto russe et chi­nois. Cette inter­ven­tion était cri­ti­quable dans ses moda­li­tés mais néces­saire en son prin­cipe et jus­ti­fiable en termes de pro­ces­sus de déci­sion. Dans le cas de l’I­rak, l’i­na­ni­té des argu­ments déployés par l’ad­mi­nis­tra­tion Bush ne met en évi­dence que le mépris qu’elle nour­rit pour ses inter­lo­cu­teurs. C’est à se deman­der si Bush et ses com­plices vou­laient convaincre. Les yeux rivés sur les son­dages amé­ri­cains, empor­tés par leur propre suf­fi­sance et cou­lés par leur propre incom­pé­tence, ils ont bâclé leur dos­sier vis-à-vis de l’o­pi­nion mondiale…

Une des consé­quences les plus angois­santes de la poli­tique de ce pré­sident amé­ri­cain, c’est fina­le­ment d’a­voir légi­ti­mé l’in­sou­ciance des oppo­sants à la guerre, et par­ti­cu­liè­re­ment de la gauche euro­péenne, vis-à-vis de la dic­ta­ture ira­kienne, de l’en­jeu de la démo­cra­ti­sa­tion du Moyen-Orient et de la néces­si­té d’une conscience claire de la ligne de frac­ture sur laquelle nous devons construire de meilleures rela­tions inter­na­tio­nales. Comme Jean Daniel le rap­pe­lait quand des paci­fistes fran­çais ont été accla­mer Sad­dam à Bag­dad : « Ce que je ne par­don­ne­rai jamais à George Bush, c’est de paraitre jus­ti­fier par sa poli­tique tous ceux qui, en se pré­ten­dant les cham­pions des vic­times et des faibles, confortent le pou­voir des oppres­seurs et des bour­reaux. Il n’en manque pas, je le sais depuis long­temps, du côté de ces pré­ten­dus amis de la cause arabe, qui ont tou­jours été plus sou­cieux d’ob­te­nir les faveurs des gou­ver­nants que de contri­buer à l’é­man­ci­pa­tion des peuples. »

Donat Carlier


Auteur

Né en 1971 à Braine-le-Comte, Donat Carlier est membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle depuis 1997. Actuellement Directeur du Consortium de validation des compétences, il a dirigé l’équipe du Bassin Enseignement Formation Emploi à Bruxelles, a conseillé Ministre bruxellois de l’économie, de l’emploi et de la formation ; et a également été journaliste, chercheur et enseignant. Titulaire d’un Master en sociologie et anthropologie, ses centres d’intérêts le portent vers la politique belge, et plus particulièrement l’histoire sociale, politique et institutionnelle de la construction du fédéralisme en Wallonie, à Bruxelles et en Flandre. Il a également écrit sur les domaines de l’éducation et du monde du travail. Il est plus généralement attentif aux évolutions actuelles de la société et du régime démocratiques.