Vers la régularisation d’un demi-million de personnes sans papiers :
l’Espagne à contrecourant
Le mardi 27 janvier, le gouvernement espagnol a annoncé la régularisation collective d’environ 500.000 personnes sans papiers. Cette décision s’inscrit à contrecourant des politiques antimigrants qui se durcissent tant dans l’Union européenne que dans le reste du monde. Des États-Unis à l’Afrique du Sud, du Japon au Chili, la tendance dominante est à la criminalisation des migrants et à l’adoption […]
Le mardi 27 janvier, le gouvernement espagnol a annoncé la régularisation collective d’environ 500.000 personnes sans papiers. Cette décision s’inscrit à contrecourant des politiques antimigrants qui se durcissent tant dans l’Union européenne que dans le reste du monde. Des États-Unis à l’Afrique du Sud, du Japon au Chili, la tendance dominante est à la criminalisation des migrants et à l’adoption de politiques de plus en plus brutales dirigées contre les personnes sans papiers. On observe la même évolution dans l’Union européenne et dans chacun de ses États membres… sauf en Espagne. Une analyse plus détaillée de la campagne de régularisation sera publiée dans le numéro de septembre de la Revue nouvelle de manière à y intégrer les premières données concernant les conséquences pratiques de cette campagne.
La campagne de régularisation extraordinaire de 2026
Cela faisait 20 ans que l’Espagne n’avait pas procédé à une campagne de régularisation collective à grande échelle. En 2021, la réforme des procédures ordinaires de régularisation avait produit des résultats appréciables faisant passer le nombre total de personnes résidant en Espagne sur la base d’une régularisation individuelle de 43.000 à 239.000 en quatre ans. Mais le nombre d’individus restés à l’écart de ces régularisations avait également augmenté. D’après les statistiques disponibles, il y aurait environ 840.000 personnes sans papiers actuellement en Espagne dont 91 % en provenance d’Amérique latine. La situation de vulnérabilité extrême de ces personnes explique l’émergence de mouvements revendiquant une régularisation collective de masse sur la base de critères plus ouverts que ceux de la régularisation individuelle.
La dernière campagne de régularisation remonte donc au gouvernement socialiste de Zapatero en 2005. Elle avait permis la régularisation de 576.506 personnes (sur un total d’environ 690.000 demandes). D’autres campagnes avaient eu lieu antérieurement, y compris à deux reprises (2000 et 2001) sous un gouvernement de droite présidé par Aznar (avec environ 500.000 régularisations pour les deux campagnes). Entretemps, son parti, le Partido Popular (PP), avait opéré un tournant xénophobe tandis qu’une frange de ses militants créait le parti Vox, assumant un racisme décomplexé avec des campagnes virulentes sur les réseaux sociaux. Ce qui ne l’empêchait pas, au cours de ses premières années, d’être financé par l’Organisation des Moudjahidin du Peuple Iranien. Vox, a connu un essor impressionnant1. Fondé en décembre 2013, ce parti s’est rapidement radicalisé en développant ses relations avec l’extrême droite européenne (ainsi que ses contacts avec le régime de Poutine jusqu’en 2022). Il a créé la surprise aux élections législatives de 2019 en remportant 15 % des voix et en faisant élire 52 députés. Il a connu une flexion aux élections législatives de 2023 avec environ 12 % des voix. Ce recul semble malheureusement temporaire. En 2025, tous les sondages prédisent un succès électoral de Vox et un recul de l’ensemble des partis de gauche pour les prochaines législatives prévues au cours de l’été 2027. Vox pourrait atteindre 18 % des voix. Dans cette hypothèse, le prochain gouvernement espagnol serait probablement une coalition entre le PP et Vox au sein de laquelle Vox serait la force ascendante et pourrait conditionner de nombreuses politiques. Les différents scrutins régionaux 2 et municipaux qui se sont déroulés en 2025 confirment cette tendance et ont pu déboucher sur la formation d’exécutifs PP-Vox.
Le gouvernement de Pedro Sanchez, une coalition entre le Parti socialiste et un secteur de la gauche (coalition SUMAR), est actuellement minoritaire au Parlement malgré l’appoint de partis de gauche ou autonomistes de Catalogne, du Pays basque et de Galice. Sa position parlementaire a été encore affaiblie par la rupture en décembre dernier avec Junts (le parti indépendantiste catalan de centre droit dirigé depuis la Belgique par Carles Puigdemont). La plupart des projets de loi sont bloqués et, depuis trois ans, c’est le budget 2023 qui est reconduit d’année en année. La seule raison pour laquelle le gouvernement actuel est toujours en place résulte de la nécessité, en Espagne, de désigner le nouveau président du Conseil pour pouvoir adopter une motion de censure. Junts et d’autres forces d’opposition sont conscientes que l’arrivée au pouvoir d’une coalition PP-Vox déboucherait sur une situation très conflictuelle en Catalogne, ce qui rend peu probable la chute du gouvernement.
Ce contexte politique explique que la campagne de régularisation passe par un décret de l’exécutif qui ne sera pas soumis au vote du Parlement. Il souligne aussi l’urgence de cette campagne. Le gouvernement sait que les régularisations doivent intervenir avant les prochaines élections générales (prévues en 2027) et qu’elles seront irréversibles quelle que soit l’orientation de la nouvelle coalition gouvernementale.
Les critères de régularisation ont été définis de façon plus large que dans la procédure ordinaire de manière à couvrir la grande majorité des personnes sans papiers. La campagne de régularisation commencera en avril et se terminera le 30 juin.
La régularisation s’appliquera à toutes les personnes séjournant en Espagne à la date du 31 décembre 2025 pour autant qu’elles y vivent depuis au moins cinq mois lors du dépôt de la demande. Elles devront justifier de disposer de revenus licites, condition plus favorable que l’exigence d’un contrat de travail, et ne pas avoir de casier judiciaire. Les demandeurs d’asile, dont la demande n’a pas (ou pas encore) débouché sur un statut de protection pourront également utiliser cette voie de régularisation qui s’applique également aux enfants des personnes qui en bénéficieront. Le gouvernement a accepté une des demandes de Podemos (gauche, dans l’opposition) qui institue une forme de moratoire sur les expulsions des demandeurs. En effet, dès la présentation de la demande de régularisation, les expulsions pour des raisons administratives ou pour avoir travaillé sans autorisation seront automatiquement suspendues. Lorsque la demande est admise pour traitement, un permis de séjour provisoire est accordé. Il permet de travailler légalement et d’accéder à d’autres droits fondamentaux, comme les soins de santé, la Sécurité sociale, un meilleur accès au logement et à l’école.
La construction patiente d’un rapport de forces
Pour comprendre les raisons d’une telle exception espagnole, il faut retracer brièvement la dynamique d’une campagne qui a permis à un vaste ensemble de mouvements citoyens de trouver les relais nécessaires dans les institutions politiques.
L’exigence d’une régularisation collective massive s’est cristallisée pendant la crise du Covid. Si le rôle des personnes sans papiers dans des activités essentielles a été reconnu pendant la pandémie, il a fallu leur propre mobilisation pour assurer leur droit à vivre sans l’angoisse et la vulnérabilité liées à l’absence d’un titre de séjour.
Dès 2021, le gouvernement formé l’année précédente autour d’une coalition socialiste-Podemos avait élargi les critères de régularisation individuelle ordinaire. Par ailleurs, un important mouvement associatif de migrants avait développé des stratégies judiciaires qui ont souvent abouti à des jurisprudences favorables à la régularisation.
En 2023, le mouvement associatif a coalisé ses forces autour de la présentation d’une Initiative législative populaire (ILP) qui a recueilli 700.000 signatures. Une des surprises a été le soutien explicite et l’engagement actif de l’Église catholique3. L’ILP bénéficiait de l’appui de l’ensemble des organisations syndicales et même d’un secteur du patronat (principalement dans les branches de l’économie où le travail migrant est essentiel comme la construction ou l’hôtellerie). Le 9 avril 2024, la Chambre des députés a voté par 310 voix contre 33 la prise en considération de l’ILP. Un tel vote ne signifiait pas l’approbation du texte lui-même mais il ouvrait le débat parlementaire, laissant la possibilité d’adopter de nombreux amendements susceptibles d’en réduire la portée. Même le PP a voté en faveur de la « prise en considération », en grande partie sous la pression de l’Église catholique. Les débats qui se sont déroulés en 2024 et 2025 ont montré qu’il n’existait pas de majorité parlementaire en faveur de la loi proposée par les associations. Soit le texte aurait soit été adopté avec des amendements le vidant de sa substance, soit le débat se serait enlisé jusqu’aux prochaines élections prévues à l’été 2027.
C’est dans ce contexte que le mouvement associatif a exigé que le gouvernement prenne l’initiative et que des discussions ont alors été engagées entre les socialistes et Podemos (le seul secteur de la gauche parlementaire qui est actuellement dans l’opposition). Cela a abouti assez rapidement à la décision d’organiser la campagne de régularisation sur la base d’un décret.
Une évolution profonde de la société espagnole
Tout au long du XXe siècle, l’Espagne a été essentiellement un pays d’émigration. Des millions de personnes ont quitté l’Espagne pour aller vivre dans d’autres pays européens et sur le continent américain. Jusqu’à la fin du siècle, l’immigration était beaucoup moins importante que dans les autres pays d’Europe occidentale. Le premier quart du XXIe siècle a été marqué par une évolution sans précédent dans l’histoire du pays avec une très forte augmentation des flux migratoires vers l’Espagne. Aujourd’hui, une personne sur six (18 %) qui réside en Espagne est née à l’étranger. Une partie significative de l’immigration est relativement récente (avec une hausse de 40 % entre 2010 et 2024). Les principaux flux migratoires proviennent d’Amérique latine (principalement la Colombie, le Venezuela et l’Équateur), du Maroc et de l’Afrique subsaharienne (principalement le Sénégal), de l’Europe de l’Est (principalement la Roumanie et l’Ukraine). À Madrid, depuis 2024, plus d’un million d’habitants sur un total de 3,5 millions sont de nationalité latino-américaine.
La mobilisation pour la régularisation bénéficie de plusieurs facteurs. Tout d’abord, une importante solidarité entre les migrants possédant un titre de séjour et les personnes sans papiers. Un réseau associatif très dense y contribue, notamment dans la communauté latino-américaine. Cela contribue à expliquer que l’Espagne a toujours défendu l’exemption du visa Schengen pour les ressortissants de pays d’Amérique latine (actuellement, l’exemption concerne une majorité de ces pays). La campagne de régularisation des personnes sans papiers s’inscrit dans une stratégie globale de lutte contre les discriminations incluant également la lutte contre le racisme, l’accès réel aux soins de santé, l’amélioration des conditions de travail et de logement. Elle met en avant l’importante dimension de genre de cette question. Comme le souligne Lucy Pollo Castillo, une dirigeante du mouvement associatif des femmes latino-américaines en Espagne, « ce n’est pas une mesure féministe dans son intitulé mais elle l’est dans les conséquences matérielles qu’elle aura sur la vie des femmes »4. Dans le secteur des soins aux personnes, il y a une majorité de femmes d’origine étrangère. Parmi elles, celles qui ne disposent pas de titre de séjour sont soumises aux salaires les plus bas et elles sont surexposées à la violence sexiste.
Ces facteurs favorables se heurtaient à d’autres développements dans une société espagnole très polarisée. Une minorité importante se radicalise sur des positions xénophobes, se manifestant parfois par des explosions de violence collective. Ce phénomène est surtout sensible dans les régions rurales du Sud de l’Espagne où l’essentiel du travail salarié agricole est désormais assuré par des migrants dans des conditions infrahumaines. En toile de fond, une tendance inquiétante dans les enquêtes montre que la montée de la xénophobie est beaucoup plus marquée chez les jeunes hommes de moins de 30 ans que dans les autres catégories. Une majorité est cependant favorable à une régularisation des personnes sans papiers et à d’autres revendications des migrants.
Les politiques étatiques sont tout aussi contradictoires . Chaque année, des milliers d’Africains perdent la vie dans la traversée maritime entre les côtes du Sénégal ou de la Mauritanie vers les îles Canaries. L’accueil de ces migrants est parfois marqué par une grande violence, exacerbée par la politique des exécutifs des Communautés Autonomes qui s’opposent aux mesures du gouvernement central visant à déplacer les nouveaux arrivés des Canaries vers le continent. Dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, les barrières de fil barbelé sont tout aussi sinistres qu’à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Si les autorités marocaines font preuve d’une violence extrême à l’égard des migrants subsahariens, c’est en partie parce qu’elles agissent comme des sous-traitants de Frontex. Dans d’autres domaines, la politique de l’Espagne est beaucoup plus ouverte que celle des autres pays de l’Union européenne. Cela concerne notamment les procédures de régularisation ordinaires et les possibilités de naturalisation. Au cours des cinq dernières années, environ 200.000 personnes ont obtenu annuellement la nationalité espagnole sur la base du critère de la résidence en Espagne. L’Espagne, avec environ 11 % de l’ensemble de la population de l’Union européenne, a réalisé près de 23 % des naturalisations en 2023.
La régularisation massive de 2026 a été acquise sur le fil du rasoir. Elle n’en demeure pas moins une extraordinaire victoire qui mériterait de recevoir un écho plus important dans les autres pays européens. Jusqu’à présent, la régularisation lancée en Espagne n’a guère attiré l’attention du monde politique dans les autres pays d’Europe. La Commission européenne s’est limitée à commenter qu’elle entrait dans les compétences nationales de ce pays comme s’il s’agissait d’une mesure purement administrative dépourvue d’une profonde portée politique qui dépasse les frontières de l’Espagne. Il y a moins d’un an, le gouvernement belge annonçait d’adoption d’une série de mesures de crise qui durcissaient les conditions d’accueil des migrants. Le 4 février, le président du Conseil espagnol Pedro Sanchez a publié une tribune dans le New York Times. Il y soulignait que la régularisation des personnes sans papiers répondait à la fois à une exigence morale et à une politique pragmatique. Il la présentait comme une mesure de portée internationale en raison de l’alternative qu’elle propose aux politiques actuelles. S’appuyant sur l’expérience historique d’une nation dont des millions de personnes ont émigré, il écrit dans cette tribune qu’« il est de notre devoir de devenir la société accueillante et tolérante que nos propres proches auraient espéré trouver de l’autre côté de nos frontières ». Cet appel sera-t-il entendu ? Le débat aura-t-il lieu ?
Alors qu’une vague xénophobe semble balayer le monde du Nord au Sud, la perspective de régularisation d’un demi-million de personnes sans papiers démontre la possibilité d’une autre politique et l’urgence d’en discuter en Belgique comme ailleurs.
Texte écrit le 7 février 2026
- Sur Vox, voir https://revuenouvelle.be/vox-de-nouvelles-metaphores-au-secours-du-systeme/
- En Espagne, il y a trois types d’élections qui correspondent aux trois niveaux de pouvoir : les élections législatives générales, les élections des Communautés Autonomes et les élections municipales. Au cours des élections pour les Communautés Autonomes qui se sont déroulées en 2025 – 2026 (Extrémadure et Aragon), Vox a connu la croissance la plus importante y compris dans d’anciens bastions socialistes tandis que les forces de gauche reculaient.
- Depuis des années, Caritas est très engagée dans la lutte pour les droits des migrants. Ce qu’il y a eu de nouveau avec l’ILP, c’est l’appui explicite et ferme de la conférence épiscopale.
- https://www.elsaltodiario.com/migracion/regularizacion-politica-genero-violencia-machista-dignificar-cadena-cuidados