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Une humiliation d’un autre âge

Blog - Anathème par Anathème

octobre 2013

ls ont bien rai­son. Voi­là, c’est comme ça. Les bap­têmes sont un rituel d’un autre âge. Parce qu’ils ont beau dire que c’est un rituel d’initiation et que toute ini­tia­tion est fon­dée sur une épreuve, c’est une façon pré­his­to­rique de se com­por­ter. Évi­dem­ment, quand c’est à la télé­vi­sion, que des peu­plades tra­di­tion­nelles se sca­ri­fient, se tatouent […]

Anathème

ls ont bien rai­son. Voi­là, c’est comme ça. Les bap­têmes sont un rituel d’un autre âge. Parce qu’ils ont beau dire que c’est un rituel d’initiation et que toute ini­tia­tion est fon­dée sur une épreuve, c’est une façon pré­his­to­rique de se comporter.

Évi­dem­ment, quand c’est à la télé­vi­sion, que des peu­plades tra­di­tion­nelles se sca­ri­fient, se tatouent ou se taillent les dents en pointe1, il n’y a rien à redire. Ces popu­la­tions ont su res­ter proche des valeurs tra­di­tion­nelles et l’initiation est une manière de mar­quer l’introduction dans un groupe. Elle soude les rap­ports entre ini­tiés et la dou­leur phy­sique ou men­tale n’est qu’un aspect d’un ensemble de tra­di­tions, de récits et de sen­ti­ments qui sont alors par­ta­gés. C’est beau, c’est émou­vant, c’est dur mais vrai. Et puis, c’est loin. Et, la plu­part du temps, ce sont des Noirs. Ou des Inuits.

Mais ici, dans notre socié­té qui a lut­té si long­temps pour que nous soyons cha­cun appré­cié à notre juste valeur ; où tous sont égaux en digni­té et en droit ; où les femmes et les hommes, les autoch­tones et les alloch­tones, les riches et les pauvres, les beaux et les laids, les vigou­reux et les malades, les génies et les imbé­ciles, où tous sont sur un pied d’égalité, c’est inad­mis­sible ! Nous avons sup­pri­mé les dis­cri­mi­na­tions, nous avons rati­boi­sé la vio­lence sociale, l’humiliation, la décon­si­dé­ra­tion, le mépris, nous sommes par­fai­te­ment heu­reux… nos enfants aus­si… et il fau­drait tolé­rer cela ?

Qu’une mino­ri­té agis­sante opprime nos jeunes, les force à boire de la bière (l’alcool est une drogue), leur crie des­sus (la poli­tesse est le fon­de­ment du lien social), les salisse (la poudre à les­si­ver est hors de prix), s’en prenne à leurs che­veux (l’apparence phy­sique est la carte de visite de l’âme), les force à chan­ter des chan­sons paillardes (dont ils ne pos­sèdent pas les droits), les mette gueule-en-terre (alors que per­sonne ne devrait avoir à cour­ber l’échine), bref, trans­gresse toutes les belles valeurs de notre civi­li­sa­tion, voi­là qui est trop !

Qui plus est, ils font cela dans le saint des saints, l’université, ce lieu de savoir et de culture, où s’apprend l’autodétermination, où se trans­met ce que notre socié­té a pro­duit de meilleur, où se pré­pare l’entrée dans le monde de l’entreprise, où s’inculque le sens de l’excellence et d’une saine com­pé­ti­tion. Ce sanc­tuaire dont la pau­vre­té maté­rielle est à l’image du dévoue­ment qu’il faut pour se consa­crer au savoir, dont la pré­ca­ri­té du per­son­nel exem­pli­fie la gran­deur qu’il y a à tra­vailler sans filet pour le bien de tous, dont la pro­gres­sive sou­mis­sion au mana­ge­ment et à l’esprit d’entreprise signe l’abandon de tout un peuple dans la bien­veillante main (invi­sible) du mar­ché, ce sanc­tuaire, donc, est souillé de tant de déri­sion, de beu­ve­ries, d’inconvenance et d’oppression.

S’il nous fal­lait le tolé­rer, à quoi bon, alors, avoir créé cette socié­té res­pec­tueuse qui ne laisse jamais tom­ber les siens, qui accueille tout-un-cha­cun, se réjouis­sant de ce qu’il peut appor­ter au vivre ensemble (fût-ce du com­post pour Lam­pe­du­za, cette île aride), qui fonde tous ses espoirs dans un sys­tème de consom­ma­tion et d’hyperproduction qui nous a déli­vré du poids du sens des choses, qui se réjouit de savoir que « there’s no such thing as a free pint »2 et que tout se paie, d’une manière ou d’une autre, qui a fait du tra­vail une valeur cen­trale, non pour ce qu’il crée, mais pour ce qu’il rap­porte, qui a soi­gneu­se­ment hié­rar­chi­sé ses membres en fonc­tion de leur digni­té, qui a rame­né la digni­té à la ques­tion de l’apparence et du mon­tant des reve­nus ? A quoi bon ?

Le bap­tême est une humi­lia­tion d’un autre âge, qu’il est pos­sible de prendre avec déri­sion, à laquelle aucun des par­ti­ci­pants ne croit vrai­ment (ou pas assez long­temps), alors que nous avons créé tant d’humiliations post­mo­dernes dont per­sonne n’aurait envie de rire, dont nul ne se sou­vien­dra jamais avec émo­tion, qui n’auront jamais la ver­tu délé­tère d’instaurer des rap­ports de cama­ra­de­rie dés­in­té­res­sée. Oui, mille fois oui, place à l’humiliation contem­po­raine, à visage humain !

  1. C’est le cas chez cer­taines peu­plades du Séné­gal, voyez plu­tôt : http://www.santetropicale.com/resume/16902.pdf
  2. Pour para­phra­ser notre pro­phète, Mil­ton Fried­man (http://en.wikipedia.org/wiki/There_ain’t_no_such_thing_as_a_free_lunch)

Anathème


Auteur

Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s'est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd'hui le regard lucide d'un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes. Son expérience du pouvoir l'incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d'ordre dans ce monde qui va à vau-l'eau.