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Une affaire de Roms, moment de vérité européenne

Blog - e-Mois par Marie-Luce Delfosse

octobre 2017

Récit de vie 2013. Une main, par­mi tant d’autres, ten­due dans la rue. Le temps d’y prê­ter atten­tion, de dépas­ser la chape de méfiance, de s’arrêter pour de bon, de ne plus écou­ter les mises en garde bien inten­tion­nées. Un long temps pour décou­vrir au-delà de la men­diante une conci­toyenne euro­péenne, accom­pa­gnée de trois enfants, qui […]

e-Mois

Récit de vie

2013. Une main, par­mi tant d’autres, ten­due dans la rue. Le temps d’y prê­ter atten­tion, de dépas­ser la chape de méfiance, de s’arrêter pour de bon, de ne plus écou­ter les mises en garde bien inten­tion­nées. Un long temps pour décou­vrir au-delà de la men­diante une conci­toyenne euro­péenne, accom­pa­gnée de trois enfants, qui lutte en bord de rue pour sor­tir de la détresse.
S’en sor­tir à Bruxelles ? Frap­per avec cette femme Rom à la bonne porte : « tra­vail d’émancipation des femmes ; ini­tia­tives pour aug­men­ter le sens de la citoyen­ne­té ; aide sociale ; point d’appui pour Roms et Gens du voyage à Bruxelles»… Las ! Aucun appui, ni en aide ni même en conseils ; il reste à se débrouiller entre citoyens privés.

2014. Après bien des péri­pé­ties, dont une ten­ta­tive de retour dans son pays, la citoyenne rou­maine réap­pa­rait. Elle a échoué avec ses enfants à la gare du Nord où ils logent en plein hiver.
Une fois aidée pour la loca­tion d’un loge­ment, elle pour­rait rem­plir les condi­tions de base pour s’adresser au CPAS de sa com­mune et accé­der au reve­nu d’intégration…, mais si les res­sor­tis­sants euro­péens ont le loi­sir de se dépla­cer d’un pays de l’Union à l’autre, ils n’y ont pas droit à l’aide sociale, hélas. On com­prend bien pour­quoi, mais cela signi­fie : « citoyens belges, débrouillez-vous ou lais­sez-la som­brer…» En défi­ni­tive, l’intéressée est dans une situa­tion pire que celle d’un deman­deur d’asile.

2015. Au fait, quelle peut bien être la situa­tion qui contraint à cher­cher un asile à l’intérieur des fron­tières euro­péennes ? Après tout, pour­quoi cette dame ne pour­rait-elle pas s’en sor­tir en Rou­ma­nie ? Après la com­pas­sion, puis l’étonnement, vient la recherche d’information sur le contexte de départ. Sous-jacente à la détresse et à l’émigration, s’esquisse alors la situa­tion d’une famille de petits agri­cul­teurs, un mariage mal­heu­reux, une fer­mette deve­nue un tau­dis insa­lubre, un père malade, une misère noire. Émerge aus­si un pro­jet qui ren­drait le retour pos­sible : recons­truire une mai­son habi­table, y revivre en famille, reprendre la culture des lopins adjacents.

2016. Ce pro­jet prend corps au prix du don de beau­coup d’argent de la part d’une famille et d’un ancien héros de la résis­tance au grand cœur. Trop grand cœur, jusqu’à la naï­ve­té direz-vous peut-être ? En tout cas, la com­pas­sion ini­tiale a fait place à de la confiance. Confiance aveugle, pen­se­rez-vous encore ? En tout cas, cette confiance n’a pas été démen­tie. Preuves à l’appui, le gros œuvre a lar­ge­ment été mené à bien. Cepen­dant, l’accompagnement sou­hai­table pour esti­mer le cout finan­cier de l’ensemble de l’opération a fait défaut : il manque actuel­le­ment le néces­saire pour cou­vrir, pla­fon­ner, élec­tri­fier, ali­men­ter en eau…
Or, les citoyens dona­teurs de départ ont atteint la limite de leurs pos­si­bi­li­tés face à un pro­blème qu’ils ont été accu­lés à assu­mer seuls, en tant que particuliers.

Mais est-ce vrai­ment un pro­blème de par­ti­cu­liers ? Au-delà de l’émotion s’impose la compréhension.
Plus de 6 mil­lions de Roms vivent dans l’Union euro­péenne, dont près de 2 mil­lions en Rou­ma­nie. Contrai­re­ment aux idées reçues, la majo­ri­té est séden­taire ; les allers-retours ne sont pas liés au noma­disme, mais aux rejets subis. Nos socié­tés qui reçoivent les Roms migrants ne font guère dans la nuance. Elles ne voient sou­vent en eux que des affai­ristes mafieux, des gens qui n’ont plus à craindre l’arbitraire xéno­phobe dans leur pays d’origine ou, au mieux, des per­sonnes dépla­cées à l’occasion de conflits régio­naux. « Bref, des gens qui ne peuvent être admis dans un pays d’accueil qu’à titre tem­po­raire, voire des illé­gaux à ren­voyer. Plus d’une famille se trouve alors bal­lo­tée entre un pays qui n’en veut plus et d’autres pays qui n’en veulent pas.1 » Les Roms, dans leur ensemble, sont indis­tinc­te­ment l’objet de pré­ju­gés. Dans le cas pré­sent, certes très limi­té, des citoyens belges se sont mobi­li­sés en s’arrachant à l’indifférence ambiante. Mais ils se retrouvent au bout de ce qui est rai­son­na­ble­ment à la por­tée de par­ti­cu­liers. Cepen­dant, au vu de l’ampleur du pro­blème col­lec­tif qui se pose dans le cadre de l’Union euro­péenne, ils espé­raient trou­ver un relai com­plé­men­taire à leur effort per­son­nel face à une situa­tion dra­ma­tique concrète.

2017. Mais oui ! Cher­chons sur inter­net. Une pano­plie de sites est consa­crée à la ques­tion Rom : orga­ni­sa­tions, études, col­loques, stra­té­gies et tut­ti quan­ti, avec sans doute des bud­gets à l’arrière-plan. Qui contac­ter pour cette petite inter­ven­tion com­plé­men­taire dans une région de Rou­ma­nie ? Fai­sons appel à des per­son­na­li­tés euro­péennes de nos connais­sances. La réponse pro­mise très vite se fait tou­jours attendre après de nom­breux mois… Contact avec l’European Roma Infor­ma­tion Office (ERIO): « C’est admi­rable ce que vous faites pour cette famille rom. Je suis déso­lée que le contact qu’on vous a sug­gé­ré n’a pas pu vous aider. Selon nous, étant don­né qu’ils repré­sentent une orga­ni­sa­tion locale, ils auraient pu vous sug­gé­rer une autre asso­cia­tion. Est-ce que vous leur avez deman­dé ça ? » Asso­cia­tions et autres ONG seront contac­tées par dizaines : sans réponse / pas notre région / pas notre domaine. Rien-nimic-nothing. Où est l’Europe sociale ? En Afrique, une coopé­ra­tion aurait déjà été trouvée…

Entre­temps, l’intéressée est réap­pa­rue, méta­mor­pho­sée. La soli­da­ri­té qu’elle a ren­con­trée et l’avancée de la construc­tion lui ont redon­né sou­rire et fier­té, espoir et dyna­misme. Son pro­jet serait de ras­sem­bler la somme man­quante par un tra­vail à Bruxelles comme « tech­ni­cienne de sur­face », puis elle rejoin­drait ses enfants et ses parents pour vivre là-bas de l’agriculture fami­liale dans une demeure réha­bi­li­tée. Illu­sion, cou­ra­geuse ou feinte… En tout cas, force a été de déchan­ter. Où trou­ver du tra­vail ? Face à cet écueil de taille, elle est repar­tie pour sa région natale. Une bonne fois, elle a renon­cé à la men­di­ci­té, mais ber­cée par l’espoir qu’un sur­croit de soli­da­ri­té soit agissant.

Leçon de l’histoire : une question pour l’Europe

Quelle que soit l’issue de cette péri­pé­tie, posi­tive, espé­rons-le, une ques­tion se pose jusqu’à l’écœurement.

Par rap­port aux migrants extra-euro­péens can­di­dats à l’entrée dans l’espace Schen­gen, soit l’Europe refuse de les accueillir, en les expul­sant ou en les can­ton­nant dans la clan­des­ti­ni­té, soit elle les accueille dans le cadre d’une immi­gra­tion choi­sie ou parce qu’un État membre décide qu’une pro­tec­tion est à accor­der eu égard au droit d’asile. Point n’est besoin de rap­pe­ler le carac­tère pro­blé­ma­tique de tels enjeux… Du moins sont-ils sujets à des débats publics et des citoyens peuvent-ils s’impliquer dans la clar­té en réfé­rence à des ins­ti­tu­tions, pour contes­ter des poli­tiques, œuvrer avec des orga­ni­sa­tions huma­ni­taires, cri­ti­quer des mesures qu’ils estiment intolérables.

Il en va tout autre­ment pour les dépla­ce­ments des popu­la­tions intra-euro­péennes. Leur libre cir­cu­la­tion est per­mise, en pos­tu­lant qu’elles béné­fi­cient des mêmes droits fon­da­men­taux où qu’elles soient : chez elles ou ailleurs à l’intérieur de l’Union. Tou­ristes, pas de pro­blèmes. Can­di­dates à l’installation, celle-ci leur est per­mise à condi­tion de s’accompagner de moyens de sub­sis­tance. Ne sont-elles pas en défi­ni­tive consi­dé­rées comme les clients d’un gigan­tesque supermarché.

Clients et donc inter­chan­geables, y com­pris les popu­la­tions vul­né­rables telles que les Roms. On sait très bien qu’ils sont sou­mis à des dis­cri­mi­na­tions insou­te­nables dans cer­tains pays, notam­ment pour l’accès aux soins de san­té, à l’éducation et au loge­ment. Or, on agit comme si tout droit d’asile ou autre pro­tec­tion sub­si­diaire les concer­nant étaient hors de pro­pos. Libres de cir­cu­la­tion et bal­lo­tés entre, d’une part, leurs pays d’origine, sur la base de la fic­tion des droits poli­tiques et des secours dont ils y béné­fi­cie­raient grâce à la légis­la­tion et à la manne euro­péenne et, d’autre part, les pays d’arrivée. Dans ces der­niers, ces popu­la­tions ne peuvent accé­der à aucun filet de sécu­ri­té : soit elles sont cen­sées y vivre de leur tra­vail, soit elles sont libres de végé­ter dans l’ombre… à condi­tion qu’elles ne demandent rien, du moins aux pou­voirs publics même si on pense taci­te­ment qu’elles feraient mieux de se débrouiller dans leur pays.

Bref, nous sommes ain­si pla­cés devant une immi­gra­tion intra-euro­péenne dont le seul pro­jet est de vivre de la men­di­ci­té ou d’autres d’expédients. Pas de pers­pec­tive de retour pos­sible au pays dans la digni­té et avec une sécu­ri­té mini­male d’existence. Chez nous, pas de secours public, ni maté­riel ni en conseils, pas même l’accompagnement d’un rapa­trie­ment digne.

Citoyens euro­péens, nous nous trou­vons ain­si dans une situa­tion inédite. Nous sommes mis en pré­sence de popu­la­tions dont les situa­tions socioé­co­no­miques sont dra­ma­ti­que­ment inégales, et ce dans un face-à-face direct, mais en l’absence de tout sup­port ins­ti­tu­tion­nel. Confron­té à cette déré­lic­tion, le citoyen, par exemple belge, a tout natu­rel­le­ment ten­dance à l’ignorer ou à l’enfouir sous les pré­ju­gés (pas for­cé­ment dénués de fon­de­ment car cette misère « déta­chée » ali­mente des com­por­te­ments aber­rants et répul­sifs). Si le citoyen pri­vé joue au bon sama­ri­tain, jusqu’où cela va-t-il le mener, en l’absence de relais par un secours collectif.

Bref, l’Europe laisse ici les citoyens esseu­lés. Dans les pays de départ, elle tolère des condi­tions de vie dégra­dantes tout en sem­blant ne mener aucun débat sur l’efficacité des lignes bud­gé­taires en prin­cipe des­ti­nées à l’intégration de popu­la­tions exclues. Dans les pays d’accueil, en défi­ni­tive et sans l’avouer, elle laisse à des par­ti­cu­liers la res­pon­sa­bi­li­té de répondre à des ques­tions dra­ma­tiques dont l’envergure les dépasse, et ce sans le moindre soutien.

  1. A. Rey­niers, « Est-Ouest, d’un mirage à l’autre », Migra­tions maga­zine, n° 6, hiver 2012, p. 31.

Marie-Luce Delfosse


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