“Sous le règne du fouet”, un recueil de témoignages de personnes esclavagisées
Vingt-sept témoignages, vingt-sept voix, vingt-sept parcours de vie qu’on se prend en pleine figure tant ils regorgent de la violence systémique qu’est l’esclavage. Si ce sont des récits du passé, ce sont surtout des histoires de survie. Entre révoltes et résignation, entre cruauté et tendresse, les esclavisé·es racontent, dans ces récits de vie collectés entre […]
Vingt-sept témoignages, vingt-sept voix, vingt-sept parcours de vie qu’on se prend en pleine figure tant ils regorgent de la violence systémique qu’est l’esclavage. Si ce sont des récits du passé, ce sont surtout des histoires de survie. Entre révoltes et résignation, entre cruauté et tendresse, les esclavisé·es racontent, dans ces récits de vie collectés entre 1936 et 1938, la domination brute, les punitions, les sévices et autres humiliations. Et iels se souviennent de ce que le système a fait sur leurs corps et leurs esprits. C’est pris·es par la main par politologue et autrice Françoise Vergès, qui signe la préface de Sous le règne du fouet, recueil de paroles de ces quatorze femmes et treize hommes ayant vécu l’esclavage, que l’on se lance dans la lecture. Au travers de son texte introductif, elle nous met en garde, elle nous prévient, entre les lignes, que ce qui nous attend ne va pas être une promenade de santé d’un point de vue émotionnel. Mais surtout, elle pointe divers éléments qui nous paraissent essentiels pour appréhender intellectuellement et au regard de notre société occidentale capitaliste et toujours aussi raciste, les histoires de ces femmes et de ces hommes qui ont vécu l’horreur humaine au plus profond de leur chair et de leur âme.
L’important choix des mots
« Faut-il en introduction rappeler ce que fut l’esclavage colonial, sinon un régime de terreur, de dépossession et d’exploitation, la fabrication par le racisme d’une vulnérabilité à une mort prématurée »1, nous dit Françoise Vergès, avant de rappeler que « le colonialisme n’a pas totalement disparu et que le capitalisme s’adapte tout à fait à des niveaux différents d’exploitation et de dépossession (salariat et formes de servitude, protection et fabrication de la mort prématurée) »2. Avec elle, nous saisissons le poids des mots, elle qui fait le choix terminologique d’utiliser le terme « esclavisé·e » pour parler des personnes concernées plutôt que celui d’esclave. Ce terme permet de sortir d’une identité qui serait figée et statique pour garder en tête que l’esclavage est un système de violences perpétuel, un processus actif de déshumanisation délibérée et sortir de la catégorie qu’impose le nom « esclave ».
On sait, par ailleurs, que dans de nombreux milieux aujourd’hui, cette pratique s’impose petit à petit. Ainsi, on ne parle plus de personnes « fragiles » mais de personnes fragilisées ou encore de personnes précarisées et non plus « précaires ». Si elles sont dans cette position de vie, c’est bien qu’elles subissent une oppression économique, sociale, politique que l’utilisation du participe passé permet d’ancrer dans une dynamique sociétale imposée et non une identité. C’est cela, aussi, que Françoise Vergès rappelle dans cette préface : « Les régimes d’esclavagisme dans les mondes africains, arabes, asiatiques et sud-américains sont étudiés et comparés au régime qui, seul en Occident, a nourri un capitalisme planétaire, un système mondial bancaire et d’assurances dominé par les puissances occidentales, une séparation entre Sud et Nord, et a ouvert la voie aux impérialismes post-esclavagistes »3.

Cela posé, la politologue de nous introduire au concept d’aliénation natale, une notion introduite par le sociologue jamaïco-états-unien Orlando Paterson. Celle-ci met en avant le cœur de ce qui est fondamental pour tout être humain, à savoir les liens à la naissance avec les générations ascendantes et descendantes. Sur cette base, il affirme que l’esclavage est une mort sociale puisque l’esclavisé·e est brutalement arraché·e à son milieu. Au travers de ce déracinement, l’esclavisé·e se déconnecte de sa mémoire historique puisqu’iel est coupé·e de ses traditions familiales, de son patrimoine culturel (dont sa langue et sa religion) et de son héritage économique4.
Dans le monde esclavagiste, l’esclavagisé·e se transforme en « non-être » et donc, pour le sociologue, en « non-né ». Au travers de ce processus de déshumanisation suprême, l’individu se retrouve étranger à la connaissance de son patrimoine social pour devenir une marchandise définie par sa relation à des systèmes et des structures qui ont causé son aliénation, mais surtout, en tire profit. Cet isolement généalogique est intrinsèque à l’esclavagisme tel que le décrit Orlando Paterson.
Françoise Vergès, si elle le rejoint à certains égards, souligne néanmoins qu’elle « ne partage pas l’opinion de Patterson sur l’aspect total et hégémonique de l’aliénation natale, car elle efface toutes les formes de résistances – créations linguistiques, musicales, poétiques, reconstitutions d’ancestralité, luttes inlassables pour la liberté –, je la retiens pour ce qu’elle dit d’un mode de déshumanisation où la coupure doit être totale avec ce qui situe un être humain dans une lignée et dans une communauté »5.
Cette incise autour des formes de résistance de la politique ne doit pas nous étonner lorsqu’on sait tout le travail qu’elle a fourni notamment dans son programme de désordre absolu pour décoloniser le musée et transcrit dans l’ouvrage éponyme67. Elle y prône l’importance de l’expression culturelle pour créer une « utopie émancipatrice qui éveillerait les sens, laisserait se déployer l’imagination et le rêve, où l’on pourrait s’enthousiasmer des créations collectives, des rituels et des gestes qui offrent d’autres manières d’appréhender le monde humain et non humain8. Elle explique, notamment, que la résistance contre l’aliénation natale est passée par le rituel artistique, notamment, qui a permis de préserver ou de reconstruire des liens ténus, mais réels entre les esclavagisé·es.

Donner la parole aux personnes concernées
Enfin, et ce n’est pas de la moindre importance, la politologue nous appelle à la vigilance au regard des témoignages que nous allons découvrir. Ainsi, nous apprenons dans quel contexte ont eu lieu les entretiens, comment ils ont été retranscrits et dans quel but, pour nous inciter à une certaine vigilance. Son analyse nous permet de garder l’œil et l’esprit critiques, car toute la démarche entreprise par le Federal Writers’ Project9 à l’origine de la collecte de près de 2300 témoignages dont ceux issus la sélection ressortie pour l’ouvrage, reste empreinte de racisme et de colonialisme.
Après avoir posé le contexte historique, elle déroule le processus de collecte avant d’en dénoncer les nombreux biais. On apprend notamment que la personne en charge n’a pas envisagé de recruter des personnes noires pour mener les entretiens, estimant qu’elles ne seraient pas plus efficaces que les Blanc·hes alors même que des chercheur·euses avaient mis en avant le fait que les personnes concernées étaient mieux à même de comprendre les paroles recueillies et que les entretiens obtenus par les intervieweur·euses noir·es étaient moins « teintés de glamour ».
Menés essentiellement par des Blanc·hes, « Les interviews étaient loin de se dérouler dans un climat de confiance et d’écoute. Déjà, parmi les personnes blanches recrutées par la WPA10, plusieurs étaient membres des United Daughters of the Confederacy, une organisation féminine raciste, ou descendantes de familles esclavagistes connues des personnes interviewées. Le langage figuratif des ancien·nes esclavisé·es et leurs récits métaphoriques ont été filtrés et restitués comme l’incarnation de leur naïveté et de leurs tendances à la superstition. Des Blanc·hes (soit celleux qui conduisaient des entretiens, soit celleux qui les recevaient) ont volontairement corrigé les paroles des ancien·nes esclavisé·es, ajoutant qu’iels auraient préféré rester ‘en esclavage par amour et fidélité à leurs anciens maîtres’, ou censurant directement les entretiens »11.
La place aux témoignages
La politologue nous donne également des chiffres pour appuyer son propos : 72 % des ancien·nes esclaves interrogé·es par des Blanc·hes jugeaient la qualité de leur nourriture bonne, contre seulement 46 % de personnes interrogées par des Noir·es ; 39 % des esclavisé·es interrogées par des Noir·es ont exprimé une attitude défavorable à l’égard de leurs ancien·nes maitres·ses, contre seulement 26 % de celleux qui ont répondu aux questions de personnes blanches. Enfin, il est apparu au travers d’un minutieux travail de recherche dans les archives de tous ces entretiens d’importantes modifications éditoriales avant la publication des récits « (…) des changements sont apportés aux textes originaux à la fois à l’échelon des États et au niveau fédéral, dans le but de minimiser les aspects négatifs de l’esclavage en tant qu’institution, et de renforcer les stéréotypes représentant les Africain·es-Américain·es comme ignorant·es et pittoresques »12.
» Lire aussi l’analyse critique : Éloge du bug : être libre à l’époque du numérique
Cette préface, essentielle pour pouvoir se lancer de manière éclairée dans la lecture de ces vingt-sept récits nous laisse un gout amer. En effet, qu’aurions-nous lu si tous ces témoignages avaient été recueillis de manière à être le reflet fidèle de la réalité vécue par ces femmes et ces hommes ? Leurs récits sont déjà si glaçants que nous avons bien du mal à imaginer que les violences qu’iels ont subies furent encore plus cruellement extrême. Impossible ici de vous raconter ce qu’iels partagent. Ce serait leur manquer de respect que de reformuler ou de narrer avec nos mots les parcours de Mary Amstrong, Julia Brown, Henry Johnson, Harriet Robinson, Sam Kilgore, Louis Thomas, M. S. Fayman, Mary A. Bell, Silas Jackson, Jordon Smith, Susan Snow, Frank Bell, Mary Anderson, Martin Jackson, Lucinda Davis, John Brown, John White, Mary Ella Grandberry, William Hutson, James Cape, Anne Ulrich Evans, Sylvia King, Mingo White, Sarah Gudger, Mary Lindsay, Elizabeth Sparks et John Finnely. Alors, au moins, disons leur nom.
Sous le règne du fouet, une histoire orale de l’esclavage aux États-Unis, traduit de l’anglais par Elsa Quéré, préface de Françoise Vergès, aux éditions Ici-bas, 256 pages, 23€
- p. 10.
- p. 11.
- p. 1O.
- Sur le concept d’aliénation natale : https://en.wikipedia.org/wiki/Natal_alienation
- p. 12.
- Françoise Vergès, Programme de désordre absolu. Décoloniser le musée, La fabrique éditions, 2023.
- Nous avons produit une présentation critique de cet ouvrage dans le #6/2023 de La Revue nouvelle, disponible en ligne
- Ibid.
- Le Federal Writers’ Project est un projet mené par le gouvernement fédéral états-unien destiné à subventionner les travaux écrits et à soutenir les auteur·ices à l’époque de la Grande Dépression.
- Works Progress Administration, dont le FWP faisait partie.
- p. 35 – 36.
- p. 38.