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Songes et cauchemars des peuples

Blog - Le dessus des cartes par Bernard De Backer

mars 2018

Le rêve est un fait social trop impor­tant pour être lais­sé à la seule psy­cha­na­lyse et aux neu­ros­ciences. Dans un roman publié il y a plus de trente ans, Le Palais des rêves, le roman­cier alba­nais Ismail Kada­ré ima­gi­nait un sul­tan otto­man col­lec­tant les songes de ses sujets pour y déce­ler des indices de sédi­tion. Plus récem­ment, Bernard […]

Le dessus des cartes

Le rêve est un fait social trop impor­tant pour être lais­sé à la seule psy­cha­na­lyse et aux neu­ros­ciences. Dans un roman publié il y a plus de trente ans, Le Palais des rêves, le roman­cier alba­nais Ismail Kada­ré ima­gi­nait un sul­tan otto­man col­lec­tant les songes de ses sujets pour y déce­ler des indices de sédi­tion. Plus récem­ment, Ber­nard Lahire s’est lan­cé dans une Inter­pré­ta­tion socio­lo­gique des rêves, alors que Xi Jin­ping déve­lop­pait son pro­jet de « Rêve chi­nois » pour concur­ren­cer le « Rêve amé­ri­cain ». Le rêve est donc à la fois une expé­rience noc­turne indi­vi­duelle, nour­rie par la pro­blé­ma­tique exis­ten­tielle du rêveur, et un phé­no­mène socio­po­li­tique diurne. Il est dès lors ins­truc­tif d’arpenter les dimen­sions col­lec­tives de cette expres­sion des socié­tés humaines et des indi­vi­dus qui les com­posent, quitte à se heur­ter à quelques résis­tances. Sig­mund Freud écri­vait dans la conclu­sion de sa célèbre Traum­deu­tung, « Le rêve nous mène dans l’avenir puisqu’il nous montre nos dési­rs réa­li­sés ; mais cet ave­nir, pré­sent pour le rêveur, est mode­lé, par le désir indes­truc­tible, à l’image du pas­sé ». N’est-ce pas ce que Bour­dieu nom­mait « l’hystérésis de l’habitus », la per­sis­tance de dis­po­si­tions incor­po­rées ? Cette pré­gnance du cadre « hors rêve » dans la pro­duc­tion oni­rique peut nous ensei­gner sur ce que les socié­tés révèlent d’elles-mêmes dans le dia­logue intime du songe et dans son usage social, tel un pas­sé loin­tain mobi­li­sé par les sol­li­ci­ta­tions du présent.

« Un chat noir avec la lune entre les dents cou­rait, pour­sui­vi par une mul­ti­tude de gens, lais­sant der­rière lui les traces san­glantes de l’astre bles­sé… »

Ismail Kada­ré, Le Palais des rêves

Com­men­çons par le livre de Kada­ré, publié en 1981 à Tira­na, en Alba­nie, un pays alors sous la férule d’un des régimes com­mu­nistes les plus oppres­sants et les plus intru­sifs au monde. L’histoire est pru­dem­ment située à Istan­bul, vers la fin du XIXe siècle. Un jeune homme, Mark-Alem Qupri­li, membre d’une puis­sante famille alba­naise qui a four­ni nombre de hauts fonc­tion­naires, de ministres et de vizirs à l’Empire otto­man, est enga­gé par des détours incon­nus dans une étrange admi­nis­tra­tion qui se nomme le Tabir Sar­rail – « le Palais des Rêves ». Situé au cœur de la ville, le Palais est un bâti­ment à l’architecture laby­rin­thique qui évoque Les Pri­sons ima­gi­naires de Pira­nèse ou la biblio­thèque du Nom de la Rose d’Umberto Eco. 

Police du rêve

C’est dans ce bâti­ment mys­té­rieux que l’administration impé­riale conserve, trie, sélec­tionne et inter­prète les rêves1 de ses sujets, col­lec­tés et ache­mi­nés des quatre coins de l’Empire. Cette pra­tique est ances­trale et les Archives contiennent des rêves rela­tifs à la fon­da­tion de l’Empire – les « archéo­rêves » – et à des évè­ne­ments his­to­riques majeurs, comme la bataille de Koso­vo Pol­jé (1389). Les rouages de l’administration traitent la matière oni­rique en sui­vant dif­fé­rentes étapes, comme la col­lecte et la retrans­crip­tion écrite dans mille-neuf-cents centres locaux, l’acheminement des retrans­crip­tions de rêves vers la capi­tale, la sélec­tion, l’interprétation et le choix épi­neux de Maîtres-rêves dont le plus impor­tant est sou­mis pério­di­que­ment au sul­tan. Des actes poli­tiques peuvent en être la conséquence.

Cette machi­ne­rie gigan­tesque et sécu­laire est moti­vée par une convic­tion cen­trale : les rêves peuvent ren­sei­gner le Pou­voir sur « l’ambiance » poli­tique qui règne dans les dif­fé­rentes pro­vinces de l’Empire. Et, prin­ci­pa­le­ment, sur les vel­léi­tés – mêmes incon­nues des rêveurs qui ne sont que « pro­duc­teurs de rêves » – de révoltes poli­tiques ou de com­plots contre le Pou­voir. Ils sont comme un « sis­mo­graphe » des évè­ne­ments poli­tiques sou­ter­rains, comme des « sur­faces d’enregistrement » des mou­ve­ments pro­fonds et ont dès lors un carac­tère pré­mo­ni­toire. Dans cer­tains cas, le rêveur est convo­qué au Palais des Rêves pour four­nir davan­tage d’informations sur le contexte du rêve, sur les asso­cia­tions qu’il peut four­nir. Et il arrive régu­liè­re­ment que des cadavres de pro­duc­teurs de rêves soient exfil­trés nui­tam­ment du Palais, afin qu’ils ne révèlent rien de ce qu’ils ont vécu. 

Aux yeux du Pou­voir, les rêves des sujets peuvent être émi­nem­ment poli­tiques, conte­nir des indi­ca­tions sur les pen­sées poli­tiques les plus intimes : per­cep­tions, juge­ments, pro­jets, pré­mo­ni­tions, etc. Certes, la majo­ri­té des rêves ne traitent pas des sujets qui inté­ressent le Pou­voir, et ils sont dès lors archi­vés sans suite. Mais dans cer­tains cas, leur sens fait remon­ter des infor­ma­tions du puits obs­cur de la nuit, qui ren­seignent davan­tage sur l’état de l’Empire et de ses pro­vinces loin­taines que n’importe quel rap­port de police. 

Comme on peut le devi­ner, le jeune Mark-Alem sera lui-même aux prises avec des rêves concer­nant sa famille et les sou­lè­ve­ments natio­naux qui agitent les Bal­kans, notam­ment l’Albanie. On ne dévoi­le­ra pas la suite de l’histoire ni, bien enten­du, son issue. Notons que les rêves décrits et ana­ly­sés dans le roman de Kada­ré obéissent au pro­ces­sus bien connu de la pro­duc­tion oni­rique : la réac­ti­va­tion d’un pas­sé incor­po­ré à par­tir de l’association avec un « reste diurne », dont l’aboutissement est de nature essen­tiel­le­ment visuelle par ana­lo­gie (méta­phore ou méto­ny­mie) et conden­sa­tion. La lune repré­sente le sul­tan ; le chat noir la révolte ; la mul­ti­tude les peuples des Bal­kans ; les traces san­glantes l’agonie de l’Empire2

Police dans le rêve

Un autre ouvrage consa­cré au rêve en régime tota­li­taire est celui de Char­lotte Beradt, Rêver sous le IIIe Reich. On l’aura com­pris, il ne s’agit plus ici de fic­tion mais bien de rêves « réels » dans une situa­tion réelle, celle de l’Allemagne de 1933 à 1939. Entre la prise de pou­voir par Hit­ler et son propre exil aux États-Unis, Char­lotte Beradt (Juive alle­mande et amie d’Hannah Arendt) col­lecte plus de trois cents rêves auprès de per­sonnes d’origines très dif­fé­rentes. Par ailleurs, les rêves col­lec­tés ne le sont pas ici par le pou­voir, mais par une femme fami­lière de la psy­cha­na­lyse, com­mu­niste et résis­tante au natio­nal-socia­lisme, qui sou­haite voir de quelle manière le régime s’insinue jusque dans la vie noc­turne des sujets. Cela en tant que pro­ces­sus d’intériorisation de la domi­na­tion ou comme acte de résis­tance angois­sée à celle-ci, notam­ment par le gro­tesque et l’humour noir. Il s’agit par­fois de « com­pro­mis­sions » ou de « com­pro­mis », non pas au sens freu­dien mais au sens poli­tique du terme. 

Nous nous trou­vons dès lors en grande par­tie à l’opposé de la fic­tion de Kada­ré, mais avec un point com­mun qui est au cœur de notre sujet : le rêve est aus­si un phé­no­mène social qui mani­feste des pro­blé­ma­tiques col­lec­tives de manière conden­sée et ima­gée. Le pro­pos est de voir com­ment l’umwelt oppres­sant du régime nazi se tra­duit dans les pro­duc­tions oni­riques des rêveurs. Char­lotte Beradt se dégage d’une inter­pré­ta­tion freu­dienne étroite, qui réduit le rêve à l’expression d’un désir refou­lé et défor­mé pour contour­ner la cen­sure du Sur­moi. Ici, para­doxa­le­ment, il n’y a guère de cen­sure et peu de libi­do (sauf à consi­dé­rer que « tout est libi­do »). C’est le monde tota­li­taire nazi et sa pro­pa­gande qui pénètrent len­te­ment l’espace intime du dor­meur, car même la nuit n’échappe pas à son emprise. Les rêves eux-mêmes, ou du moins leurs conte­nus tels que racon­tés et retrans­crits dans des condi­tions variables, expriment le tra­vail de « mise au pas », d’accommodement pro­gres­sif au nazisme, selon les dis­po­si­tions et les iden­ti­tés des rêveurs. Cha­cun de ceux-ci, selon son par­cours, ses opi­nions poli­tiques et sa posi­tion sociale, va témoi­gner de sa révolte, de sa résis­tance ou de son inté­rio­ri­sa­tion de l’idéologie et des pra­tiques du pou­voir nazi mises en œuvre par ses organes. Mais, dans cer­tains cas, c’est d’une véri­table adhé­sion qu’il s’agit, par­fois non dénuée de colo­ra­tion éro­tique envers les chefs nazis, y com­pris chez cer­taines rêveuses juives. Les rêveurs sont majo­ri­tai­re­ment des vic­times ou des adver­saires du nazisme, pas des pro­pa­gan­distes. Nous ne sau­rons dès lors pas ce que rêvaient Hit­ler, Goeb­bels ou Himmler. 

Là où tu rêves, nous sommes aussi 

Est-ce un hasard si les livres dont nous par­lons sont rela­tifs aux rap­ports entre des rêves et un régime tota­li­taire ? Nous ne le pen­sons pas. La nuit et le rêve sont en effet cou­ram­ment per­çus comme des espaces de liber­té, ou, pour le moins, d’intimité invio­lables que le monde exté­rieur ne pour­rait inves­tir. Quoi de plus repré­sen­ta­tif, dès lors, de la puis­sance tota­li­taire que sa capa­ci­té de péné­trer le rêve ? Que ce soit dans le roman de Kada­ré, pour y déce­ler les vel­léi­tés de sub­ver­sion du sul­tan, ou dans les rêves col­lec­tés par C. Beradt, afin d’y dis­cer­ner les formes angois­sées de défense, d’accommodement ou d’assujettissement au nazisme. Pour para­phra­ser la célèbre for­mule freu­dienne3, « Là où tu rêves, nous sommes aus­si ». Le « nous » étant ici le pou­voir tota­li­taire et, par exten­sion, le social sous diverses formes, notam­ment celle des expé­riences de socia­li­sa­tion, de la vie en socié­té et des rap­ports de domi­na­tion. Le mot « police » vient en effet du grec πόλις qui signi­fie « cité », soit, plus lar­ge­ment, le monde social. Le rêve est donc aus­si un phé­no­mène socio­lo­gique. Autant sur le ver­sant de sa pro­duc­tion que sur celui de son usage social et politique.

C’est bien l’idée que défend avec brio – et de manière très docu­men­tée, notam­ment sous l’angle his­to­rique et celui de la lit­té­ra­ture scien­ti­fique – le socio­logue Ber­nard Lahire dans le pas­sion­nant pre­mier volume de son dyp­tique consa­cré à L’interprétation socio­lo­gique des rêves (Lahire, 2018). Ce pre­mier ouvrage vise, selon l’auteur, à « construire une théo­rie inté­gra­trice et empi­ri­que­ment per­ti­nente […] per­met­tant de faire entrer le rêve (les logiques de sa pro­duc­tion et pas seule­ment ses usages ou ses inter­pré­ta­tions) dans l’univers des sciences sociales ». Le second, non encore publié, vise­ra « la com­pré­hen­sion d’un maté­riau empi­rique bien déli­mi­té » dont le modèle théo­rique per­met­tra l’intelligibilité.

La syn­thèse de la lit­té­ra­ture par l’auteur montre bien que cette ambi­tion n’est pas neuve, mais qu’elle n’avait pas encore été sys­té­ma­ti­sée, sinon de manière quan­ti­ta­tive aux États-Unis. En Europe, des logiques de « chasse gar­dée », sur­tout par la psy­cha­na­lyse et les neu­ros­ciences, ont long­temps inhi­bé cette inves­ti­ga­tion. « Comme le châ­teau du conte de fées dans lequel on vou­drait péné­trer, l’objet-rêve est entou­ré de ronces et pro­té­gé par un dra­gon. Ces ronces, ce dra­gon, qui rendent l’accès au rêve dif­fi­cile, ce sont toutes les ten­ta­tives pas­sées d’interprétation des rêves et, tout par­ti­cu­liè­re­ment, celle que repré­sente la psy­cha­na­lyse. » écrit Ber­nard Lahire. Tout en ren­dant hom­mage à Freud, qui a pro­duit la pre­mière théo­rie glo­bale du rêve4, l’au­teur s’en dis­tan­cie net­te­ment, de manière lon­gue­ment argu­men­tée, sur trois points : la sur­va­lo­ri­sa­tion de l’enfance et des rela­tions intra­fa­mi­liales pré­coces, la théo­rie du refou­le­ment sexuel et celle, conco­mi­tante, de la cen­sure. Pour le socio­logue, le rêve est tota­le­ment dénué de cen­sure5. Ce qui le rend par­fois – ce n’est pas tou­jours le cas – si dif­fi­cile à com­prendre au réveil, ce n’est pas qu’il véhi­cule un mes­sage secret, un désir incons­cient refou­lé par le rêveur ; c’est qu’il consti­tue une « com­mu­ni­ca­tion de soi à soi » dans l’intimité de la nuit, déli­vré des conven­tions et des contraintes du lan­gage éveillé et expri­mé dans une forme spé­ci­fique, tel un idio­lecte (un lan­gage propre à une seul indi­vi­du). Il est le « pré­ci­pi­té visuel » de la pro­blé­ma­tique exis­ten­tielle du rêveur – fami­liale, sociale, amou­reuse, intel­lec­tuelle, poli­tique, sexuelle, etc. 

Le pri­mat du refou­lé sexuel ne tient dès lors plus de manière abso­lue, même si un cer­tain nombre de rêves peuvent avoir une conno­ta­tion éro­tique. Enfin, l’importance appor­tée à la pro­blé­ma­tique fami­liale et œdi­pienne paraît éga­le­ment déme­su­rée, ce qui n’empêche pas le pas­sé incor­po­ré, et constam­ment rema­nié durant la tra­jec­toire sociale du rêveur, de jouer un rôle fon­da­men­tal dans le pro­ces­sus oni­rique. Comme l’exprimait le psy­cho­logue belge Joseph Del­boeuf6, sou­vent cité par Lahire, « Le pré­sent n’est pas gros du futur ; il est gros du pas­sé ». Ce que sou­li­gnait aus­si Freud, mais en se limi­tant à la petite enfance.

Le rêve est donc une pra­tique indi­vi­duelle, qui, dans le cadre par­ti­cu­lier du som­meil, est consti­tué d’un récit visuel pro­vo­qué par des sti­mu­li internes ou externes, asso­ciant un pas­sé incor­po­ré à des évè­ne­ments simi­laires récents (le « rési­du diurne », selon Freud). En d’autres mots, le « hors cadre diurne » pro­voque la remé­mo­ra­tion d’évènements anciens en rap­port avec la pro­blé­ma­tique exis­ten­tielle actuelle du rêveur. Le pro­duit de cette acti­vi­té est un flux d’images, dont seule­ment quelques séquences nous par­viennent au réveil. Le « rêve réel » nous est donc inac­ces­sible ; seul demeure le récit de sa remé­mo­ra­tion partielle.

Mais comme pour n’importe quelle pra­tique indi­vi­duelle, le rêve peut faire l’objet d’une ana­lyse socio­lo­gique et « entrer dans la grande mai­son des sciences sociales » (Lahire). Ce qui ne se fera pas sans « résis­tances », pour reprendre une notion que les psy­cha­na­lystes ont sou­vent oppo­sée à ceux qui cri­ti­quaient ou his­to­ri­ci­saient leur dis­ci­pline et ses concepts (ce qui rela­ti­vi­sait leur uni­ver­sa­li­té sup­po­sée). Le livre de C. Beradt, par­mi d’autres, nous montre que les pro­duc­tions oni­riques sont bien condi­tion­nées par le monde social, autant celui du contexte immé­diat que celui du pas­sé, constam­ment rema­nié par les expé­riences du sujet. Il nous ren­seigne sur les dif­fé­rentes formes de rejet, d’accommodement ou d’assujettissement à un régime poli­tique tota­li­taire. On retrouve des exemples simi­laires dans Les chu­cho­teurs. Vivre et sur­vivre sous Sta­line, d’Orlando Figes (2009).

Primo Levi et les songes de déportés

Il res­sort de ce qui pré­cède que le rêve est un phé­no­mène émi­nem­ment social, car « ce qui pense en nous » durant la nuit est un nouage de l’expérience sociale pré­sente et pas­sée dans laquelle nous sommes immer­gés. Il en résulte, comme le montre bien C. Beradt, que des rêveurs mis dans des situa­tions iden­tiques peuvent faire des rêves très semblables. 

On en trouve un exemple sai­sis­sant dans ce rêve pré­mo­ni­toire7 rap­por­té par Pri­mo Levi dans Si c’est un homme (1987). Alors qu’il dort dans le Ver­nich­tungs­gla­ger8 d’Auschwitz III, il rêve qu’il est de retour dans sa famille, et qu’il raconte ce qu’il a vécu. A sa grande sur­prise, écrit-il, « […] je m’aperçois que mes audi­teurs ne me suivent pas. Ils sont même com­plè­te­ment indif­fé­rents : ils parlent confu­sé­ment d’autre chose entre eux, comme si je n’étais pas là. Ma sœur me regarde, se lève et s’en va sans un mot. Alors une déso­la­tion totale m’envahit, comme cer­tains déses­poirs enfouis dans les sou­ve­nirs de la petite enfance, une dou­leur à l’état pur… ». Il se rap­pelle au réveil « que ce rêve n’est pas un rêve quel­conque, mais que depuis mon arri­vée je l’ai déjà fait je ne sais com­bien de fois, avec seule­ment quelques variantes dans le cadre et les détails. » Il le raconte à son com­pa­gnon de dépor­ta­tion, Alber­to, qui lui confie qu’il fait aus­si ce rêve, et que beau­coup d’autres cama­rades le font éga­le­ment ; « peut-être tous ». Les dépor­tés rêvent qu’ils sont de retour chez eux mais que per­sonne ne s’intéresse à ce qu’ils racontent. Leur expé­rience est incommunicable.

Cet exemple extrême nous indique que le rêve est sou­vent récur­rent, qu’il asso­cie un pas­sé plus ou moins loin­tain (sou­ve­nirs de la petite enfance, cercle fami­lial) à un contexte actuel (dépor­ta­tion à Ausch­witz, désir de liber­té), et qu’il peut sur­ve­nir en même temps chez de nom­breuses per­sonnes qui par­tagent la même condi­tion. Ce phé­no­mène est décrit en détail dans le livre de Lahire, et nous pou­vons en déduire que non seule­ment le rêve indi­vi­duel est tis­sé par le social, mais qu’il existe une cer­taine forme de conver­gence col­lec­tive des rêves indi­vi­duels. En d’autres mots, que l’identité col­lec­tive s’exprime aus­si dans les rêves et qu’ils en consti­tuent sans doute la part immer­gée, à la manière des icebergs. 

Cela rejoint et contre­dit en par­tie le juriste et psy­cha­na­lyste Pierre Legendre : « En concluant cette confé­rence, je me sou­viens d’un pro­pos que j’adressai à des étu­diants pour illus­trer la dif­fi­cul­té de la com­mu­ni­ca­tion humaine : per­sonne ne rêve à la place d’un autre. Cela prouve à la fois la soli­tude de l’homme dans son rap­port à lui-même, et son inca­pa­ci­té de faire pas­ser dans la parole le fond de son être, sa propre part d’inconnu. Et cela vaut pour les cultures, à la fois soli­taires et opaques à elles-mêmes, tou­jours confron­tées à la dif­fi­cul­té de com­mu­ni­quer » [Legendre, 2004, sou­li­gné par l’auteur]. Le fait de ne pas pou­voir rêver à la place d’un autre, condi­tion­né par le carac­tère unique des tra­jec­toires indi­vi­duelles (la famille d’Alberto n’est pas celle de Pri­mo), n’empêche pas de faire des rêves presque iden­tiques, comme les dépor­tés d’Auschwitz ou les rêveurs de Char­lotte Beradt. De même, les cultures et iden­ti­tés col­lec­tives ont leur part d’expression oni­rique com­mune, dif­fé­rente des autres, sans pour autant les rendre incom­mu­ni­cables : Legendre donne sa confé­rence au … Japon.

Géopolitique du rêve

Cette dimen­sion oni­rique par­ta­gée est bien illus­trée par l’usage poli­tique diurne qui est fait du rêve col­lec­tif, les com­po­santes des « rêves natio­naux »9 étant ancrées dans une his­toire longue et une iden­ti­té par­ta­gées, mais cepen­dant tou­jours pré­sen­tée de manière heu­reuse (comme le mot « rêve » dans le lan­gage cou­rant, et contrai­re­ment aux rêves réels qui sont majo­ri­tai­re­ment mal­heu­reux, comme le note Lahire sur la base de don­nées sta­tis­tiques)10. Ce serait cette vision posi­tive qui aurait, selon le socio­logue, influen­cé la théo­rie freu­dienne du rêve comme « réa­li­sa­tion d’un désir ». Du moins avant la pre­mière Guerre mon­diale et les névroses de guerre asso­ciées, qui feront intro­duire la pul­sion de mort dans la « seconde topique » du fon­da­teur de la psychanalyse.

Si le rêve natio­nal est une pro­jec­tion heu­reuse et uto­pique vers le futur, il est lui aus­si « gros du pas­sé ». Ain­si, le « rêve chi­nois », prô­né par Xi Jin­ping, est une asso­cia­tion de moder­ni­té tech­nos­cien­ti­fique, de confu­cia­nisme holiste, de pas­sé impé­rial auto­ri­taire et d’autochtonie tel­lu­rique ances­trale. De la même manière, le « rêve amé­ri­cain » est ancré dans l’acte fon­da­teur des Pil­grim Fathers fuyant les per­sé­cu­tions reli­gieuses et enta­mant une nou­velle vie dans les colo­nies de Nou­velle-Angle­terre, impré­gnés par l’ethos éco­no­mique pro­tes­tant et la recherche du bon­heur indi­vi­duel. Le mou­ve­ment de conquête de l’Ouest pro­lon­geant celui des Pères fon­da­teurs, c’est la mys­tique de la « fron­tière » au-delà de laquelle se trou­ve­rait le Para­dis11 qui fon­da le rêve amé­ri­cain, mar­qué par les idées de mobi­li­té (géo­gra­phique, sociale, pro­fes­sion­nelle) et de liber­té indi­vi­duelle, que l’on retrouve de manière emblé­ma­tique chez Elon Musk à la conquête de la nou­velle fron­tière de l’espace.

Les rêves chi­nois et amé­ri­cain sont donc oppo­sés sur de nom­breux points, tels ceux de l’individualisme, de la liber­té et de la mobi­li­té. Ain­si, au-delà de ce qui peut oppo­ser ces deux puis­sances mon­diales sur les plans stra­té­gique et éco­no­mique, des res­sorts bien plus pro­fonds sont action­nés par l’usage du rêve chi­nois pour faire concur­rence à son homo­logue amé­ri­cain. Et si ces res­sorts sont sol­li­ci­tés, c’est bien parce qu’ils trouvent un écho et « parlent » au plus intime des popu­la­tions concernées. 

On retrouve un même usage poli­tique du rêve en Pologne, même si la langue polo­naise (comme la russe) dis­tingue le rêve noc­turne (sen) de la pro­jec­tion uto­pique diurne (mar­ze­nie). L’homme fort du par­ti au pou­voir (le PiS), Jarosław Kac­zyńs­ki, a publié un livre pro­gram­ma­tique avant les élec­tions de 2015 qui est titré La Pologne de nos rêves (2011)12. Mais la mise en œuvre de ce rêve ne fait pas que des heu­reux, notam­ment en Pologne. Des cri­tiques du régime ren­versent iro­ni­que­ment le sym­bole oni­rique en par­lant de « La Pologne de nos mau­vais rêves » (Pio­tr Porays­ki-Pom­sta, 2017) et en dénoncent le carac­tère « pas­séiste ». Comme l’é­cri­vait un peu rude­ment Mar­cel Mauss dans son Essai sur le don, « La socié­té se paie tou­jours elle-même de la fausse mon­naie de son rêve ».

Post Scrip­tum : Le film Rêver sous le capi­ta­lisme de Sophie Bru­neau (Alter Ego Films, 2017) est un réfé­rence expli­cite au livre de Char­lotte Beradt. Nous l’a­vons vu après l’é­cri­ture de ce texte.

Réfé­rences

  • Beradt, Char­lotte, Rêver sous le IIIe Reich, Payot, 2002
  • Bes­son, Gisèle et Schmitt, Jean-Claude (dir.), Rêver de soi. Les songes auto­bio­gra­phiques au Moyen Âge, Ana­char­sis, 2017
  • Car­roy, Jac­que­line, Nuits savantes. Une his­toire des rêves (1800 – 1945), En temps et lieu, Édi­tions de l’EHESS, 2012
  • De Backer, Ber­nard, « Le rêve chi­nois », blog « Le des­sus des cartes », La Revue nou­velle, 30 novembre 2017
  • Dumont, Gérard-Fran­çois, Rêve amé­ri­cain, éd. Ellipses, 2011
  • Figes, Orlan­do, Les chu­cho­teurs. Vivre et sur­vivre sous Sta­line, éd. Denoël, 2009
  • Imbo­lo, Mbue, Voi­ci venir les rêveurs, éd. Bel­fond, 2016
  • Kada­ré, Ismail, Le Palais des rêves, éd. Fayard, 1990
  • Kac­zyńs­ki, Jarosław, Pols­ka nas­zych mar­zeń, Dru­kar­nia Aka­pit, 2011 (« La Pologne de nos rêves », non traduit) 
  • Lahire, Ber­nard, L’interprétation socio­lo­gique des rêves, éd. La Décou­verte, 2018
  • Legendre, Pierre, Ce que l’Occident ne voit pas de l’Occident. Confé­rences au Japon, Paris, Ed. Mille et une nuits, 2004
  • Levi, Pri­mo, Si c’est un homme, Juliard 1987 (pour la tra­duc­tion française)
  • Porays­ki-Pom­sta, Pio­tr, « La Pologne de nos mau­vais rêves », Esprit, 2017/12

France Culture, « His­toire des rêves », émis­sion La fabrique de l’histoire du 8 au 11 mai 2017.

  • « Rêves et cau­che­mars poli­tiques au XXe siècle »
  • « Rêver sous le Troi­sième Reich »
  • « Oracles, divi­na­tions et révélations »
  • « Quels sont les apports de la psy­cha­na­lyse à l’histoire ? ».

France Culture, trois émis­sions sur L’interprétation socio­lo­gique des rêves.

  • « Le rêve, cet obs­cur objet socio­lo­gique », La suite dans les idées, 13 jan­vier 2018
  • « L’interprétation socio­lo­gique des rêves », Les che­mins de la phi­lo­so­phie, 20 jan­vier 2018
  • « Jusqu’au bout de nos rêves avec Ber­nard Lahire », La grande table, 6 février 2018

Illus­tra­tion : Les Pri­sons ima­gi­naires, Pira­nèse (1761)

  1. En langue fran­çaise, le mot rêve, qui a sup­plan­té celui de songe à la fin du XVIIe siècle, pro­vien­drait du latin popu­laire exva­gus qui signi­fie diva­guer. La racine est iden­tique à celle de vaga­bond, d’errant (vagus).
  2. Mais on pour­rait tout aus­si bien asso­cier la lune à la liber­té, le chat noir au tyran (comme le fit le chan­teur sovié­tique Bou­lat Okoud­ja­va dans sa célèbre chan­son Le chat noir, qui repré­sente Sta­line avec ses grosses mous­taches), la mul­ti­tude des gens aux peuples bal­ka­niques en quête de liber­té. Le sens est assez proche dans les deux inter­pré­ta­tions, à défaut de connaître les asso­cia­tions du rêveur qui en sont la clé.
  3. Wo Es war soll Ich wer­den, « Là où c’était, je dois adve­nir ». Cette phrase de Freud a fait l’objet de diverses tra­duc­tions en langue fran­çaise, variant selon le cou­rant psy­cha­na­ly­tique (les « freu­diens », par exemple, tra­dui­ront par « Le moi doit délo­ger le ça »). Nous uti­li­sons ici celle de Lacan, bon germaniste.
  4. De sa pro­duc­tion et de son inter­pré­ta­tion dans le cadre d’une théo­rie et d’une cli­nique des troubles psy­chiques, mais éga­le­ment d’une méta­psy­cho­lo­gie (pro­duc­tion artis­tique, mythologie…).
  5. C’est bien pour cette rai­son que, dans Le Palais des rêves, le Sul­tan désire connaître les rêves de ses sujets qui contiennent, sous une forme ima­gée, des conte­nus qui échappent à la cen­sure. La dif­fi­cul­té de leur inter­pré­ta­tion tient à la forme de leur expres­sion et non à une cen­sure mise en œuvre par le rêveur.
  6. Auteur notam­ment de Le som­meil et les rêves consi­dé­rés prin­ci­pa­le­ment dans leurs rap­ports avec les théo­ries de la cer­ti­tude et de la mémoire, Félix Alcan, 1885.
  7. Pré­mo­ni­toire dans le sens où les témoi­gnages des res­ca­pés des camps ne furent pas crus, et Pri­mo Levi lui-même éprou­va les pires dif­fi­cul­tés à publier le livre dans lequel était racon­té ce rêve d’incrédulité. L’écrivain Jean Cay­rol, res­ca­pé des camps nazis, a éga­le­ment ana­ly­sé des rêves de déportés.
  8. Baraque des­ti­née aux dépor­tés voués à l’extermination.
  9. On peut bien enten­du évo­quer d’autres col­lec­tifs humains que des nations ou des peuples : caté­go­ries sociales, com­mu­nau­tés reli­gieuses, groupes pro­fes­sion­nels (voir les « rêves de char­cu­tiers » évo­qués par Ber­nard Lahire), migrants, com­mu­nau­tés de genre, etc.
  10. Au Moyen Âge, le rêve était per­çu comme « une visite venant de l’extérieur » et l’on par­lait de « songes venant de Dieu ou de songes venant du Diable ». Ces der­niers étaient sou­vent des cau­che­mars. Les moines furent les pre­miers à consi­gner leurs rêves et à les inter­pré­ter, ceci pour des rai­sons liées à leur sta­tut mais aus­si à leur mode de vie (réveils fré­quents la nuit). Voir Bes­son, Gisèle et Schmitt, Jean-Claude, 2017.
  11. Comme le notait le gou­ver­neur de Vir­gi­nie en 1774, les Amé­ri­cains « ima­ginent tou­jours que la Terre qui est plus loin­taine est meilleure que celle sur laquelle ils se sont éta­blis. Et il ajou­ta mali­cieu­se­ment que « s’ils avaient atteint le Para­dis, ils se remet­traient encore en route s’ils enten­daient par­ler d’une meilleure terre plus à l’Ouest » (source Wiki­pe­dia, nous tra­dui­sons). Ce Drang nach Wes­ten n’est pas sans rap­pe­ler le désir de trou­ver le Pas­sage du Nord-Ouest, comme l’illustre le film de Terence Malick, Le Nou­veau Monde. Je me per­mets de ren­voyer ici à mon article, « Pas­sage du Nord-Ouest », La Revue nou­velle, octobre 2007.
  12. Il est piquant de noter que les frères jumeaux Lech et Jarosław Kac­zyńs­ki ont joué enfants (ils avaient 12 ans) dans le film His­toire de deux enfants qui volèrent la Lune (1962). Lech Wałę­sa avait par ailleurs appe­lé à construire « La Pologne de nos rêves » lors du pre­mier congrès du syn­di­cat Soli­dar­ność en sep­tembre 1981. Il fut arrê­té par la police dans la nuit du 13 au 14 décembre 1981.

Bernard De Backer


Auteur

sociologue et chercheur