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Quand les minorités ethniques se rebiffent

Blog - e-Mois - élections minorités partis politiques par Corinne Torrekens

mai 2019

Pater­na­liste, infan­ti­li­sant, hypo­crite, cari­ca­ture raciste. Ils ne sont pas tendres les qua­li­fi­ca­tifs qui fusent sur les réseaux sociaux et qui visent cer­tains épi­sodes récents de la cam­pagne élec­to­rale pour les élec­tions régio­nales, fédé­rales et euro­péennes. Dans la ligne de mire, les défi­lés, dans plu­sieurs com­munes du crois­sant pauvre de Bruxelles, d’élus de dif­fé­rents par­tis politiques […]

e-Mois

Pater­na­liste, infan­ti­li­sant, hypo­crite, cari­ca­ture raciste. Ils ne sont pas tendres les qua­li­fi­ca­tifs qui fusent sur les réseaux sociaux et qui visent cer­tains épi­sodes récents de la cam­pagne élec­to­rale pour les élec­tions régio­nales, fédé­rales et euro­péennes. Dans la ligne de mire, les défi­lés, dans plu­sieurs com­munes du crois­sant pauvre de Bruxelles, d’élus de dif­fé­rents par­tis poli­tiques accom­pa­gnés de troupes de Gna­was (par­fois affu­blés, pour l’occasion, de t‑shirts aux cou­leurs et aux noms des can­di­dats), ces musi­ciens tra­di­tion­nels issus du Magh­reb. Alors que les ques­tions de diver­si­té (immi­gra­tion, héri­tage colo­nial, pro­fi­lage eth­nique dans le cadre de la lutte anti-ter­ro­riste, etc.) avaient été par­ti­cu­liè­re­ment saillantes sous le gou­ver­ne­ment Michel, et en par­ti­cu­lier sous l’égide de Jan Jam­bon, ministre de l’Intérieur et de Theo Fran­cken, secré­taire d’État à l’immigration, on aurait pu croire que les enjeux cli­ma­tiques et envi­ron­ne­men­taux les avaient lar­ge­ment éclip­sées. Mais force est de consta­ter que ces ques­tions pré­si­de­ront encore, au moins en par­tie, au choix d’un cer­tain nombre d’électeurs, notam­ment ceux issus des mino­ri­tés ethniques.

La par­ti­ci­pa­tion poli­tique des popu­la­tions issues de l’immigration est aujourd’hui rela­ti­ve­ment ancienne en Bel­gique, et par­ti­cu­liè­re­ment à Bruxelles où, du fait leur poids démo­gra­phique et de leur concen­tra­tion rési­den­tielle, il y a sans doute plus de can­di­dats et d’élus d’origine étran­gère que dans d’autres régions et pays d’Europe. Des élé­ments d’ordre tech­nique et ins­ti­tu­tion­nel (scru­tin pro­por­tion­nel, poids des votes de pré­fé­rence, etc.) contri­buent éga­le­ment à cette visi­bi­li­té par­ti­cu­lière des élus d’origine étran­gère. Plus ou moins rapi­de­ment et avec des suc­cès divers – voire au terme d’un cer­tain nombre de péri­pé­ties –, l’ensemble des for­ma­tions poli­tiques démo­cra­tiques s’est ouvert aux « can­di­dats de la diver­si­té » avec l’ambition – consti­tuant un secret de poli­chi­nelle – de conqué­rir de nou­velles parts du mar­ché élec­to­ral, lorsque les modi­fi­ca­tions de la loi sur la natio­na­li­té et l’ouverture du vote aux étran­gers à l’échelon com­mu­nal ont fait des per­sonnes issues de l’immigration des élec­teurs avec les­quels il fal­lait désor­mais comp­ter. Et de fait, de nom­breuses per­sonnes issues de l’immigration ont joué le jeu en choi­sis­sant de sou­te­nir un can­di­dat issu de leur propre groupe eth­nique, par­ta­geant des carac­té­ris­tiques (ori­gine, lieu de vie, his­toire migra­toire, carac­té­ris­tiques socio-éco­no­miques, etc.) en miroir des leurs. Ce type de stra­té­gie élec­to­rale, à savoir sou­te­nir une repré­sen­ta­tion des­crip­tive des groupes sociaux aux­quels on s’identifie en pen­sant que tous ses membres sont concer­nés par les mêmes carac­té­ris­tiques iden­ti­taires et par­tagent les mêmes inté­rêts et pro­blé­ma­tiques, n’est évi­dem­ment pas propre aux mino­ri­tés eth­niques. Par contre, elle peut don­ner lieu, dans leurs cas, à un cer­tain nombre de décon­ve­nues et c’est pré­ci­sé­ment ce qui semble s’opérer avec l’épisode des Gnawas.

En effet, ce qui est repro­ché à ces défi­lés c’est, d’abord, une assi­gna­tion com­mu­nau­taire faite aux Belges issus de l’immigration et, d’autre part, l’instrumentalisation d’éléments cultu­rels de ces com­mu­nau­tés par une stra­té­gie de folk­lo­ri­sa­tion, que l’on peut défi­nir, en s’appuyant sur les tra­vaux de Doja et Grillot, comme un pro­ces­sus idéo­lo­gique et déma­go­gique qui déter­mine un cer­tain regard sur les cultures mino­ri­taires et qui consiste dans la sélec­tion, l’ar­ran­ge­ment conscient et l’utilisation ins­ti­tu­tion­na­li­sée et orga­ni­sée des traits les plus « typiques » et les plus visibles des cultures tra­di­tion­nelles 1.

C’est donc un cer­tain prisme appré­hen­dé comme colo­nial et pater­na­liste qui est dénon­cé dans le sens où ces défi­lés relèvent de la mise en scène du « bon sau­vage ». Des can­di­dats vont d’ailleurs mal­adroi­te­ment défendre les sor­ties poli­tiques accom­pa­gnées des Gna­was en affir­mant qu’il existe des quar­tiers où la fête se fait avec des fan­fares et des majo­rettes et d’autres où les Gna­was sont de rigueu 2, assu­mant plei­ne­ment au pas­sage la divi­sion eth­no-spa­tiale d’une ville comme Bruxelles.
Par­mi les per­sonnes qui cri­tiquent ces défi­lés, beau­coup estiment qu’être rame­nés à leurs ori­gines s’avère oppor­tu­niste et dis­cri­mi­nant sur­tout en l’absence de réels débats contra­dic­toires sur les ques­tions qui « fâchent ». En l’occurrence, ils sont éga­le­ment très nom­breux à esti­mer que les enga­ge­ments actuels pour ren­for­cer la lutte contre le racisme et l’islamophobie sont lar­ge­ment insuf­fi­sants, voire que cer­tains par­tis poli­tiques par­ti­cipent plei­ne­ment au main­tien des méca­nismes struc­tu­rels de la dis­cri­mi­na­tion des mino­ri­tés eth­niques. Ce sont alors sur­tout les par­tis de gauche qui sont visés sur les réseaux sociaux, au pre­mier rang des­quels le Par­ti Socia­liste. Si cer­tains épinglent son sou­tien aux lois ayant dur­ci les condi­tions d’accès au regrou­pe­ment fami­lial et à la natio­na­li­té, les ques­tions qui reviennent le plus sou­vent relèvent de l’interdiction du port du fou­lard dans l’administration publique et dans les écoles, de la sup­pres­sion des cours de reli­gion et de morale et de l’interdiction de l’abattage rituel dont la période déro­ga­toire prend fin cette année3.

Les défi­lés accom­pa­gnés des Gna­was sont à l’origine de plu­sieurs vidéos qui tournent actuel­le­ment sur les réseaux sociaux et qui détournent des extraits de films ou d’émissions télé­vi­sées. Dans l’une d’elles, un texte écrit fait dire à un acteur incar­nant Hit­ler « ce ne sont que des Arabes, don­nez-leur des sub­sides. Les Arabes que nous payons à les bara­ti­ner sont des bons à rien ». En effet, ce qui est repro­ché aux élus d’origine étran­gère, c’est de ne pas avoir été capables de mettre en place une repré­sen­ta­tion sub­stan­tielle, à savoir que le par­tage des mêmes ori­gines et de la même foi ne suf­fit pas à garan­tir la prise en compte des inté­rêts des groupes qu’ils étaient cen­sés repré­sen­ter, et donc de n’avoir pas su défendre des idées et des points de vue qui leur sont favo­rables. Ce qui est alors ren­voyé à ces élus, c’est leur inca­pa­ci­té à inflé­chir les posi­tion­ne­ments de leurs appa­reils de par­tis, voire, pour les cri­tiques plus acerbes, à ne pas réel­le­ment connaître les posi­tion­ne­ments de ceux-ci. Sur les réseaux sociaux, cer­taines cri­tiques sont d’ailleurs accom­pa­gnées des hash­tags #kho­ro­to qui qua­li­fie plu­tôt péjo­ra­ti­ve­ment les per­sonnes d’origine magh­ré­bine et #khob­zisme qui vise des com­por­te­ments oppor­tu­nistes à la petite semaine.
De ce fait, si l’intention des défi­lés accom­pa­gnés des Gna­was consis­tait à atti­rer l’attention sur cer­taines per­son­na­li­tés poli­tiques et à célé­brer (quoique sans doute mal­adroi­te­ment) la diver­si­té bruxel­loise, ils semblent avoir réveillé les ques­tions iden­ti­taires à quelques semaines des élec­tions, et avoir exa­cer­bé la défiance à l’égard de ce qui est per­çu comme un double jeu dans le chef de cer­tains par­tis politiques.

  1. Albert Doja. Évo­lu­tion et folk­lo­ri­sa­tion des tra­di­tions cultu­relles. East Euro­pean Quar­ter­ly, East Euro­pean Quar­ter­ly, 1998, 32 (1), p. 95 – 126, https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00406308/document ; Caro­line Grillot, « L’impact de la folk­lo­ri­sa­tion dans l’expression iden­ti­taire », Ate­liers d’anthropologie, 24, 2001, https://journals.openedition.org/ateliers/8743 (consul­tés le 06 mai 2019).
  2. « Une fan­fare et majo­rettes dans cer­taines régions, Gna­was dans cer­taines com­munes Bruxel­loises », Nai­ma Bel­kha­tir, post Face­book, 02 mai 2019, https://www.facebook.com/naima.belkhatir/posts/10219141355385449 (consul­té le 06 mai 2019).
  3. En région wal­lonne, le Par­le­ment a adop­té en mai 2017 a pro­po­si­tion de décret visant à inter­dire l’abattage des ani­maux sans étour­dis­se­ment. Mais il a mis en place une période de déro­ga­tion (pro­lon­gée en juin 2018 jusqu’à sep­tembre 2019), au-delà de laquelle l’abattage rituel sera for­mel­le­ment et stric­te­ment interdit.

Corinne Torrekens


Auteur

Corinne Torrekens est professeure de science politique et directrice du Groupe de Recherche sur les Relations Ethniques, les Migrations et l’Égalité (GERME) de l’Université libre de Bruxelles. Elle travaille sur la question de l’insertion de l’islam en Europe avec un point d’attention tout particulier pour la Belgique. Auteure d’une thèse de doctorat portant sur la visibilité de l’islam à Bruxelles, elle a publié plusieurs ouvrages portant sur l’islam, les politiques d’intégration et la diversité ainsi que de nombreux articles scientifiques et de vulgarisation à partir des nombreux terrains de recherche qu’elle a menés. Elle a également participé à de nombreux congrès et colloques internationaux en tant que conférencière. Elle est également formatrice et est souvent amenée à fournir des conseils auprès d’institutions publiques et privées et a donné de nombreuses interviews qui éclairent l’actualité relative à ses domaines de compétence. Elle a récemment publié l’ouvrage Islams de Belgique aux Éditions de l’Université de Bruxelles (2020).