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Pour une politique du Gentleman

Blog - Belgosphère par Nicolas Baygert

décembre 2014

Le retour d’une oppo­si­tion mus­clée et la muta­tion d’une par­ti­cra­tie de salon vers une démo­cra­tie ago­nis­tique auraient pu nous réjouir. Les caciques plé­ni­po­ten­tiaires qui jou­taient jusqu’ici sur du velours, car jouis­sant d’un pacte de non-agres­sion sécu­laire, les anti-rhé­teurs à la langue de coton à même de momi­fier tout dis­cours, les négo­cia­teurs de l’ombre, doré­na­vant tous for­cés à sor­tir du bois !

Belgosphère

La démo­cra­tie ago­nis­tique aurait ain­si du bon. Ren­voyant au mot grec ancien agôn, dési­gnant le conflit orga­ni­sé, la démo­cra­tie ago­nis­tique sug­gère une concep­tion dif­fé­rente de la par­ti­ci­pa­tion. Contraire à l’idée de démo­cra­tie déli­bé­ra­tive, elle per­çoit le pro­ces­sus même d’institution d’un monde social com­mun comme l’enjeu de luttes entre dif­fé­rents acteurs construi­sant leurs iden­ti­tés dans et par ces luttes. La poli­tique tien­drait par consé­quent dans la lutte pour la défi­ni­tion des ques­tions qui se posent et de l’éventail des solu­tions pen­sables. Comme l’indique Samuel Hayat : « la valeur nor­ma­tive de cette posi­tion ne vient évi­dem­ment pas d’un atta­che­ment mys­tique à la conflic­tua­li­té : le conflit est dési­ré pour ses effets, seuls à même de garan­tir, selon cette pers­pec­tive, la démo­cra­tie [1]. »

Pour­tant, le choc ther­mique pro­vo­qué par le nou­veau cli­mat sué­dois semble cris­per tout réamor­çage du logos poli­tique, voire toute effer­ves­cence démo­cra­tique nou­velle (la redé­cou­verte de l’alternance, entre autres). Le consen­sus « à la belge » enter­ré, c’est davan­tage à l’émergence d’un bul­lying per­ma­nent que l’on assiste : un dis­pu­tisme, c’est-à-dire une « guerre de tous contre tous » en vue d’une O.P.A. com­mu­ni­ca­tion­nelle sur la morale (du) poli­tique. Or, ce nou­veau dis­pu­tisme (à la belge) ne réin­ves­tit que cor­ré­la­ti­ve­ment l’art rhé­to­rique. Le logos (le dis­cours ration­nel), l’ethos (la pres­tance) se trouvent lar­ge­ment pha­go­cy­tés par un pathos tout puis­sant (le recours aux émotions). 

Et tan­dis que la dis­qua­li­fi­ca­tion morale per­met à l’opposition une éco­no­mie de lan­gage, l’hystérisation (y com­pris dans sa reprise média­tique) se pré­sente comme forme moderne du consen­sus, voire comme moteur poli­tique. Dès lors, tous les coups sont per­mis pour excom­mu­nier l’adversaire. Le cor­don sani­taire offre l’avantage du lacet étrangleur. 

Dans cette « com­mu­ni­ca­tion cho­rale » autour de l’effort de dépré­cia­tion mili­tant, his­to­riens et offi­cines de morale publique se retrouvent à leurs tours enrô­lées. Objec­tif : « sépa­rer le bon grain de l’ivraie » et affec­ter le Consent Manu­fac­tu­ring [2]: la fabrique de l’opinion, contre laquelle il serait par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile de gouverner. 

D’autres acteurs (de la majo­ri­té), dési­reux de s’extraire de ce pugi­lat en Chambre froide pra­tiquent le mutisme ou se réfu­gient dans les rubriques peoples des maga­zines. « Amé­lie et moi avons une rela­tion forte » témoigne Charles Michel – un Pre­mier sem­blant déses­pé­ré­ment suivre les conseils de Don Dra­per (per­son­nage prin­ci­pal de la série Mad Men) à la lettre : « If you don’t like what’s being said, change the conver­sa­tion ». Au fiel de l’opposition voci­fé­rant l’écume aux lèvres s’oppose l’autisme d’une majo­ri­té hon­nie. De même, face à l’appel aux fourches des archéo­gré­vistes la réplique paraît tenir en une tirade his­to­rique : « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! ».‬ 

L’encroutement par­ti­cra­tique, le confort de l’entre-soi, concou­rurent à l’analphabêtisation du débat­tant. Résul­tat : une verve sté­rile, rudi­men­taire, trem­pant dans les lieux com­muns, y com­pris chez les tri­buns habi­tués aux messes catho­diques domi­ni­cales. Or, c’est bien par la mise en débat des conflits que les iden­ti­tés poli­tiques se créent, et par la par­ti­ci­pa­tion aux conflits que les acteurs s’attachent à ces iden­ti­tés, ouvrant la pos­si­bi­li­té de par­ti­ci­per eux-mêmes à leur définition. 

La recon­flic­tua­li­sa­tion du pay­sage poli­tique va donc pre­miè­re­ment de pair avec le réap­pren­tis­sage d’une dis­ci­pline ora­toire ; d’un savoir-faire rhé­to­rique dont la classe diri­geante semble aujourd’hui glo­ba­le­ment dému­nie tel qu’en témoigne l’actuelle rebar­ba­ri­sa­tion parlementaire. 

Ensuite, à l’instar du duel qui visait jadis à codi­fier et cir­cons­crire la vio­lence, des arts mar­tiaux qui répondent ordi­nai­re­ment à des règles strictes, ou de la boxe qui fut long­temps une affaire de gen­tils­hommes, l’urgence est à l’avènement d’un agôn cour­tois, à la réin­tro­duc­tion d’une dose de civi­li­té dans les échanges conflictuels. 

Le désa­mor­çage de l’acrimonie ambiante passe ain­si par une reso­phis­ti­ca­tion du poli­tique, voire – en lieu et place d’une mora­li­sa­tion du débat public – par une éthique de la repré­sen­ta­tion telle que for­mu­lée par Daniel Bou­gnoux [3]. Notons que ce der­nier plaide même pour une « poli­tesse de la repré­sen­ta­tion » cen­sée garan­tir déta­che­ment et distance. 

Aus­si, gageons qu’une telle poli­tesse de la repré­sen­ta­tion sup­po­se­rait éga­le­ment la pos­si­bi­li­té d’un gentlemen’s disa­gree­ment en poli­tique (valable pour hommes et femmes poli­tiques, bien évi­dem­ment), la pos­si­bi­li­té de s’opposer sans s’étriper ; pour une culture du dis­sen­sus raisonné. 

Pho­to : David Crunelle

[1] Hayat, S. « Démo­cra­tie ago­nis­tique », in Casillo I.. Bar­bier R., Blon­diaux L., Cha­teau­ray­naud F., Four­niau J‑M., Lefebvre R., Neveu C. et Salles D. (dir.), Dic­tion­naire cri­tique et inter­dis­ci­pli­naire de la par­ti­ci­pa­tion, Paris : GIS Démo­cra­tie et Par­ti­ci­pa­tion, 2013.
[2] Chom­sky, N., Her­man, E.S., Manu­fac­tu­ring consent : the poli­ti­cal eco­no­my of the mass media, New York : Pan­theon Books, 1988.
[3] Bou­gnoux, D. La crise de la repré­sen­ta­tion, Paris : La Décou­verte, 2006. 

Nicolas Baygert


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