“Pardonner à nos mères”, un essai pour panser nos relations mère-fille
En mars dernier sortait l’essai Pardonner à nos mères (éd. Les Renversantes) de l’autrice française Claire Richard. Elle y décortique l’un des angles morts du féminisme : les relations mère-fille et leurs impacts sur nos constructions. Souvent idéalisées, rarement remises en question, il y a pourtant tant de choses à en dire, tant de maux à encore soulager. Aline Andrianne, romaniste […]
En mars dernier sortait l’essai Pardonner à nos mères (éd. Les Renversantes) de l’autrice française Claire Richard. Elle y décortique l’un des angles morts du féminisme : les relations mère-fille et leurs impacts sur nos constructions. Souvent idéalisées, rarement remises en question, il y a pourtant tant de choses à en dire, tant de maux à encore soulager. Aline Andrianne, romaniste et membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle vous en propose une analyse critique.
Si le féminisme s’est emparé de nombreux sujets, a questionné le rapport des femmes à l’argent, au travail, à la maternité, au patriarcat, a permis d’ouvrir la parole sur les violences conjugales, sur les discriminations genrées, les oppressions sexuelles, a créé des ponts transgénérationnels entre les femmes, il est un sujet qui est resté presque inexploré : le rapport des filles à leurs mères. En effet, que ces rapports soient complices, tendres, heureux, incertains, ambivalents, tendus, difficiles, blessants ou coupés, ils touchent à l’intime et à ce que, pendant longtemps, on a renvoyé à la sphère du privé ou du simple psychologique. La littérature féministe peut désormais compter sur l’analyse développée par Claire Richard dans Pardonner à nos mères : « Les relations mères-filles analysées semblent se déployer dans un univers purement psychique, miraculeusement préservé des structures sociales, et, dans le cas qui nous intéresse, des structures de genre. » (p.13) Or, si les cercles de parole aident à voir les points communs, les expériences similaires, les traumas partagés et, in fine, à se sentir moins seul·es tout en puisant des forces dans les récits des autres, pourquoi ne pas libérez la parole sur ce sujet-là ?

©Elsa Leydier
C’est donc le pari de Claire Richard, autrice d’essais, de BD, de podcasts et documentariste féministe, qui décide d’explorer ce sujet de sa plume intime et sensible. Partant de ses propres questionnements et constats douloureux sur sa relation avec sa mère, l’autrice tisse une trame de fond, comme un cocon, autour des récits qu’elle a recueillis pour alimenter son étude. Son projet n’est pas de trahir sa mère, les mères qui ont fait ce qu’elles ont pu avec les armes à leur disposition, mais plutôt de questionner cette image trop lisse qui nous est toujours servie sur un plateau : celle de la mère aimante, idéale, parfaite, avec qui sa fille noue une relation fusionnelle et sans ombre.
« Au moment de commencer, un doute. Et si, en écrivant sur la relation compliquée des filles à leur mère, je trahissais ? Ma mère, un peu ; le féminisme, beaucoup ? […] je commence. Et je me rappelle que ‘trahir’ signifie parfois faire œuvre de fidélité et de loyauté à autre chose, qui ne se révèle parfois que plus tard, lorsqu’on a déjà entamé la route. » (p.9)
Persévérant dans son style intimiste et personnel, déjà présent dans son podcast Les chemins de désir (diffusé par Arte Radio), Claire Richard s’inspire énormément de sa propre histoire, de son propre cheminement pour mener sa réflexion. Elle prend des précautions, car elle ne prétend pas parler de tous les rapports fille-mère, ni même de proposer une lecture universellement valable pour comprendre les aspects conflictuels qui peuvent naitre dans ce lien très particulier.
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“Matrophobie”, peur de devenir comme sa mère
« Ce n’est pas étonnant qu’une femme élevée dans un monde sexiste le répercute sur sa fille, si elle n’a pas déconstruit son sexisme. Ce n’est pas étonnant qu’une femme, devenue mère dans une société qui lui vend le fantasme de la ‘bonne mère’ idéale tout en déconsidérant le travail réel de la parentalité, sans parler de son incompatibilité avec les structures générales de la société, de l’organisation du travail à celle de l’espace public… qu’une telle mère, donc, répercute sa frustration sur ses enfants ou soit inapte à s’occuper d’elles et eux. Ce qui est surprenant, par contre, c’est qu’on en parle si peu. » (p.49 – 50)
Dans un triptyque prudent et bien articulé, Claire Richard joue ainsi à l’équilibriste pour réfléchir, avec recul, sur cette peur qui hante une partie des générations de filles : la matrophobie – ou la peur de devenir comme sa mère.
La première partie débute ainsi sur la quête personnelle de l’autrice : comment réparer et entretenir sa relation à sa propre mère au moment de devenir soi-même mère ? Et le constat premier de l’absence de littérature sur cette question, ce trou, ce manque, ce vide qui ne permet pas de trouver des issues ou de se sentir épaulée dans cette peur/quête. « C’est comme si au féminisme des mères et des sœurs manquait un féminisme des filles – ou du moins que ce dernier restait incomplet. Cinquante ans plus tard, je ne trouve pas chez les Françaises d’analyse féministe consacrée à la difficulté de la relation des filles à leur mère. Comme si la reconnaissance nécessaire des difficultés de la maternité, des ambiguïtés qui l’entourent, puis le besoin de retisser des généalogies, de célébrer des maternités considérées comme subalternes […] avait restreint l’espace possible pour l’expression féministe d’une relation compliquée à la mère. » (p.25)
Pour étayer ses propos et faire œuvre collective, Claire Richard a eu l’idée avec la journaliste Victoire Tuaillon de faire passer un questionnaire à la mailing list du Cœur sur la table (podcast féministe à succès de cette dernière) – il est d’ailleurs joint en annexe de l’ouvrage. Claire Richard recueille ainsi 150 témoignages. Cependant, elle est bien consciente des limites de cet échantillon : il concentre des témoignages d’une relation fille-mère « abîmée », la plupart des répondantes sont des Françaises, blanches, de classe moyenne ou moyenne supérieure, majoritairement entre 30 et 45 ans. Cet essai est donc à lire comme un recueil de paroles, d’histoires personnelles, se déployant au travers du prisme de l’organisation thématique de son autrice. Et tout d’abord, celui-ci s’appuie sur le concept de matrophobie, qui permet de réenvisager la relation fille-mère, habituellement psychologisée en deux grandes tendances, l’identification et la séparation. En prenant en compte la sociologie et le concept de matrophobie, « l’identification mère-fille est redéfinie comme un processus d’adhésion douloureuse (la mère ‘transmet ce dont elle souffre’), comme la pression exercée par le patriarcat à travers la mère pour faire correspondre la petite fille à ce qu’on attend d’une femme ». (p.46)
Ce concept, dont la découverte par Claire Richard est à l’origine de ce recueil de récits, permet selon elle de poser une lecture féministe sur ceux-ci. « Si les filles sont ambivalentes envers leur mère, ce n’est pas parce qu’elles sont déchirées entre identification et séparation vis-à-vis du féminin, mais parce qu’elles sont tiraillées entre la puissance vitale qui les pousse à refuser ce que le patriarcat fait de leur mère, et la reconnaissance qu’elles partagent malgré tout une même condition. » (p.51)
Cartographier nos relations
Ensuite viennent ce qu’elle nomme les « cartographies », son éventail de thématiques à travers elle déploie le spectre et l’emprise du patriarcat dans les relations fille-mère : 1. La transmission du sexisme ; 2. La domination en héritage ou la diagonale patriarcale ; 3. L’ambivalence des filles et celle des mères ; 4. Les violences maternelles. Partie centrale, c’est le lieu pour l’autrice de reproduire de larges extraits des témoignages recueillis, de les faire entrer en résonance, entre eux, avec des récits externes, son propre vécu et son regard critique. « Ces récits me servent de relevés géographiques pour entamer la description de ce territoire : la relation fille-mère comme lieu de transmission des injonctions patriarcales où se joue/transmet/reproduit/rejette la domination organisée des hommes sur les femmes, où les filles apprennent la soumission et la résistance, la négociation et le refus, le prix de la conformité ou de la rupture et l’option de la trahison. » (p.55) Chaque partie peut se lire indépendamment, incomplètement, au gré de l’humeur, comme on écoute un podcast selon son intérêt ou sa préoccupation du moment. C’est une lecture intime, voire intimiste, qui ne laisse pas indifférent·e.
Sans valoriser une option comme meilleure qu’une autre pour faire évoluer le lien fille-mère, Claire Richard prend acte des différentes stratégies et laisse entendre une chorale de réponses, non formatées, pour donner matière à réfléchir.
En guise de dernier volet à son triptyque, Claire Richard ouvre des « horizons » et surtout revient sur le titre de son ouvrage. Pourquoi pardonner ? Quel sens donner à ce mot ? Est-il même obligatoire de pardonner ? Est-ce une injonction à l’oubli ou à l’excuse, ou est-ce peut-être une transformation ou une réparation ? « C’est en ces termes (pardonner ou non) que nombre d’entre nous continuent de s’interroger sur la suite à donner aux blessures des filles. J’ai donc choisi de le garder : parce qu’il parle à tout le monde, et que son inadéquation même peut nous aider à penser. » Ensuite, elle donne à entendre les conclusions que les filles apportent à leur témoignage : aujourd’hui, ont-elles fait rupture ; ont-elles cherché la réconciliation ; ont-elles pris distance ? Sans valoriser une option comme meilleure qu’une autre pour faire évoluer le lien fille-mère, Claire Richard prend acte des différentes stratégies et laisse entendre une chorale de réponses, non formatées, pour donner matière à réfléchir. Elle souligne quand même que « la pression sociale à maintenir coute que coute les structures familiales est énorme. C’est pourquoi les récits des filles qui ont coupé les liens avec leur mère sont précieux ».
Et en cela, son recueil est également important, car il amène à repenser honnêtement sa relation avec sa mère, sans jugement ou mauvaise conscience, comme une invitation à la réflexion : « il faut détruire les idoles monolithiques, la bonne mère, l’ange du foyer, mais aussi la féministe sans ambigüité, la femme tout d’un bloc. Nous sommes composites, nous héritons des strates de dominations laissées en nous par des siècles de patriarcat et une culture qui l’est toujours. Nous sommes prises dans des rapports ambigus, complexes, les sentiments contraires coexistent. » (p.164)

©Amandine Giloux
Ce qui prime à travers son ouvrage, c’est ainsi l’idée de partage d’expérience, sans volonté de hiérarchisation entre bonnes et mauvaises pratiques, mais dans l’optique de parvenir à sortir de la culpabilisation individuelle face à des relations imparfaites et à trouver des chemins de transmission différents, moins ambivalents ou conflictuels.
Enfin, la conclusion, très courte, revient sur l’importance du facteur temps et du passage éventuel à la maternité dans l’évolution du rapport fille-mère. La distance temporelle qui éloigne la première du temps passé dans la maison de la seconde, durant l’enfance, lui fait réenvisager souvent, avec plus de clémence, les décisions de sa mère. Claire Richard espère, par effet miroir, que son ouvrage sera « daté » d’ici à une cinquante d’année, dépassé, suranné, comme une photo sépia d’un temps révolu. Dans un futur où ces liens seront davantage libérés du patriarcat et de la domination masculine. « Je crois sincèrement que la matrophobie et les difficultés fille-mère sont en partie le fruit d’une situation historique, où les filles sont en avance sur les mères. » (p.174) Et d’inciter, finalement, à user de l’exemple de son ouvrage pour continuer à récolter des récits, à libérer la parole, à questionner l’éducation qu’on donne à nos filles, car « les relations sont comme des plantes ou des organismes vivants, elles bougent et évoluent dans le temps. » (p.177)
Pardonner à nos mères, Claire Richard, aux éditions Les Renversantes sous la direction de Victoire Tuaillon. 192 pages, 15€.