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Parc Maximilien : le choix des larmes. Être solidaires, mais sans larmes de Bachar

Blog - e-Mois - Réfugiés par Pierre Coopman

septembre 2015

La soli­da­ri­té a trou­vé un parc, un lieu bien cir­cons­crit. La cha­ri­té sait où se loger. Il serait mal venu de la cri­ti­quer et La Revue nou­velle veut s’en féli­ci­ter. Cette soli­da­ri­té revi­go­rante a pour­tant eu du mal à dénom­mer clai­re­ment ceux qu’elle aide à juste titre. Les médias (pas tous, mais la plu­part) cen­sés nous infor­mer ont entretenu […]

e-Mois

La soli­da­ri­té a trou­vé un parc, un lieu bien cir­cons­crit. La cha­ri­té sait où se loger. Il serait mal venu de la cri­ti­quer et La Revue nou­velle veut s’en féli­ci­ter. Cette soli­da­ri­té revi­go­rante a pour­tant eu du mal à dénom­mer clai­re­ment ceux qu’elle aide à juste titre. Les médias (pas tous, mais la plu­part) cen­sés nous infor­mer ont entre­te­nu cette confu­sion, avant de se ravi­ser. Il y a quelques semaines à peine, « migrants » était le qua­li­fi­ca­tif d’usage dans ces médias, puisqu’ils venaient dans notre direc­tion. Main­te­nant, les repor­ters n’ont plus qu’à déva­ler trois bou­le­vards de Bruxelles et à enga­ger trois fixeurs/interprètes ara­bo­phones pour faire de superbes sujets au parc Maxi­mi­lien. La ter­mi­no­lo­gie doit donc pro­gres­ser, deve­nir un peu plus exacte : réfu­giés ou can­di­dats réfu­giés sont les mots qui conviennent à des humains dont nos citoyens peuvent direc­te­ment sou­la­ger la souffrance.

Ensuite, au fil du récit média­tique, la séman­tique connait encore un léger remo­de­lage, ces cam­peurs du parc, fina­le­ment, l’on est bien obli­gé de consta­ter leur ori­gine exacte. Devant l’évidence, timi­de­ment et en retard, les médias finissent par leur don­ner une natio­na­li­té : Ils sont par­fois Afghans, ils ont par­fois d’autres ori­gines, mais ils sont majo­ri­tai­re­ment — gare au scoop ! — Ira­kiens et Syriens ! Et, Eurê­ka!, quel est le point com­mun de l’Irak et de la Syrie ? Ce que fuient les cam­peurs du Maxi­mi­lien, c’est bien l’hydre de notre temps : Daesh ! Le monstre, bien sûr, mérite d’être qua­li­fié comme tel.

Devant l’évidence, incli­nez-vous, qui ose­rait cri­ti­quer le syl­lo­gisme (Daesh est en Irak et en Syrie > les fuyards sont Ira­kiens et Syriens > Ils fuient donc Daesh)? Le bon sens nous dicte que le réfu­gié ira­kien ou syrien est la vic­time de l’État isla­mique. Et pour toute com­pré­hen­sion un peu plus appro­fon­die, un large spectre d’idéologues — de la gauche de la gauche, à l’extrême droite, en pas­sant par le centre — pro­pose une autre lapa­lis­sade, à savoir que Daesh est le fruit pour­ri des inter­ven­tions occi­den­tales au Moyen-Orient. Ce niveau d’évidence conve­nant à la majo­ri­té, bas­ta l’analyse ! Les portes ouvertes sont enfon­cées. L’on entend déjà cer­tains mili­tants qui nous reprochent : « Mais non Mes­sieurs les Russes n’interviennent pas en Syrie, ne com­pli­quez pas, l’heure n’est pas aux com­pli­ca­tions. Pas­sons à l’action ! Tous au parc ! » 

Nous devrions presque ajou­ter : « Tous au parc, avec des larmes de cro­co­dile ». Mais ce serait là un pro­cès d’intention. Le parc Maxi­mi­lien ne fait pas pleu­rer qui on croit : tan­dis que de belles âmes se trompent dans leur diag­nos­tic des rai­sons de cette crise de l’exil, Bachar Al-Assad et ceux qui le sou­tiennent ouver­te­ment ont toutes les rai­sons de pleu­rer des larmes de joie.

Sondage aléatoire au parc Maximilien

Bar­zan Has­san, un jour­na­liste cor­res­pon­dant pour une télé­vi­sion kurde (NRT-TV) a réa­li­sé des inter­views au parc Maxi­mi­lien à Bruxelles. Il a confié à La Revue nou­velle que s’il a croi­sé peu de Kurdes (quelques-uns de Mos­soul et de Kir­kouk, en Irak), il a essen­tiel­le­ment ren­con­tré des Arabes, ori­gi­naires de Tikrit, de Bag­dad (en Irak), d’Ildlib, d’Alep, d’Ar-Raqqah et de Homs (en Syrie). La démo­gra­phie du camp change quo­ti­dien­ne­ment, confie un autre volon­taire belge du parc Maxi­mi­lien. Mais là aus­si, « voyons, peu importe », nous disent les grands sim­pli­fi­ca­teurs. On les ima­gine déjà : « C’est tel­le­ment clair, tout auto­rise à com­men­ter que la majo­ri­té des villes et régions d’origine des réfu­giés ira­kiens ou syriens sont sous l’emprise ou la menace de groupes jiha­distes sun­nites, si ce n’est direc­te­ment de Daesh. Et les excep­tions comme les réfu­giés venus de Bag­dad n’en sont pas vrai­ment, puisque Daesh étend son ombre mena­çante à quelques cen­taines de kilo­mètres de la capi­tale irakienne. »

Rede­ve­nons sérieux… Dans le repor­tage au parc Maxi­mi­lien que les blogs de La Revue nou­velle ont publié le ven­dre­di 11 sep­tembre 2015, le jour­na­liste Albin Wan­tier relate le témoi­gnage de Hai­dar, venu d’Irak : « Ma femme et mes enfants vivent actuel­le­ment avec mes parents. La situa­tion sur place est très dif­fi­cile. Nous subis­sons chaque jour les inti­mi­da­tions et les humi­lia­tions. Dans ce régime de la ter­reur, impos­sible de retrou­ver un tra­vail sans devoir col­la­bo­rer avec ceux qui nous humi­lient. » Albin Wan­tier rajoute en note à pro­pos de Hai­dar : « qu’il évite soi­gneu­se­ment de citer nom­mé­ment ceux qui l’humilient ». Toutes les per­sonnes qui connaissent l’Irak et la Syrie ne seront pas sur­prises par les scru­pules de cet Ira­kien. Elles savent que cette ter­reur et ces humi­lia­tions ne datent pas exclu­si­ve­ment de l’époque récente et de l’émergence de Daesh. Des hommes comme Hai­dar (pro­ba­ble­ment chiite, comme son nom l’indique) ont sans doute eu des ennuis avec Daesh, certes, mais peut-être éga­le­ment avec d’autres éma­na­tions du pou­voir en Irak… Les niveaux de cor­rup­tion, de gabe­gie et de pra­tiques mafieuses que le gou­ver­ne­ment de Nou­ri Al-Mali­ki a fait subir à la popu­la­tion ira­kienne de 2006 à 2014 sont connus. D’expérience, l’on peut affir­mer que, depuis plus de trente ans, la plu­part des Syriens ou des Ira­kiens en exil attendent des années avant d’exprimer leurs véri­tables opi­nions poli­tiques en public (de sur­croit par le biais de jour­na­listes ou de médias). Ils s’assurent natu­rel­le­ment que toute leur famille soit d’abord en sécu­ri­té. Et, géné­ra­le­ment, quand la parole se libère, au terme d’un long sur­sis, ce sont les régimes offi­ciels qui en prennent pour leur grade.

« Daesh ex machina », dis-moi ton nom

Sur son compte Face­book, le mili­tant des droits de l’homme Yahia Hakoum com­men­tait récem­ment : « Je suis réfu­gié depuis la fin 2011, mais selon les ana­lyses de la crise de réfu­giés, appa­rem­ment, j’ai quit­té la Syrie à cause de Daesh, qui est né en mai 2013 […].» Dans un article paru sur son blog fin août 2015, Ben­ja­min Pel­tier rap­pelle que l’État isla­mique, aus­si bar­bare soit-il, n’a pas la pos­si­bi­li­té de pro­vo­quer une émi­gra­tion mas­sive, sim­ple­ment « parce qu’il occupe des posi­tions qui sont situées dans la par­tie déser­tique de la Syrie, et donc fata­le­ment fort peu peu­plées. Ce qui fait qu’en valeur abso­lue, les chiffres de départs des régions tenues par Daesh ne sont pas très impor­tants. » Ce rai­son­ne­ment est éga­le­ment valable pour l’Irak, où Daesh occupe majo­ri­tai­re­ment des régions déser­tiques ou semi-désertiques.

Pour la Syrie, les causes prin­ci­pales des départs ne font pas de doute : ce sont les bombes d’Assad. Staf­fan de Mis­tu­ra, envoyé spé­cial de l’ONU en Syrie, l’a encore répé­té lors d’une inter­view récente au jour­nal Le Soir (8 sep­tembre): « La plu­part des tués sont le fait des bom­bar­de­ments aériens, donc du régime ». 

Concer­nant l’Irak, même la confir­ma­tion de l’hypothèse que ce serait effec­ti­ve­ment Daesh qui pousse la popu­la­tion hors des fron­tières ne déchar­ge­rait en rien les régimes offi­ciels de leurs res­pon­sa­bi­li­tés. En l’occurrence, la poli­tique de l’État syrien durant la décen­nie 2000 a eu une influence pré­pon­dé­rante sur la situa­tion actuelle en Irak, puisque Damas a offert un sanc­tuaire, durant toutes ces années, aux jiha­distes ira­kiens fon­da­teurs de Daesh… Là où il serait exa­gé­ré d’écrire que Daesh est une créa­tion pure et dure du régime de Damas, il est néan­moins rai­son­nable d’affirmer que l’État isla­mique incarne sa pro­phé­tie auto­réa­li­sa­trice, le monstre que le pou­voir de Damas espé­rait voir gran­dir pour assu­rer sa propre sur­vie et qu’il a bien enten­du lais­sé grandir. 

Et mal­gré tout, les semi-véri­tés prises comme des asser­tions abso­lues et défi­ni­tives conti­nuent à faire flo­rès. Tout s’explique par Daesh… Osons le très mau­vais jeu de mots : « Deus ex-machi­na » est deve­nu le Daesh de la machine. The Nation, le prin­ci­pal jour­nal de gauche nord-amé­ri­cain, dans un édi­to­rial du 9 sep­tembre 2015, assène que « la mon­tée de l’État isla­mique a été déclen­chée par les consé­quences de l’intervention US en Irak et en Afgha­nis­tan […]» Ce n’est qu’une moi­tié de l’explication. Comme si la répres­sion lan­cée par Assad en 2011 contre son propre peuple n’avait joué aucun rôle. Dès lors, il fau­drait d’urgence que The Nation fasse par­ve­nir un cour­riel au pré­sident Assad lui expli­quant qu’il s’est fati­gué pour rien, puisque s’il avait négo­cié une tran­si­tion démo­cra­tique au début du prin­temps syrien, son pays aurait quand même som­bré dans la guerre civile, parce que l’Empire avait de toute façon déci­dé d’avance qu’il en serait ain­si… « À quoi bon répri­mer, mon cher Bachar ? Ca ne vaut même pas la peine. Ils vous auront. Vous êtes foutu ».

C’est en tenant ce genre de rai­son­ne­ment par l’absurde que l’on peut démon­trer que ceux qui conçoivent un monde fabri­qué de bout en bout aux États-Unis ont une vision en réa­li­té bien plus mor­ti­fère de l’humanité que ceux qui ne rechignent pas à éga­le­ment accu­ser les poten­tats locaux du déluge et de l’exode qu’ils ont pro­vo­qué et qu’ils auraient peu ou prou pu évi­ter en étant tout sim­ple­ment des démocrates.

Alors, quitte à voir mou­rir le monde par l’unique faute des États-Unis et de Daesh, autant le voir mou­rir cha­leu­reu­se­ment, en aidant, des gens, des migrants, des réfu­giés, euh… des Syriens, des Ira­kiens ! Ils souffrent dans un parc, et il faut y aller, sans larmes de cro­co­dile ni de Bachar.

Pour conclure sur un ton dénué de sar­casme, nous affir­mons qu’il faut se gar­der de rendre exclu­si­ve­ment huma­ni­taire une crise qui est avant tout poli­tique. L’accueil des réfu­giés est fon­da­men­tal, mais l’information cor­recte quant à la com­plexi­té des causes de leur départ l’est tout autant. Une opi­nion publique à la conscience aigui­sée devrait être le pre­mier socle des com­bats poli­tiques qui exigent que les diri­geants prennent leurs res­pon­sa­bi­li­tés et fassent ces­ser les guerres en met­tant hors d’état de nuire tous les oppres­seurs, pas seule­ment la moi­tié d’entre eux. 

Pierre Coopman


Auteur

Pierre Coopman a étudié le journalisme à l'ULB et la langue arabe à la KUL, au Liban et au Maroc. Pour La Revue nouvelle, depuis 2003, il a écrit des articles concernant le monde arabe, la Syrie et le Liban . Depuis 1997, il est le rédacteur en chef de la revue Défis Sud publiée par l'ONG belge SOS Faim. À ce titre, il a également publié des articles dans La Revue nouvelle sur la coopération au développement et l'agriculture en Afrique et en Amérique latine.