Nouveaux mots, nouvelles relations ?
Voilà une nouvelle série de L’Irrégulière, autour des mots qui disent nos liens (le « néologisme » celicouple, vous connaissez ?), nos lieux (le classique comptoir de café) et nos moments (le fameux repas de famille), au prisme des relations de communication humaine — ou, plus encore, des relations entre vivant·es (comme la diplomatie sauvage). Au gré de mes inspirations et de […]
Voilà une nouvelle série de L’Irrégulière, autour des mots qui disent nos liens (le « néologisme » celicouple, vous connaissez ?)1, nos lieux (le classique comptoir de café) et nos moments (le fameux repas de famille), au prisme des relations de communication humaine — ou, plus encore, des relations entre vivant·es (comme la diplomatie sauvage)2.
Au gré de mes inspirations et de mon temps consacré à l’écriture des chroniques, de mes rencontres lexicales et chocs linguistiques, des innovations du vocabulaire et des évènements de parole présents dans l’actualité médiatique.
À propos d’adelphité, sororie, humanitude
Avez-vous remarqué que, lorsqu’aujourd’hui on aborde la question des relations de communications humaines, on va immédiatement vers des mots qui décrivent des relations a minima hostiles, rivales, conflictuelles, a maxima violentes, destructrices, haineuses ? Débat, duel, altercation, polémique, bad buzz, harcèlement, insultes, menaces… Nos relations contemporaines ont l’air, la plupart du temps, ancrées dans la confrontation et l’affrontement. Nous pensons – et c’est aussi salutaire et nécessaire – la communication en mode réplique/riposte pour des échanges non tempérés. La mésentente serait-elle à la base de toute communication interpersonnelle et sociale ?

Pourtant, on nous rappelle aussi constamment qu’il faut absolument garder le lien, le dialogue, même et surtout avec celleux avec qui nous ne sommes pas d’accord. Dans son essai Résister (2024), la journaliste Salomé Saqué encourage justement le maintien d’un dialogue fondé sur des faits précis et vérifiés, même avec des personnes qui ont des opinions d’extrême droite : l’autrice croit en la vertu des échanges et en leur potentiel de déconstruction des idées reçues.
Il s’agit évidemment de distinguer des situations où dialoguer semble possible des discours de haine déversés par les internautes, qui rentrent difficilement dans le cadre d’une véritable communication sociale, capable d’aboutir à un consensus ou même à un simple échange poli.
Sortir des échanges institutionnalisés et de leur violence : des liens alternatifs
Comment envisager alors d’autres communications familiales, sociales, politiques ? Depuis longtemps, les milieux militants, féministes et queers ont proposé d’autres modèles. Que ce soit de cohabitation sociale (béguinage, phalanstère), familiale (la famille choisie ou de cœur au lieu de la famille génitrice ou « de sang ») ou d’autres modèles amoureux (le polyamour ou encore l’amitié amoureuse développée par bell hooks pour sortir du cadre romantique de l’amour) ou amicaux.

Ainsi, l’amitié – au sens de la philia antique – est aujourd’hui l’objet d’attention philosophique, politique et militante pour renouveler les classiques relations de camaraderie, d’affection et de genre. Ainsi, l’expression « politique de l’amitié » désigne le projet politique et l’essai de la députée française Clémence Guetté (2026), qui propose de reconnaitre officiellement les liens amicaux dans le droit.
» À lire également : Pandore ou la description implacable des impasses d’une société sans sororité
Repenser nos relations humaines, familiales, sociales se fait à partir de divers champs disciplinaires, comme, en sociologie, la notion de « lien faible » (Mark Granovetter) ou de « tiers-lieu » (Ray Oldenburg), pour appréhender d’autres relations que celles familiales et/ou proches, et le rôle de lieux sortant des normes habituelles et réunissant des personnes d’horizons divers dans des espaces informels de rencontre (parcs, cafés, lieux culturels…). La sororité est élaborée comme un lien politique entre femmes permettant une solidarité de genre pour faire avancer les droits, et les liens intergénérationnels sont pensés en termes écologiques (par exemple les jardins partagés du projet belge GoodPlanet).
Trois mots à l’épreuve des relations
Je prendrai pour ma part trois termes, l’un plus familier que les deux autres, qui témoignent d’une nouvelle vision des relations en termes de genre et de divisions sociales. Soit les mots adelphité, sororie et humanitude.
Le premier a déjà fait l’objet de nombreux développements historiques et sociolinguistiques et représente un enjeu linguistique et politique en concurrence avec le terme « fraternité » (qu’il s’agisse de la devise française ou de ses usages maçonniques, par exemple). Sa création est attribuée à l’autrice et militante féministe Florence Montreynaud dans les années 1990 et est, par exemple, recommandée depuis 2018 par le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes pour remplacer « fraternité » dans la devise française. Le terme est aujourd’hui abondamment glosé et utilisé, tout en suscitant tour à tour adhésion ou rejet. S’affranchissant des genres stricto sensu, adelphité promeut une solidarité inclusive, une écoute active et une égalité absolue. La relation idéale fondée sur la coopération ?
Les deux autres mots me sont tombés dans l’oreille lors d’un échange avec les artistes Lisette et Julie Lombé. Invitées à s’exprimer sur leur lien de sœurs et sur leur projet artistique autour du soin lors d’une rencontre à la librairie Brin d’acier à Bruxelles, elles ont utilisé successivement deux mots plutôt rares : sororie et humanitude. Stricto sensu, le premier désigne le lien biologique entre sœurs ; le second, apparu en 1980, a d’abord été une création littéraire avant d’acquérir un sens philosophique, puis de se spécialiser dans les théories du soin (au départ en gériatrie). Bref, une philosophie du soin et de la relation.
» À lire également : Sororie, territoire de la rage et de la tendresse

Dans Le Château de mes sœurs (2024), l’autrice Blanche Leridon ouvre son livre par son « sentiment du mot manquant » pour désigner une combinaison de sœurs, réalité ramenée à l’inévitable fratrie. Elle évoque certes le terme sororité, mais celui-ci n’est pas le miroir de la fratrie. « À défaut d’inventer un mot », comme le dit l’autrice page 11, son livre est extrêmement riche sur la description des rapports de sœurs et les liens avec la société et ses modèles coercitifs, normatifs, dévalorisants de ces « groupes de sœurs » sans nom.
Or, le mot sororie est disponible, même s’il sonne peu à nos oreilles et a été créé tardivement : il apparait dans le travail du sociologue Jacques Maître consacré à Sainte Thérèse de Lisieux et à ses sœurs, où sororie désigne une fratrie exclusivement féminine (1997), puis dans ceux de l’historien Didier Lett, notamment dans ses travaux sur L’Histoire des frères et des sœurs (2011).
Dans les usages contemporains, la dimension solidaire ou amicale entre les femmes prévaut sur les liens biologiques et familiaux (une parenté « passive »), ce que montre l’emploi abondant du terme sororité – même s’il est aussi l’objet de critiques idéologiques. Revaloriser le terme de sororie a‑t-il un sens aujourd’hui ? Il semble que oui. D’abord, pour continuer à lutter contre les biais masculins dans la langue et pouvoir désigner des réalités différentes, a fortiori quand le mot est disponible dans le stock lexical ; pour créer peut-être une force active à partir d’un lien de solidarité « passif » ; enfin, pour l’articuler à la sororité sociale, en proposant des modèles de sororie positive3. Sororie permet donc de décrire un type de relation spécifique, dont l’usage peut devenir une force. On précise un type de lien ainsi, pour consolider les fondations d’une relation sororale sociétale.
Voyons enfin le dernier terme, humanitude. Ce mot a été créé en 1980 par l’écrivain Freddy Klopfenstein, puis développé dans un sens anthropologique par le généticien Albert Jacquard (1986)4, introduit dans le domaine médical par le gériatre Lucien Mias (1989) et enfin intégré dans le philosophie et une méthodologie du soin par Yves Gineste et Rosette Marescotti (1995)5. Devenu concept, il apporte plusieurs nuances majeures par rapport au mot « humanité », puisqu’il désigne à la fois une philosophie et une méthodologie de soin professionnelle centrée sur la bientraitance, la dignité et le maintien du lien relationnel, principalement appliquée auprès des personnes âgées ou en perte d’autonomie. La relation décrite par ce terme désigne donc une relation spécifique à une communauté, dont potentiellement nous pouvons faire partie.
Ces trois mots ne disent évidemment pas la même chose. Mais ils ont en commun de déplacer notre regard : ils ne partent pas du conflit, de la domination ou de la séparation. Ils cherchent à nommer des liens, des solidarités, des manières d’être ensemble.
Peut-être est-ce cela qui nous manque aujourd’hui : pas seulement de nouveaux modèles relationnels, mais les mots pour les rendre visibles.
Car ce que nous pouvons nommer, nous pouvons aussi commencer à l’imaginer. Et si les mots (re)créaient, finalement, un espoir relationnel ?
Bibliographie
Defresne Catherine, “Humanitude”, dans Formarier, Monique et Jovic, Liliane (eds), Les concepts en sciences infirmières, Association de recherches en soins infirmiers, 2012
Granovetter, Mark, « The Strength of Weak Ties », American Journal of Sociology, vol. 78, n° 6, 1973, p. 1360 – 1380.
Guetté, Clémence, Pour une politique de l’amitié, Paris, La Découverte, coll. « Charges », 2026, 160 p.
hooks, bell, All About Love : New Visions, New York, William Morrow, 2000.
Jacquard, Albert, L’Héritage de la liberté : de l’animalité à l’humanitude, Paris, Éditions du Seuil, 1986.
Klopfenstein, Freddy, Humanitude, Genève, Labor et Fides, 1980.
Leridon, Blanche, Le Château de mes sœurs. Des Brontë aux Kardashian, enquête sur les fratries féminines, Paris, Les Pérégrines, 2024, 240 p.
Lett, Didier, « L’histoire des frères et des sœurs », Clio. Histoire, femmes et sociétés, n° 34, 2011/2, p. 182 – 202.
Maître, Jacques, « Une sainte et ses sœurs au début de la IIIe République : Thérèse de Lisieux, petite dernière dans la “sororie” des Martin », dans Sociétés et cultures enfantines, actes du colloque, Université Charles-de-Gaulle-Lille 3, 1997/2000.
- Contraction de célibataire et de couple, ce néologisme apparu vers 2010 désigne une relation amoureuse où les partenaires ne partagent pas le même toit.
- C’est-à-dire une relation de cohabitation pacifique entre les humains et les autres êtres vivants.
- Bien entendu ne soyons pas naïves : les sorories ont été le lieu de violences systémiques, comme dans tout groupe familial ou social ou ont été victimes du système andocentré, qui les faisaient fonctionner en conflit ou en rivalité.
- Albert Jacquard le reprend sur le modèle du mot « négritude » jadis créé par Aimé Césaire et popularisé par Léopold Senghor.
- Cette date correspond au dépôt légal et juridique du concept par les auteurices, via une marque déposée au nom de « Philosophie de soin de l’Humanitude » également appelée « méthodologie de soin Gineste-Marescotti ».