Monde de l’édition : le combat des indés ne fait que commencer
Sorti au printemps 2026, le livre Édition écrit par Frantz Olivié, cofondateur des éditions Anacharsis, offre un éclairage bienvenu des dessous de l’économie du livre. Un secteur trop souvent sacralisé qui répond pourtant à des logiques néolibérales impitoyables, entre surproduction éditoriale, concentration du secteur et tensions entre exigences culturelles et rentabilité. C’est sans compter la succession […]
Sorti au printemps 2026, le livre Édition écrit par Frantz Olivié, cofondateur des éditions Anacharsis, offre un éclairage bienvenu des dessous de l’économie du livre. Un secteur trop souvent sacralisé qui répond pourtant à des logiques néolibérales impitoyables, entre surproduction éditoriale, concentration du secteur et tensions entre exigences culturelles et rentabilité. C’est sans compter la succession de crise au sein du monde de l’édition francophone depuis quelques mois qui vient exemplifier le propos. Limogeage à la tête de Grasset, faillite du distributeur Makassar, appel à l’aide des indépendants, on parle beaucoup de l’édition et le « grand public » lui découvre un visage inquiétant. Du pilon à la bibliodiversité, petit tour des failles et des combats d’un secteur à haute valeur démocratique ajoutée.
Les indés contrattaquent
« Poser un choix éditorial dénote une volonté d’une solidité granitique, voire une certaine suffisance ; mais le geste est en même temps parfaitement précaire », dans son court ouvrage Édition publié chez Anamosa, Frantz Olivié n’y va pas par quatre chemins pour dépeindre les vicissitudes de l’édition, un secteur qu’il connait bien. Cofondateur des éditions Anacharsis en 2000, il enseigne le Parcours Monde du livre à l’université Aix Marseille. Une fragilité qui atteint son paroxysme à la veille des vacances estivales avec une annonce redoutée : la société Makassar risque la faillite. Makassar, c’est le distributeur historique de l’édition indépendante et plus particulièrement le partenaire de maisons d’édition militantes belges et françaises engagées sur le front de la bataille culturelle.
» À lire également : “Vous avez dit pluralisme ?” sur la bataille culturelle des médias belges
D’emblée, la réaction des éditeur∙ices indépendantes est vive à l’image de cette tribune collective, publiée le 3 juillet dans le Club de Médiapart et cosignée par une cinquantaine de maisons d’édition. Un site web sauvonslesindes.fr est créé, dans la foulée, afin de faire connaitre les maisons d’édition indépendantes concernées et de les soutenir. Car il y a urgence. Depuis plusieurs mois, les difficultés du secteur de l’édition s’enchainent.
En avril 2026, le licenciement d’Olivier Nora, à la tête de Grasset depuis 26 ans, avait provoqué le départ de plus d’une centaine d’auteur∙ices. Le branlebas avait permis une prise de conscience du scénario catastrophe qui se joue : la croisade idéologique menée notamment par le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré et sa mainmise sur les secteurs des médias et de l’édition. Aussi vil que soit son dessein, il serait imprudent de focaliser toute l’attention sur une seule personne et sa bataille « au risque d’occulter le phénomène qui la rend possible : la concentration progressive et de plus en plus hégémonique du monde de l’édition, et ses conséquences en matière de disparition des petites et moyennes structures dans les domaines de l’impression, l’édition et la distribution. »1
Savoir qui tient les rênes est nécessaire à la compréhension des enjeux du secteur de l’édition. Comme le rappelle Thierry Discepolo2, fondateur de la maison indépendante Agone, « l’indépendance c’est [posséder] la propriété des moyens de production. C’est la propriété du capital. Tout le reste, cela s’appelle la dépendance. » Être indépendant∙e, c’est donc ne pas être la propriété d’un grand groupe, être libre de ses choix éditoriaux et ne pas exercer le métier d’éditeur de façon industrielle. Car éditer un livre n’est jamais neutre, c’est aussi une affaire politique. Et le naufrage du distributeur Makassar rappelle l’indispensable refonte du modèle économique de l’édition indépendante.

Imprimer en masse pour mieux jeter
Quand l’un des rouages de la chaine du livre se grippe, c’est toute une structure déjà bien fragile qui vacille. « À l’heure où nous écrivons ces mots, nous n’avons pas touché les recettes des ventes de nos livres en librairies depuis six mois, voire davantage, à cause des retards de paiement de factures qui risquent de n’être jamais honorées.“3, déclarent d’une même voix une cinquantaine d’éditeur∙ices.La chute d’un distributeur historique entraine des effets économiques retentissants sur le milieu du livre indépendant déjà confronté à des difficultés financières intrinsèques au fonctionnement de l’économie du livre. Secteur dont les travailleur∙euses œuvrent plus souvent par passion et conviction que pour les maigres retombées financières de leur activité.

Dans Édition, Frantz Olivié raconte en détail la chaine du livre, le cout réel de sa production et la redistribution à ses différents acteur∙ices. Aussi, sur le prix unique4 affiché, 20% vont au diffuseur (avec une répartition à part égale pour la diffusion et la distribution), de 50 à 60% à l’éditeur (répartis entre les couts de fabrication, la rétribution de l’auteur∙ice et l’éditeur) et de 30 à 40% au libraire.
Pour celles et ceux qui la vivent de l’intérieur, l’économie du secteur n’a pas de quoi faire rêver. Elle s’envole vite l’image du livre réceptacle de savoirs et faiseur de libertés. Le livre — cet objet culturel tant sacralisé — est avant tout un bien commercial dont la production montre les aberrations du néocapitalisme, avec deux caractéristiques principales : la surproduction et le conformisme.
Couverture du livre Édition de Frantz Olivié publié chez Anamosa
Au royaume de la surconcentration
Comme tout bien de consommation qui se respecte : pour appâter le chaland, il faut du neuf. Aussi, chaque rentrée littéraire voit la sortie d’environ 500 romans sur le marché français, tirés entre 700 et 40.000 exemplaires alors que chaque année 150 millions d’entre eux — soit un livre sur trois – sont envoyés au pilon et donc détruits car produits volontairement en trop grande quantité. « Les tombereaux de volumes en vrac continuellement déchargés sont comme une inondation qui menace de noyade la totalité du secteur. », se désole Frantz Olivié. Un mécanisme aberrant bien rôdé que refusent bon nombre de libraires indépendant∙es notamment en boycottant des rentrées littéraires en signe de résistance au flux incessant de nouveautés ou en optant pour une diffusion alternative comme celle proposée par Hobo Diffusion 5 – aussi impacté par la crise Makassar – dont le catalogue promeut l’édition indépendante et critique pour une circulation de la pensée politique et radicale.
La concentration est le premier effet de la surproduction créée par les grandes maisons d’édition. La cartographie publiée par Agone & Le vent se lève le montre très clairement : en France, 90 % de la production éditoriale est aux mains de quelques grandes fortunes, liées de loin ou de très près à des intérêts industriels, financiers et politiques. Les maisons Hachette, Madrigal, Albin Michel, Media Participation et Editis représentent à elles seules 70 à 80 % de l’édition, soit environ 90 % du chiffre d’affaires. Les quatre premières maisons étant par ailleurs propriétaires des plus importants systèmes de diffusion et distribution, elles règnent sur l’ensemble de la chaine. Il va sans dire que le paysage éditorial de l’hexagone est ultraconcentré. Une situation dont les effets percolent à l’ensemble de l’édition francophone, belge compris, tant il est complexe d’exister dans un secteur vampirisé.

Édition française : qui possède quoi ? Cartographie publiée par Agone & Le vente se lève
Et en Belgique alors ?
L’histoire de l’édition belge6 montre que les éditeurs ont toujours été contraints par des réalités commerciales : la concurrence de Paris, la taille réduite du marché belge francophone et la nécessité de trouver des niches rentables. C’est grâce à ce positionnement en marge et à leur indéniable créativité que les éditeurs locaux ont pu trouver au fil des siècles leur place dans des secteurs moins occupés par les éditeurs français : le livre religieux, l’édition scolaire, la littérature jeunesse, le livre pratique et la bande dessinée.
La Fédération Wallonie-Bruxelles partage largement l’écosystème du livre français tout en occupant une position périphérique qui produit des contraintes et des formes de résistance spécifiques. Les frontières du livre sont poreuses. De nombreux∙ses auteur∙ices belges francophones sont édité∙es dans l’Hexagone, tandis que les ouvrages des écrivain∙es françaises remplissent les rayons des librairies de Wallonie et de Bruxelles. Quant aux maisons d’édition indépendantes, leur dynamisme ne tarit pas, mais elles souffrent indéniablement de la survisibilisation des grandes maisons.
Selon les chiffres 20257 publiés par l’association des éditeurs belges (ADEB), le marché du livre de langue française en Belgique recule de 1,8 % en valeur, tandis que les chiffres pour la même période pour le marché français étaient en recul de 1 %.
Cinquante pour cent des éditeur∙ices belges francophones déclarent un chiffre d’affaires situé entre 30.000 euros et 2 millions d’euros. Selon les données transmises à l’ADEB, l’année 2025 a été très compliquée financièrement : en moyenne, ils et elles ont perdu un montant supérieur à 10 % de leur chiffre d’affaires.
L’activité globale du secteur éditorial belge francophone atteint 324,94 millions d’euros en 2025, soit une baisse limitée à 1,38 %. Cette relative stabilité s’explique par la progression soutenue de l’édition numérique (+10,6 %), qui compense en partie le recul des ventes de livres papier (-5,2%), la plus importante perte enregistrée depuis 2016, qui s’explique notamment par l’effondrement des ventes de livres imprimés en grandes surfaces alimentaires et un contexte global de baisse du pouvoir d’achat.
Médiation et diversité comme armes de résistance
Dès la fin du XIXe siècle apparait ce qui sera la figure moderne de l’éditeur : celui qui construit un catalogue, découvre des auteurs et assume un projet intellectuel8.Une conception du métier qui est largement défendue dans l’ouvrage de Frantz Olivié. Malgré la saturation du marché et la pression commerciale, l’auteur affirme qu’il demeure possible d’exercer un véritable choix éditorial et de préserver une part de liberté. L’édition n’est pas seulement une industrie dirigée par quelques grands capitaux, c’est aussi une activité de sélection, de médiation et de transmission qu’il est impérieux de conserver pour résister au conformisme de pensées et de contenus.
À la question de savoir si l’édition indépendante peut encore constituer un espace de diversité culturelle face à la concentration industrielle du marché, Cindy Vandermeulen, fondatrice et directrice de la maison d’édition liégeoise Courgette et membre du collectif Déborder Bolloré9nous répond par l’affirmative. « À nous de jouer notre rôle de médiateur∙ice culturel∙elle en allant à la rencontre des lecteur∙ices dans des endroits variés, en marge de rencontres. Il est vital pour notre secteur de faire parler de lui pour que les livres soient visibilisés et achetés. » Un avis similaire à celui de Soazic Courbet, gérante de la librairie lilloise L’Affranchie : « Être une librairie engagée, c’est défendre des catalogues, acheter des livres en sachant qu’ils ne se vendront pas seuls, qu’il faudra les lire, les conseiller, les défendre, parce que les médias n’en parleront pas. »10
On l’aura compris, la contrattaque des indés est un travail de fourmis, à l’image de celles en marche sur la couverture de l’ouvrage collectif Déborder Bolloré. Si l’exercice d’un contrepouvoir passe par l’entraide et les luttes communes, cela ne signifie pas pour autant que le secteur de l’édition doit parler d’une voix unique. Les maisons d’édition indépendantes aux discours et aux valeurs différentes ont une place à prendre et à préserver. C’est cela la garantie d’une bibliodiversité, une diversité culturelle appliquée au monde du livre, indispensable pluralisme éditorial. Et pour y contribuer, rendez-vous est donné dans une librairie indépendante. Il nous faut lire indé cet été. Et au-delà.

- « Édition : il faut sauver les indés » in Le Club de Médiapart, 3/07/2026 , https://blogs.mediapart.fr/les-invite-es-de-mediapart/blog/030726/edition-il-faut-sauver-les-indes
- « Le Bolloré qui cache la forêt : qui possède l’édition française ? », in Les Mutins de Pangée, mai 2026
- Ibid. « Édition : il faut sauver les indés »
- Le prix unique du livre est instauré en France par la loi du 10 août 1981, dite « loi Lang » du nom du ministre de la culture de l’époque. En Belgique francophone, le Décret pour la Protection culturelle du livre qui régit le prix unique a été adopté en 2017 et mis en application dès janvier 2018.
- La distribution du catalogue d’Hobo Diffusion, en France et en Belgique, est assurée par Makassar, en Suisse par Servidis et au Canada par Dimedia. Les difficultés de la société Makassar ont un impact direct sur la distribution des titres du catalogue.
- Pascal Durand, Tanguy Habrand, Histoire de l’édition en Belgique, XVe au XXIe Siècle, Les Impressions nouvelles, 2018.
- Tous les ans, l’ADEB compile les chiffres-clés de la production éditoriale des éditeurs et éditrices belges francophones. Voir les dernières statistiques économiques du livre https://www.adeb.be/fr/editeur/statistiques
- Pascal Durand, Tanguy Habrand, Histoire de l’édition en Belgique, XVe au XXIe Siècle, Les Impressions nouvelles, 2018.
- Une centaine de maisons d’édition indépendantes se sont réunies en mars 2025 pour publier le recueil Déborder Bolloré, critique de la concentration de l’édition et des médias entre les mains de milliardaires d’extrême droite.
- « Déborder, depuis une position de libraire engagée », Déborder Bolloré, Ouvrage collectif, Déborder Bolloré, coédition collective, CC BY – NC – ND, 2025.https://deborderbollore.fr/contributions/depuis-une-position-de-libraire-engagee-joies-et-limites-l-exemple-de-l-affranchie-librairie-a-lille