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Mission Arabie

Blog - Anathème par Anathème

mars 2014

Les mis­sions éco­no­miques à l’étranger font par­tie de ces évé­ne­ments rituels lors des­quels les pou­voirs monar­chique, démo­cra­tique, éco­no­mique et média­tique s’allient pour décro­cher des contrats, mener une opé­ra­tion de com­mu­ni­ca­tion à l’intention de la « métro­pole », faire connaître un pays qui appa­raît à peine sur une map­pe­monde, mettre en rela­tion les gens « qui comptent » et pro­duire des repor­tages exotiques […]

Anathème

Les mis­sions éco­no­miques à l’étranger font par­tie de ces évé­ne­ments rituels lors des­quels les pou­voirs monar­chique, démo­cra­tique, éco­no­mique et média­tique s’allient pour décro­cher des contrats, mener une opé­ra­tion de com­mu­ni­ca­tion à l’intention de la « métro­pole », faire connaître un pays qui appa­raît à peine sur une map­pe­monde, mettre en rela­tion les gens « qui comptent » et pro­duire des repor­tages exo­tiques dans des condi­tions de confort opti­males. Tout est alors réuni pour la mise en scène de diverses causes, allant des droits de l’homme dans le pays visi­té à l’utilité de notre si com­pé­tente monar­chie, en pas­sant par la néces­si­té de sou­te­nir la crois­sance de nos exportations.

Pour la der­nière visite du genre, en Ara­bie Saou­dite, on atten­dait bien enten­du une résur­gence des ques­tions des droits de l’homme et des droits des femmes. Car ce régime que nous sou­te­nons sans fai­blir depuis des décen­nies chaque fois que nous fai­sons le plein de notre auto­mo­bile a le mau­vais goût de tran­cher la main aux voleurs et de refu­ser aux femmes le droit de conduire (entre autres choses).

Certes, disait-on, notre délé­ga­tion por­tait haut l’affirmation de nos valeurs puisqu’elle était menée par une femme, notre prin­cesse Astrid. Pour un peu, on aurait pu croire que, face à une offre plé­tho­rique, nous avons cou­ra­geu­se­ment choi­si la femme… Les héri­tiers du sou­ve­rain étaient un peu jeunes pour l’exercice, le prince Laurent fut una­ni­me­ment jugé défa­vo­ra­ble­ment pour cet exer­cice, res­tait la prin­cesse. Dans ces cir­cons­tances, le fait qu’elle soit une femme fut sans doute un défaut de peu d’importance.

Arri­va ce qui devait arri­ver : les femmes furent priées de revê­tir l’abaya, elles assis­tèrent à une confé­rence de presse dans un coin sépa­ré de la salle, der­rière un mou­cha­ra­bieh qui les pro­té­geait du regard concu­pis­cent des hommes, etc. Rien que de très clas­sique sous ces latitudes.

Quel embar­ras, mes aïeux ! Il fut en effet des esprits cha­grins pour y trou­ver à redire, pour s’offusquer de ce que nous ne por­tions pas assez haut les cou­leurs de nos mer­veilleux prin­cipes démo­cra­tiques, pour se deman­der com­ment nous admet­tions que nos femmes sup­portent une telle humi­lia­tion. L’on fit remar­quer qu’il y avait pro­grès, autre­fois, c’est d’une autre pièce que les femmes pou­vaient assis­ter à la confé­rence de presse et que le paravent était ajou­ré… Louable effort, mais peu convainquant.

Il faut le recon­naître, il est fort désa­gréable de subir ain­si la loi du plus fort, du plus riche, de celui qui tient entre ses mains le des­tin de notre Peu­geot HDI… Ô com­bien ! La chose est d’autant plus ter­rible que, nous, démo­crates, n’oserions abu­ser de notre posi­tion domi­nante, par exemple, en consi­dé­rant comme ter­ra inco­gni­ta la moi­tié de la pla­nète, en évan­gé­li­sant à coups de crosse, en impor­tant nos codes civils et pénaux sous des cli­mats que jamais Napo­léon n’imagina, en impo­sant nos ortho­doxies éco­no­miques, en pro­mou­vant nos pro­duits à coups de canon, en hâtant des tran­si­tions sociales qui mène­ront imman­qua­ble­ment à une féli­ci­té égale à la nôtre, en défen­dant le droit à l’esclavage sala­rié volon­taire et la mar­chan­di­sa­tion des corps exo­tiques… Jamais…

Nous, les ver­tueux pro­mo­teurs de toutes les éman­ci­pa­tions, les cham­pions de la libé­ra­tion de la femme étions en droit de pro­tes­ter… mais n’avions les moyens de notre si jus­ti­fiée indi­gna­tion. Les pétro­dol­lars étouf­faient en nos gosiers les hur­le­ments que notre âme démo­cra­tique nous inci­tait à pous­ser… Malé­dic­tion ! Quelle est dure, la loi de l’hôte auquel nous qué­man­dons le gîte et le couvert !

Heu­reu­se­ment, un moment de honte est vite pas­sé. Si bien que, sou­la­gées que ce fut fini, nos élites s’empressèrent de rem­bar­quer dans leurs avions, espé­rant ren­trer au pays à temps pour sou­te­nir de leur belle voix de démo­crate le pro­jet de décret wal­lon visant à inter­dire aux fonc­tion­naires en contact avec le public le port du voile… euh, par­don, de tout signe convic­tion­nel osten­ta­toire. Car enfin, il y va de la liber­té de la femme et il est de bonne guerre que celui qui qué­mande la faveur d’un emploi se plie aux exi­gences convic­tion­nelles de l’employeur qui consent à l’accueillir.

Anathème


Auteur

Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s'est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd'hui le regard lucide d'un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes. Son expérience du pouvoir l'incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d'ordre dans ce monde qui va à vau-l'eau.