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Les indicateurs en trompe‑l’oeil

Blog - Délits d’initiés - croissance économie statistiques par Olivier Derruine

juin 2018

Son­nez haut­bois, réson­nez musettes : « Les taux de crois­sance [en Europe] ont dépas­sé les attentes en 2017, attei­gnant leur plus haut niveau depuis 10 ans. Ces taux devraient demeu­rer éle­vés en 2018 et se tas­ser légè­re­ment seule­ment en 2019. » La Com­mis­sion euro­péenne dis­si­mule mal son enthou­siasme exta­tique : la crise semble enfin appar­te­nir au pas­sé. Des emplois […]

Délits d’initiés

Son­nez haut­bois, réson­nez musettes : « Les taux de crois­sance [en Europe] ont dépas­sé les attentes en 2017, attei­gnant leur plus haut niveau depuis 10 ans. Ces taux devraient demeu­rer éle­vés en 2018 et se tas­ser légè­re­ment seule­ment en 2019. » La Com­mis­sion euro­péenne dis­si­mule mal son enthou­siasme exta­tique : la crise semble enfin appar­te­nir au pas­sé. Des emplois (de qua­li­té dou­teuse) sont mas­si­ve­ment créés et les finances publiques devraient méca­ni­que­ment retour­ner dans le vert. Mais que demande le peuple ?

Le hic est que la crois­sance du pro­duit inté­rieur brut (PIB) ne révèle nul­le­ment la pros­pé­ri­té et encore moins le bon­heur des indi­vi­dus du pays pour lequel cet indi­ca­teur est mesu­ré. Ses concep­teurs n’ont d’ailleurs jamais eu cette pré­ten­tion (l’économiste Simon Kuz­nets était bien conscient que « the wel­fare of a nation can scar­ce­ly be infer­red from a mea­sure of natio­nal income »). Néan­moins, ce rac­cour­ci s’est lové dans notre conscience col­lec­tive. Avec le taux d’emploi, c’est l’indicateur qui parle le plus à la popu­la­tion même si Wal­ter le libraire ou la ména­gère de plus de cin­quante ans sont sûre­ment bien inca­pables d’expliquer de quoi il retourne exac­te­ment. Bizar­re­ment, en dépit de la prise de conscience de plus en plus par­ta­gée de ces lacunes, le PIB reste l’objectif numé­ro 1 des poli­tiques éco­no­mique, voire sociale et envi­ron­ne­men­tale, juste avant l’augmentation des expor­ta­tions (qui ren­voie à une concep­tion étri­quée de la « compétitivité »).

C’est ain­si qu’une branche de la dis­ci­pline éco­no­mique — dont l’économiste belge, Géral­dine Thi­ry est l’une des repré­sen­tantes — s’est inté­res­sée aux indi­ca­teurs alter­na­tifs ou com­plé­men­taires, com­po­sites ou non, au PIB comme le bon­heur natio­nal brut, l’indicateur d’épargne véri­table ou l’indice de la pla­nète vivante pour n’en citer que quelques-uns. (Pour une liste plus com­plète, voir le tableau 1 ici.) L’engouement fut tel que l’OCDE, la Com­mis­sion ou Nico­las Sar­ko­zy se sont empa­rés du sujet, sans tou­te­fois que cet inté­rêt momen­ta­né ne se tra­duise par un effort conti­nu pour impo­ser dans le pro­ces­sus déci­sion­nel et les esprits ces nou­veaux ins­tru­ments de mesure.
Même s’ils pré­sentent des avan­cées par rap­port au PIB, ces indi­ca­teurs de type « end of pipe » (en aval) mesurent tou­jours un out­put, le résul­tat de pro­ces­sus inter­agis­sant les uns sur les autres et d’événements pré­sen­tant une cer­taine réma­nence. Ils négligent un para­mètre plus simple à appré­hen­der et essen­tiel pour le bon fonc­tion­ne­ment de nos éco­no­mies et plus encore pour la sta­bi­li­té de nos socié­tés, à savoir l’énergie. Or, les rap­ports alar­mistes s’accumulent (essen­tiel­le­ment dans les tiroirs des déci­deurs et des admi­nis­tra­tions). Ils sou­lignent tous que le temps de l’énergie abon­dante est révo­lu. Mal­gré leurs conclu­sions conver­gentes et uni­voques, leur impact demeure mar­gi­nal en rai­son du « bou­let men­tal » du PIB (et peut-être aus­si, avouons-le, à cause de la pro­fon­deur des chan­ge­ments struc­tu­rels que leur juste prise en compte exige).

L’indicateur complémentaire par excellence

Le taux de ren­de­ment éner­gé­tique est ici un indi­ca­teur déci­sif. Il s’exprime comme le rap­port entre la quan­ti­té d’éner­gie uti­li­sable acquise à par­tir d’une source don­née d’éner­gie, rap­por­tée à la quan­ti­té d’éner­gie dépen­sée pour obte­nir cette éner­gie, compte tenu de la tech­no­lo­gie employée et du lieu de pro­duc­tion. Ouf ! Plus ce ratio est éle­vé, plus la source d’énergie est « bonne » dans le sens de « ren­table ». Mais voi­là qu’au cours des der­nières décen­nies, le taux de retour éner­gé­tique a décliné.

À par­tir de la deuxième moi­tié du XIXe siècle, les pays occi­den­taux fon­dèrent gra­duel­le­ment leur déve­lop­pe­ment et leurs empires sur le pétrole qui révé­lait peu à peu son poten­tiel, non plus seule­ment comme déta­chant ou com­bus­tible pour lampes, mais sur­tout comme source éner­gé­tique à ren­de­ment très éle­vé. Mais, entre 1930 et aujourd’hui, son taux de ren­de­ment a été divi­sé par 6 à 10 selon les esti­ma­tions. La rai­son est simple : si à l’époque, le pétrole était abon­dant et qu’il suf­fi­sait de plan­ter un der­rick pour que l’or noir jaillisse, ce n’est plus le cas depuis des années. Les puits les plus pro­li­fiques se sont assé­chés et peu de nou­velles décou­vertes du même ren­de­ment ont été réa­li­sées. À l’heure actuelle, seuls le gaz natu­rel et le char­bon pré­sentent un taux éle­vé qui assure l’attractivité de ces filières. Mais, c’est sans consi­dé­ra­tion pour les aspects géos­tra­té­giques (un pays euro­péen sur quatre dépend à plus de 50 % de la Rus­sie pour son appro­vi­sion­ne­ment en gaz, ce qui consti­tue une vul­né­ra­bi­li­té de l’UE, puisqu’elle est de fac­to subor­don­née à la bien­veillance de Vla­di­mir Pou­tine qui peut déci­der de fer­mer les vannes en cas de contra­rié­tés) ou envi­ron­ne­men­taux (le char­bon est l’énergie la plus pol­luante et, à ce titre, son déve­lop­pe­ment est incom­pa­tible avec l’Accord cli­ma­tique de Paris). 

Par­tant de ce constat de raré­fac­tion du pétrole et des limites du char­bon et du gaz natu­rel, l’hydro-électricité, l’éolien et dans une moindre mesure le pho­to­vol­taïque appa­raissent par­mi les alter­na­tives comme les filières les plus inté­res­santes, d’autant qu’elles par­ti­cipent de notre indé­pen­dance éner­gé­tique et per­met­tront, à terme, de réduire la fac­ture éner­gé­tique. Tou­te­fois, elles pré­sentent des taux de ren­de­ment éner­gé­tique infé­rieur à celui du pétrole d’il y a quelques décen­nies. Elles sont de sur­croît très gour­mandes en métaux dits rares dont l’Europe est glo­ba­le­ment dépour­vue et dont l’obtention résulte de méthodes de pro­duc­tion extrê­me­ment nocives pour les éco­sys­tèmes et les espèces (y com­pris les humains) qui en dépendent. 

La Banque mon­diale a éta­bli qu’une tran­si­tion éner­gé­tique bas car­bone met­tant en avant ces filières don­ne­rait lieu « à une aug­men­ta­tion de la demande d’acier, d’aluminium, d’argent, de cuivre, de plomb, de lithium, de man­ga­nèse, de nickel et de zinc, ain­si que de cer­taines terres rares, telles que l’indium, le molyb­dène et le néo­dyme. Cette hausse pour­rait être par­ti­cu­liè­re­ment mar­quée sur le seg­ment des accu­mu­la­teurs élec­triques, où l’augmentation de la demande de métaux (alu­mi­nium, cobalt, fer, plomb, lithium, man­ga­nèse et nickel) pour­rait être mul­ti­pliée par plus de 1 000% si les pays prennent les mesures néces­saires pour main­te­nir les tem­pé­ra­tures à ou en deçà de 2° C. » C’est dire si la ques­tion de l’atténuation des chan­ge­ments cli­ma­tiques vient buter sur la contrainte de la dis­po­ni­bi­li­té des res­sources (Voir éga­le­ment cette recen­sion dans le n°3 de La Revue nou­velle (2018) du livre de Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares).

Il semble donc assez invrai­sem­blable que les mul­tiples contraintes pesant sur les éner­gies conven­tion­nelles et non conven­tion­nelles nous per­mettent de satis­faire nos besoins éner­gé­tiques futurs. C’est d’autant plus vrai si l’on intègre dans l’équation la hausse atten­due de la popu­la­tion mon­diale (+2 mil­liards d’ici 2050) et le fait que les pays émer­gents calquent leur modèle de consom­ma­tion sur le nôtre, lequel est déjà en soi insoutenable.

Une question civilisationnelle

L’enjeu éner­gé­tique dépasse tou­te­fois les pré­oc­cu­pa­tions envi­ron­ne­men­tales, éner­gé­tiques et géo­po­li­tiques. Il s’agit rien de moins que d’une ques­tion civilisationnelle.

Avec le temps, nos socié­tés se sont com­plexi­fiées et cha­cun de ses élé­ments consti­tu­tifs (indi­vi­dus, admi­nis­tra­tions, entre­prises) sont de plus en plus connec­tés, liés les uns aux autres ; leurs com­por­te­ments et déci­sions ont des réper­cus­sions sur les autres en temps (qua­si) réels. 

Ces deux traits mar­quants (com­plexi­té et inter­con­nexions) sont d’au­tant plus saillants que, d’une part, la taille du groupe fai­sant socié­té est grande et que, d’autre part, l’in­té­gra­tion éco­no­mique et finan­cière, via notam­ment les accords com­mer­ciaux, et la spé­cia­li­sa­tion des entre­prises avancent. 

Or, l’His­toire a mon­tré que plus une socié­té s’en­fonce dans une com­plexi­té et une inter­dé­pen­dance accrues, plus elle requiert d’éner­gie pour sa sta­bi­li­té et sa péren­ni­sa­tion. Plus encore, dans le contexte de nos éco­no­mies néo­li­bé­rales où la concur­rence est pro­mue, une dépense éner­gé­tique consi­dé­rable est gas­pillée par les membres de la socié­té dans la seule fin d’é­vi­ter une dégra­da­tion de leurs condi­tions de vie et de tra­vail, de leurs chiffres d’affaires. Bref, pour pré­ser­ver le sta­tu quo. Toute amé­lio­ra­tion est un bonus chi­che­ment acquis (Har­mut Rosa, Fred Hirsch).
Aus­si, l’explication prin­ci­pale de l’ef­fon­dre­ment des civi­li­sa­tions pas­sées consiste dans l’in­ca­pa­ci­té à anti­ci­per et gérer les chocs. Et le pro­chain choc, nous l’avons vu, pour­rait bien être énergétique.

Pour évi­ter un tel désastre, il convient dès lors de recen­trer nos besoins éner­gé­tiques sur ce qui est essen­tiel et à faire les bons choix en termes de prio­ri­sa­tion des inves­tis­se­ments et des valeurs que l’on par­tage et veut incul­quer aux géné­ra­tions futures. C’est un vaste débat de socié­té qu’il convient de mener afin d’anticiper et de gérer ce momen­tum civi­li­sa­tion­nel. Les élec­tions de 2019 devraient être l’occasion de faire émer­ger ces sujets au lieu de s’interroger sur ce qui pour­rait encore accé­lé­rer la crois­sance du PIB qui s’apparente à cet égard à un indi­ca­teur de la vitesse à laquelle nous fon­çons droit dans le mur des contraintes bio­phy­siques de la Pla­nète et nous dis­lo­quons nos socié­tés. On peut rêver.

Olivier Derruine


Auteur

économiste, conseiller au Parlement européen