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Les héros de la toile

Blog - Anathème - populisme presse par Anathème

septembre 2015

Il faut pou­voir saluer les vrais héros, ceux sans qui nous vivrions sous la botte de l’ennemi, sans qui nous men­die­rions notre pain, sans qui nous ne serions pas là, sans qui nos enfants mour­raient len­te­ment d’un can­cer de la thyroïde.

Anathème

Ain­si, pre­nez les liqui­da­teurs, ces hommes qui, sans qu’on les ait infor­més de l’ampleur du dan­ger, se sont relayés de seconde en seconde au che­vet du réac­teur de Tcher­no­byl, lorsque celui-ci cra­chait radio­élé­ments toxiques et radia­tions, pour jeter du béton et bri­co­ler un pre­mier sar­co­phage sur le réac­teur détruit. Alors que toute une région fuyait les nuées mor­telles, ils sacri­fiaient leur vie pour que notre conti­nent ne devienne pas un tombeau. 

Aujourd’hui, la plu­part sont morts tra­gi­que­ment des mala­dies pro­vo­quées par les radia­tions et les poi­sons qu’ils ont absor­bés à notre place, et ceux qui sur­vivent sont malades. Ces héros sans hom­mages ciné­ma­to­gra­phiques, sans cime­tières gran­dioses, sans monu­ments aux morts sur les places de vil­lages, ces héros nous ont sauvés.

Il est d’autres jeunes gens qui sacri­fient leur san­té et leur vie au ser­vice de la col­lec­ti­vi­té. Petites mains déri­soires face à un monstre déchaî­né, pour un salaire ridi­cule, sans en attendre de recon­nais­sance, au risque de deve­nir des parias, expo­sés aux cra­chats et quo­li­bets, sans avoir jamais eu connais­sance de l’ampleur des risques, tom­bant comme des mouches, sans sou­tien psy­cho­lo­gique, sans pro­gramme de réin­té­gra­tion sociale, sans indem­ni­té pour leurs veuves et orphe­lins, chaque jour, jusqu’à l’épuisement, ils combattent.

Oh, point de com­bi­nai­sons étanches, pas davan­tage de masques res­pi­ra­toires, pas de pel­le­teuses, ni de pioches. Rien qu’une sou­ris, un écran, un ordi­na­teur pous­sif, une connexion ADSL, par­fois même 56K. A mains nues, ils remuent la bourbe des forums en ligne. Car patrons de presse et chefs de rédac­tion ont misé gros sur les réac­tions en chaîne : publier des nou­velles invé­ri­fiables, des articles se rédui­sant presqu’à un titre, des compte-ren­du de rumeurs, des pré­sen­ta­tions de son­dages bidons, des titres raco­leurs, des pho­tos aux légendes nau­séeuses… Aus­si­tôt le com­bus­tible dans le réac­teur en ligne, la tem­pé­ra­ture monte : com­men­taires hai­neux, ortho­graphe absurde, syn­taxe chao­tique, racisme, sexisme, insultes, for­mules à l’emporte-pièce. L’ensemble des abru­tis et des frus­trés du pays semblent s’être don­né ren­dez-vous pour éruc­ter contre les migrants, les Arabes, les étran­gers, les autres, les Roms, les éco­los, les jeunes, les délin­quants, les tous-pour­ris. Beso­gneuses four­mis de la haine, ces citoyens apportent cha­cun leur obole : un pré­cieux clic sur la page, le char­ge­ment de publi­ci­tés et leur écot dans l’escarcelle du patron de média. Sus­ci­ter du com­men­taire, de la polé­mique, viser sous la cein­ture, pro­mou­voir la bêtise et l’ignorance, encou­ra­ger la hargne, tout est bon pour­vu que l’on clique et que cela rapporte !

Mais, hélas, en démo­cra­tie, des garde-fous empêchent que l’on pro­fite tran­quille­ment des divi­dendes de la haine. Des lois condamnent le racisme, des dis­cours bien-pen­sants appellent à la modé­ra­tion et, même, les organes régu­la­teurs de la pro­fes­sion de jour­na­liste, mal­gré leur envie de regar­der ailleurs, ne peuvent évi­ter de tan­cer de temps à autre les titres qui tentent légi­ti­me­ment de conser­ver de pré­cieuses parts de marché.

Une seule solu­tion, alors : mettre en place les appa­rences d’un contrôle. On engage des modé­ra­teurs. Ils liront jusqu’à l’intoxication des com­men­taires absurdes et répu­gnants et, de temps à autre, trou­ve­ront le temps d’en sup­pri­mer un ou de blo­quer Pupuce2015 ou VraiBelge1180. Insuf­fi­sants à la tâche, ils se ren­dront vite compte que, lorsqu’il est ques­tion de le vider, le ton­neau des Danaïdes se révèle éga­le­ment sans fond. Alors, désa­bu­sés, dépri­més, épui­sés, étouf­fés de remugles, ils per­dront pied.

Rem­pla­cés par de jeunes recrues pro­mises à un des­tin aus­si tra­gique, ils fini­ront leurs jours tris­te­ment, coma­teux, au fond d’une rédac­tion spor­tive, du ser­vice de com­mu­ni­ca­tion d’un minis­tère ou d’un canal.

Qu’y a‑t-il de plus révol­tant que le sacri­fice de ces jeunes gens sur l’autel de la bien-pen­sance ? Ah, les rédac­teurs en chef de ces organes, leurs patrons et action­naires, eux, se pas­se­raient bien de cette héca­tombe, si seule­ment on lais­sait par­ler libre­ment le peuple sou­ve­rain lorsque la presse l’invite à par­ti­ci­per au débat public !

Anathème


Auteur

Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s'est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd'hui le regard lucide d'un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes. Son expérience du pouvoir l'incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d'ordre dans ce monde qui va à vau-l'eau.