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Lénine, reviens, nous sommes devenus flous !

Blog - Anathème par Anathème

juin 2025

Après des décennies de lutte acharnée, nous avons vaincu le communisme. Certes, la Corée et Cuba sont toujours derrière leur rideau de fer, mais qui se soucie de ces nains internationaux ? Bien entendu, la Chine se réclame toujours du communisme, mais il n’y a plus guère que quelques apparatchiks provinciaux qui le fassent au premier degré. […]

Anathème

Après des décennies de lutte acharnée, nous avons vaincu le communisme. Certes, la Corée et Cuba sont toujours derrière leur rideau de fer, mais qui se soucie de ces nains internationaux ? Bien entendu, la Chine se réclame toujours du communisme, mais il n’y a plus guère que quelques apparatchiks provinciaux qui le fassent au premier degré.

Et depuis notre victoire ? Depuis, nous ne savons plus où nous en sommes.

Certainement, le plus réjouissant est qu’en l’absence d’un ennemi clairement identifié, oppresseur de la liberté, enfermant son peuple et le privant de tous ses droits, nous ne sommes plus obligés de faire assaut de convictions démocratiques. Nous sommes le parti de la liberté et plus personne ne peut dire le contraire. Au fond, nous ne tenions à la démocratie que pour faire enrager les cocos…

Plus besoin de se forcer à accueillir des migrants pour gagner le droit de critiquer les Soviets ! Pas davantage, de veiller à ce que les plus pauvres ne meurent pas de faim et soient plus ou moins logés pour empêcher les Rouges de leur promettre des lendemains qui chantent. Et ne parlons pas de contribuer aux finances publiques et à la redistribution, histoire de pouvoir parader dans les institutions nationales en champions de la justice sociale. Il n’est même plus nécessaire de se demander de quelle idéologie se réclame un dictateur sanguinaire avant de le soutenir, la richesse de son sous-sol nous suffit désormais !

Hélas, la médaille a son revers ! Nous sommes libres de faire ce que nous voulons, plus rien ne nous oblige à être bienveillants envers quiconque, nous pouvons fréquenter qui nous voulons… mais qui nous aime ? Au bon vieux temps, nous étions des champions de la liberté et du progrès, des parangons du développement, des arbitres des moralités ! Nous n’avions pas besoin de baïonnettes, nous, pour nous faire acclamer, contrairement aux vieillards cacochymes de la place Rouge ! Comme nous étions débonnaires et naturellement aimables, par comparaison avec l’ogre communiste !

Quel est notre but ? Foutre les étrangers dehors ? Certes ! Interdire les livres qui nous déplaisent ? Fort bien ! Museler les minorités, les minorisés, les racisés ? Oui, oui, bien entendu… Mais quel sens tout cela a‑t-il sans l’amour ?

Oh, je sais, les plus durs d’entre nous s’en moquent et préfèrent le pouvoir à la tendresse. Mais nous sommes nombreux à ne pouvoir nous passer de la chaleur humaine, des acclamations, des prix internationaux, des congratulations, des honneurs en tout genre. Ah, le peuple regardait autrement ses maitres quand ceux-ci pouvaient encore soutenir qu’ils luttaient pour de grands principes !

Nous, membres de l’élite, ne sommes du reste pas si différents de notre petit personnel. Cette cohorte de petits entrepreneurs, de cadres, de mandataires d’intercommunales n’a de pouvoir que sur quelques sous-fifres, vit confortablement, mais sans excès… on comprend qu’elle tienne à ses quinze jours annuels de puissance, d’envi et d’admiration de la population, dans un club all in d’un pays émergent… Il est logique que nous, qui avons été habitués à mieux, espérions la gloire et l’amour des foules.

Certes, haïr et mépriser apporte quelque consolation. Qu’y a‑t-il, d’ailleurs, de plus proche de l’amour réciproque qu’une haine partagée ? Mais nous ne nous faisons pas d’illusions : ce n’est qu’un pis-aller. La haine de l’Arabe, commune au supporter de foot en ratonnade et au dirigeant excusant à la radio un génocide en cours, c’est bien entendu de la chaleur inhumaine… Mais au fond, cette brutalité nous avilit, nous, êtres délicats. Elle n’a pas la douceur du regard humide du migrant – survivant d’un odieux massacre perpétré par l’hydre stalinienne – nous remerciant pour quelques rogatons et un abri précaire… L’indifférente charité que nous pratiquions n’était-elle pas une manière de vivre notre racisme infiniment plus raffinée que les outrances de notre époque ? Notre supériorité même – et notre possibilité de mépriser l’Autre – ne tenait-elle pas en bonne part à ce que, malgré notre dégout, nous consentions à laisser vivre, et même à alimenter, la vermine qui nous entourait. Le plaisir de l’oppression, pour un être distingué, tient-il au fait de provoquer la chute ou de savoir que l’on pourrait le faire à tout moment ? Cherchons-nous la fugace brutalité des émotions fortes ou l’interminable et langoureux délice des dominations raffinées ? Poser ces questions, c’est y répondre.

Voilà ce que nous a couté la chute du communisme : notre statut de démiurges et la jouissance qu’il nous procurait ! Que reste-t-il de nous ? Des êtres flous, réduits à invoquer l’Occident chrétien, les traditions ou la Nature pour nous offrir un peu de grandeur. Et ce ne sont pas les évanescents Frères musulmans, les jeunes activistes climatiques, ni nos insaisissables et mafieux pourvoyeurs de stupéfiants qui nous tireront d’affaire.

Aussi, à mon propre étonnement, je me prends à rêver d’un réveil du communisme international. Lénine, reviens !

Anathème


Auteur

Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s'est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd'hui le regard lucide d'un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes. Son expérience du pouvoir l'incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d'ordre dans ce monde qui va à vau-l'eau.
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