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Le « tax shift », c’est du bon sens !

Blog - Anathème par John Common Jr.

août 2015

Le doc­teur John Com­mon Jr. ayant du temps l’é­té, il nous fait l’hon­neur d’un deuxième billet, entre deux Dai­ki­ris au bord de sa piscine. 

Anathème

Le gou­ver­ne­ment belge emboîte le pas du gou­ver­ne­ment fran­çais pour lan­cer ce que d’aucuns nomment un « tax shift ». Insis­tons sur une remarque limi­naire : l’objectif prin­ci­pal du tax shift est évi­dem­ment de bais­ser les coûts du tra­vail pour plus de com­pé­ti­ti­vi­té par rap­port aux grandes puis­sances éco­no­miques. Point barre. En d’autres termes, il s’agit de payer moins cher le tra­vailleur, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment (charges sociales et autres impôts visant à finan­cer les ser­vices publics et la sécu­ri­té sociale), et de com­pen­ser ce chan­ge­ment pour le bud­get de l’État en allant cher­cher des recettes ailleurs. Nous, experts, sommes tous à l’unisson de cet objec­tif, et il faut vrai­ment une dose de mau­vaise foi poli­tique et d’incompétence jour­na­lis­tique pour lais­ser accroire qu’il y a un autre sens à ces mesures.

Rap­pe­lons ensuite que l’usage du terme anglais shift est tout à fait appro­prié, le mot décou­lant de la racine pro­to-ger­ma­nique skif­tan qui ren­voie à la fois au fait de sépa­rer, de clas­si­fier, mais aus­si de « four­nir un effort pour modi­fier ». L’expression anglo-saxonne popu­laire du milieu du XVe siècle où ledit mot devint cen­tral est d’ailleurs to make shift au sens de « faire des efforts en vue d’un mou­ve­ment », « four­nir un labeur pour trans­for­mer ». L’intelligence col­lec­tive sous-jacente à l’usage du syn­tagme « tax shift » est ici plei­ne­ment démon­trée : oui, il s’agit de four­nir un effort, un labeur, pour modi­fier les règles des caté­go­ries taxa­toires. En gros, il s’agit de dimi­nuer la taxa­tion du tra­vail en aug­men­tant le labeur four­ni. Et qui doit four­nir ce labeur ? Et bien, c’est là où il nous faut en reve­nir à quelques fon­da­men­taux socio­lo­giques pour bien com­prendre com­ment un tax shift peut être efficace. 

Nous consi­dé­re­rons ici comme exemple par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant l’augmentation de la TVA sur l’électricité pré­vue par le gou­ver­ne­ment du jeune et dyna­mique Pre­mier ministre belge, Charles Michel. Il s’agit d’une mesure de bon sens : on le sait, il faut en Bel­gique limi­ter la consom­ma­tion éner­gé­tique pour mini­mi­ser le risque de black out, lié à l’impossibilité d’une pleine exploi­ta­tion des cen­trales nucléaires par res­pect de normes de sécu­ri­té. Mais il y a un aspect plus fon­da­men­tal que l’on oublie : la TVA sur l’électricité n’est pas un impôt pro­gres­sif (la TVA tout court ne l’étant pas plus, comme l’ont magni­fi­que­ment mon­tré les éco­no­mistes Alain Tran­noy et Nico­las Ruiz). Plus encore dans le cas spé­ci­fique de l’électricité, la TVA est en fait un impôt inver­se­ment pro­gres­sif : la consom­ma­tion éner­gé­tique des plus riches repré­sen­tant une part véri­ta­ble­ment infime de leurs dépenses, qui sont elles-mêmes lar­ge­ment infé­rieures à leurs reve­nus, l’impôt sur leur consom­ma­tion d’énergie repré­sente aus­si une part extrê­me­ment faible de leurs dépenses. Les plus pauvres, en revanche, consacrent une pro­por­tion énorme de leurs dépenses à l’électricité : ils seront donc lar­ge­ment plus tou­chés que les plus riches, l’effort sera pour eux très conséquent.

« Mais, me direz-vous, c’est fort injuste ! » « Et bien, rétor­que­rons-nous tout net, non, pas du tout. C’est une ques­tion de bon sens. » Rap­pe­lons d’abord que les pauvres sont bien plus nom­breux que les riches. Rap­pe­lons ensuite qu’ils regardent beau­coup la télé­vi­sion, jouent beau­coup à des jeux infor­ma­tiques, cui­sinent en usant d’équipement élec­tro­mé­na­ger à bas prix et pleins de courts-cir­cuits, voire pire, chauffent leur loge­ment mal iso­lé via des radia­teurs élec­triques. Tout ceci nous amène à un constat : le pauvre pour­rait faire preuve d’un peu de bonne volon­té pour dimi­nuer sa dépense éner­gé­tique. Il suf­fit d’en reve­nir à quelques méthodes simples, bien connues des ouvriers des régions houillères, mais oubliées depuis : par exemple, la chambre com­mune fami­liale, qui per­met de se tenir au chaud en récu­pé­rant l’énergie calo­ri­fique des corps, l’isolation ther­mique des bâti­ments par triple couche de glaise, de paille et de papier jour­nal, l’usage de maté­riel de cui­sine tra­di­tion­nel (fouet à main) et la confec­tion de plats simples, mais robo­ra­tifs (ragoûts de légumes gros­siè­re­ment taillés, salades de pommes-de-terre cuites au Zibro Kamin). Et pour le diver­tis­se­ment, il serait bien plus utile que les pauvres retournent aux acti­vi­tés col­lec­tives, depuis les séances de caté­chismes jusqu’aux tour­nois de sport entre usines ou entre bureaux de chô­mage. De la sorte, au prix fina­le­ment de réajus­te­ments mineurs des modes de vie ame­nant d’ailleurs à une vie plus saine et plus col­lec­tive, le pauvre peut ren­ver­ser la ten­dance de la TVA à être fina­le­ment un impôt inver­se­ment progressif.

Pas­sons, en regard, au cas du riche : le riche a déjà opti­mi­sé son usage élec­trique dans les diver­tis­se­ments, inves­tis­sant dans un sys­tème audio high tech avec fonc­tion « green touch », le met­tant auto­ma­ti­que­ment en veille ; il a déjà iso­lé avec les tech­niques der­nier cri sa chambre, son dres­sing et sa salle de bain en enfi­lade, pré­mu­nis­sant ses cos­tumes contre toute humi­di­té et sa chambre contre toute baisse de tem­pé­ra­ture ; il a déjà équi­pé sa cui­sine d’appareils alle­mands de gamme supé­rieure. Quels efforts com­plé­men­taires pour­rait-il bien four­nir sans que ses condi­tions de vie ne s’en trouvent fon­da­men­ta­le­ment et défa­vo­ra­ble­ment modi­fiées ? Il faut relire La Dis­tinc­tion de Pierre Bour­dieu, n’en déplaise à cer­tains de mes col­lègues ! Bien sûr, les nom­breuses réflexions mar­xi­santes de ce socio­logue sont pénibles, mais on trouve au milieu de ses pages quelques traits ins­pi­rés, notam­ment lorsqu’il sou­ligne que d’infimes dif­fé­rences dans les « goûts » peuvent signi­fier d’énormes dif­fé­rences en termes de posi­tions sociales, puisque les goûts consti­tuent des mar­queurs sociaux. Il sou­ligne d’ailleurs que c’est par­ti­cu­liè­re­ment le cas dans l’élite des classes supé­rieures. Il y a là une réa­li­té pro­fonde, un fait social majeur : un riche est beau­coup plus sujet à un rejet de son groupe social lorsqu’il n’a pas l’occasion d’afficher les sym­boles de son rang. 

Vous pour­rez sans pro­blème ren­trer en boîte de nuit à Tubize affu­blé d’une cas­quette Nike contre­faite en Chine ou d’un cos­tume trois pièces ; mais essayez de ren­trer au Cercle de Lor­raine avec des bas­kets ou sans cra­vate. Vous pour­rez sans sou­ci payer votre consom­ma­tion chez Anna en face de la (future) gare de Mons en pièces, en cash ou par carte de débit ou de cré­dit (moyen­nant une infime sur­taxe), essayez de payer dans un res­tau­rant trois étoiles au Miche­lin avec autre chose que des grosses cou­pures ou une carte de cré­dit gold ou pla­ti­num. Vous pou­vez arri­ver à une céré­mo­nie de mariage d’un pauvre affu­blé d’un jog­ging pour peu qu’il soit uni ou rela­ti­ve­ment sobre, ten­tez seule­ment de péné­trer une fête simi­laire sans jaquette, gant et fleur à la bou­ton­nière dans les quar­tiers les plus hup­pés des grandes villes. Non, c’est évident, les riches n’ont pas les moyens de faire des éco­no­mies, et il faut être par­ti­cu­liè­re­ment cruel pour le leur impo­ser. Heu­reu­se­ment, beau­coup de tra­vaux l’ont com­pris, qui traitent de « nou­velles formes de pré­ca­ri­té » per­met­tant de poin­ter la cruau­té du déclas­se­ment des plus nan­tis et ins­pi­rant les poli­tiques visant à « pré­ser­ver le pou­voir d’achat » de tous (en ce com­pris des mieux dotés). 

Reve­nons au « tax shift »: nous pour­rions consi­dé­rer encore la hausse des accises sur l’alcool et le tabac, la taxe sur les bois­sons sucrées, pour mon­trer que le même type de constat s’applique par­fai­te­ment. Ain­si, s’il a été scien­ti­fi­que­ment démon­tré que la hausse de la TVA ne peut, au mieux, répondre à des objec­tifs de redis­tri­bu­tion que très à la marge, il convient d’insister sur un autre aspect béné­fique de ces mesures, quant à lui trop sou­vent négli­gé : ces aug­men­ta­tions per­mettent de cor­ri­ger les com­por­te­ments des pauvres, dont le lais­ser aller est deve­nu abso­lu­ment impayable pour la col­lec­ti­vi­té, tout en pré­ser­vant les riches du risque insou­te­nable de déclassement. 

Du bon sens, disions-nous.

John Common Jr.


Auteur

John Common Jr. est Docteur en Sociologie. Auteur de nombreux articles à haut impact factor, il a donné de nombreux cours en tant que professeur invité dans les plus grandes universités globales. Ses recherches portent essentiellement sur les méthodes de sociologie économique quantitative, la sociométrologie et la psychosociologie numérique