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Le MR, la suédoise et le syndrome de Stockholm

Blog - e-Mois - Charles Michel MR suédoise par Quentin le Bussy

septembre 2014

En psy­cho­lo­gie, le syn­drome de Stock­holm est pro­ba­ble­ment l’un des plus connus. Il fut popu­la­ri­sé par les faits sur­ve­nus dans la ville qui lui don­na son nom, lorsque des ravis­seurs furent défen­dus par leurs otages contre les forces de l’ordre venues secou­rir ces der­niers. Il s’agit donc du déclen­che­ment chez des per­sonnes enle­vées d’une forme […]

e-Mois

En psy­cho­lo­gie, le syn­drome de Stock­holm est pro­ba­ble­ment l’un des plus connus. Il fut popu­la­ri­sé par les faits sur­ve­nus dans la ville qui lui don­na son nom, lorsque des ravis­seurs furent défen­dus par leurs otages contre les forces de l’ordre venues secou­rir ces der­niers. Il s’agit donc du déclen­che­ment chez des per­sonnes enle­vées d’une forme d’empathie voire de sou­tien envers leur ravisseurs.

Actuel­le­ment, le MR négo­cie, seul par­ti fran­co­phone, une alliance fédé­rale avec la N‑VA, le CD&V et l’Open-VLD. Sans reve­nir sur les cir­cons­tances de l’ouverture de cette négo­cia­tion, sa logique semble impa­rable : don­ner à la Bel­gique un gou­ver­ne­ment de centre-droit, voire de droite pure et simple, foca­li­sé sur les thèmes socio-éco­no­miques. Au regard des évé­ne­ments sur­ve­nus depuis les élec­tions de mai 2014 et du dérou­le­ment de la séquence de négo­cia­tion actuelle, on est en droit de se deman­der dans quelle mesure le Mou­ve­ment réfor­ma­teur ne serait pas atteint de ce syn­drome, au moins dans le chef de sa part pen­sante, agis­sante et com­mu­ni­cante. Ceci semble déter­mi­né par plu­sieurs fac­teurs congruents, à savoir : un rejet plus puis­sant que jamais du par­ti socia­liste en tant qu’institution, trop iné­luc­ta­ble­ment incon­tour­nable ; la séquence de contacts post-élec­tions, qui a vu le PS prendre de court le MR en choi­sis­sant ses alliances dans les enti­tés fédé­rées alors que le fédé­ral en était encore au round d’observation1 ; la pers­pec­tive inédite de pou­voir mettre en œuvre une poli­tique réel­le­ment de droite ; la volon­té de s’imposer au pou­voir quoi qu’il en coute, d’autant plus évi­dente que le MR s’en savait exclu en Région et Com­mu­nau­té. Tous ces élé­ments mène­ront à un aveu­gle­ment col­lec­tif pro­gres­sif aux risques encou­rus, pré­misses du déve­lop­pe­ment de ce syn­drome de Stockholm.

Si le MR est sor­ti indu­bi­ta­ble­ment ren­for­cé des der­nières élec­tions, le chas­sé-croi­sé d’après-scrutin a rele­vé pour les par­tis tra­di­tion­nels d’une par­tie de billard à trois bande les yeux ban­dés : contacts, trac­ta­tions, rebon­dis­se­ments, prises de risques, demi-véri­tés, demi-men­songes, avec pour conclu­sions régio­nale et com­mu­nau­taire au sud une alliance rouge-romaine dont le rap­port de forces appa­rait sérieu­se­ment inégal. Cette confi­gu­ra­tion des alliances com­mu­nau­taires et régio­nales engen­dra un sen­ti­ment de rejet insup­por­table au sein de la famille libé­rale, d’où décou­la un res­sen­ti­ment sans égal envers les socia­listes et un mépris sou­ve­rain à l’encontre des cen­tristes. Ce ne fut cepen­dant que la goutte qui fit débor­der le vase, car, si les rela­tions libé­rales-socia­listes sont aujourd’hui arri­vées à ce point de qua­si non-retour, c’est aus­si dû au fait que le temps, l’usure du pou­voir par­ta­gé, les chan­ge­ments de diri­geants et le contexte glo­bal minèrent une entente rouge-bleue de près de quinze ans. D’«alliance contre-nature » en « chan­ge­ment du centre de gra­vi­té » sans oublier le péché d’orgueil des « infré­quen­tables », la conni­vence a dis­pa­ru, la cor­dia­li­té s’est étiolée.

Ce pru­rit anti-socia­liste, obses­sion­nel, dont l’ouverture des négo­cia­tions régio­nales et com­mu­nau­taires a été le pinacle, a fini par convaincre les der­niers mili­tants et diri­geants réti­cents d’entrer dans cette négo­cia­tion dés­équi­li­brée. Les réfor­ma­teurs, obnu­bi­lés par leur volon­té de gou­ver­ner sans les socia­listes – et dia­ble­ment ten­tés par la fenêtre d’opportunité ouverte devant eux, soyons de bon compte – s’engagèrent alors dans une négo­cia­tion dont ils seront, si elle abou­tit, au mieux les dupes, au pire les vic­times expia­toires. Le man­tra reyn­der­sien – celui du centre de gra­vi­té – a impré­gné Charles Michel et son équipe d’autant mieux que le miroir défor­mant des trois autres par­ties pre­nantes ren­force cette asser­tion : le PS c’est le pas­sé, la len­teur, les demi-mesures, le pays irré­for­mable, les ukases et fina­le­ment les « niet ». Mais, ce fai­sant, ils laissent leur vigi­lance au ves­tiaire et ne per­çoivent plus les dan­gers qui les guettent : prendre à rebrousse-poil un élec­to­rat pru­dent voire méfiant sur le com­mu­nau­taire (Bruxelles, sa péri­phé­rie); faire fi des craintes wal­lonnes en matière de poli­tique de l’emploi ; més­es­ti­mer la capa­ci­té de mobi­li­sa­tion de la socié­té civile ayant, une fois n’est pas cou­tume, leurs familles poli­tiques res­pec­tives en appui plu­tôt qu’en frein.

En plus de cela, à l’exemple de la nomi­na­tion de Marianne Thys­sen à la Com­mis­sion euro­péenne, le MR se trouve être le plus sou­vent mino­ri­sé à double titre : tant comme fran­co­phone, seul par­mi quatre par­tis ; que comme libé­ral, pris en tenaille entre la N‑VA et le CD&V. La valse-hési­ta­tion autour du 16 est à mesu­rer à l’aune de ces ques­tions : qu’abandonner pour atteindre ses objec­tifs opé­ra­tion­nels et sym­bo­liques, com­ment des­ser­rer l’étau N‑VA-CD&V, com­ment mesu­rer la nature et la pro­fon­deur de l’agenda caché par­ta­gé des autres négo­cia­teurs pour ten­ter d’y résister ?

Ceci posé, la com­pa­rai­son avec le syn­drome de Stock­holm a ses limites : le MR n’est pas entré par contrainte, par mani­pu­la­tion ou par ins­tinct de sur­vie dans ce huis-clos. Il l’a fait sans ambages et en toute connais­sance de cause, avec un sen­ti­ment de confiance envers ses « ravis­seurs », un a prio­ri posi­tif : idéo­lo­gies com­pa­tibles, gain secon­daire mutuel­le­ment pro­fi­table (exit le PS) et convic­tion pro­fonde de vivre un momen­tum poli­tique. Gare cepen­dant à ce que cette atti­tude fra­ter­ni­sante ne vire à la fas­ci­na­tion hyp­no­tique face à une droite si décom­plexée et sûre de sa force : dans la situa­tion de blo­cage actuelle autour du poste de Pre­mier ministre, est-il cer­tain que le MR soit armé pour négo­cier à armes égales ? Cette réflexion pour­rait avoir pour ques­tion sub­si­diaire : après avoir tant négo­cié, dis­cu­té, le MR sera-t-il en capa­ci­té, pour reprendre les élé­ments de lan­gage des com­mu­ni­cants libé­raux, de renon­cer si, d’aventure, ces maro­quins deve­naient, tous comptes faits, trop chers payés ?

Pho­to : Richi@Pixabay

  1. Le repor­tage de Tho­mas Gadis­seux dans l’émission Ques­tion à la Une du 3 sep­tembre 2014 (RTBF) rend bien compte de l’impact de tout ceci dans le res­sen­ti des pro­ta­go­nistes prin­ci­paux ain­si que ses effets délétères.

Quentin le Bussy


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