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Le monde d’ici 2060 selon l’OCDE : où est l’issue de secours ?

Blog - Délits d’initiés - OCDE prospective par Olivier Derruine

juillet 2014

Pen­dant long­temps, chaque géné­ra­tion pen­sait que la sui­vante vivrait dans un monde plus enviable que le sien. Depuis quelques années, il sem­ble­rait au contraire que les gens soient glo­ba­le­ment de plus en plus convain­cus que leurs enfants seront bien moins lotis. Quel cré­dit accor­der à cette croyance ? L’OCDE a publié récem­ment un docu­ment esquis­sant ce à quoi pourrait […]

Délits d’initiés

Pen­dant long­temps, chaque géné­ra­tion pen­sait que la sui­vante vivrait dans un monde plus enviable que le sien. Depuis quelques années, il sem­ble­rait au contraire que les gens soient glo­ba­le­ment de plus en plus convain­cus que leurs enfants seront bien moins lotis. Quel cré­dit accor­der à cette croyance ? L’OCDE a publié récem­ment un docu­ment esquis­sant ce à quoi pour­rait res­sem­bler le monde au cours du pro­chain demi-siècle et force est de consta­ter que ses pro­jec­tions ne sus­citent guère d’optimisme. Et c’est le moins que l’on puisse dire !

Vers un monde post-croissance

Alors que cette ques­tion était jusqu’ici confi­née aux éco­no­mistes dits « alter­na­tifs » ou « hété­ro­doxes », c’est-à-dire ceux qui ne font pas par­tie du cou­rant domi­nant (les plus sévères d’entre nous diront : la « pen­sée unique »), l’OCDE vient à son tour dis­si­per l’illusion d’une crois­sance éco­no­mique inébran­lable : la crois­sance éco­no­mique mon­diale est vouée à ralen­tir pas­sant de 3,6 % en 2010 – 2020 à 2,4 % en 2050 – 2060. Cette perte de vitesse est liée au vieillis­se­ment de la popu­la­tion qui frap­pe­ra par­ti­cu­liè­re­ment dure­ment une série de grands pays émer­gents (sur­tout la Chine 1 ), étant don­né leur faible niveau de pro­tec­tion sociale. Et, n’en déplaise aux xéno­phobes, l’immigration nour­ri­ra la crois­sance en ali­men­tant en bras et en cer­veaux nos mar­chés du tra­vail lais­sés exsangues par le vieillis­se­ment. L’OCDE estime que des poli­tiques migra­toires plus res­tric­tives auraient pour effet de réduire la main‑d’œuvre vieillis­sante de 15 à 20 % dans les pays riches 2 !

L’OCDE table néan­moins sur une conver­gence des niveaux de vie. Si celle-ci ira de pair avec une réduc­tion de la pau­vre­té au niveau mon­dial, les inéga­li­tés au sein même des pays riches se creu­se­ront à un point tel que « si les poli­tiques redis­tri­bu­tives res­tent inchan­gées, un pays moyen de l’OCDE sera confron­té à une hausse de 30 % des inéga­li­tés de rému­né­ra­tion (avant impôts) d’ici 2060, soit un niveau d’inégalités presque équi­valent à celui obser­vé actuel­le­ment aux Etats-Unis ». Cette pro­jec­tion n’est pas sans rap­pe­ler l’importante étude de Tho­mas Piket­ty sur Le Capi­tal au XXIe siècle (édi­tions du Seuil, 2013) qui annonce le retour des inéga­li­tés à la hau­teur de celles qui ser­vaient de toile de fond aux romans de Bal­zac ! Les nos­tal­giques de la Belle Epoque vont être servis !

Dans un appel déses­pé­ré pour sou­te­nir la crois­sance, l’OCDE appelle à « enga­ger de nou­velles réformes des­ti­nées à dyna­mi­ser les mar­chés du tra­vail et de pro­duits, et révi­ser les poli­tiques appli­quées en matière de droits de pro­prié­té intel­lec­tuelle. Ces mesures pour­raient tou­te­fois creu­ser davan­tage encore les inéga­li­tés de rému­né­ra­tion. » [NdlA : je mets en ita­lique] Et là, se trouve le hic : qu’on le veuille ou non, la crois­sance fai­bli­ra, mais l’OCDE est prête à échan­ger un peu moins de décé­lé­ra­tion de la crois­sance contre un peu plus d’inégalités. L’OCDE révèle ici toute sa schi­zo­phré­nie : tan­tôt, elle met en garde contre les inéga­li­tés, tan­tôt, elle se montre prête à les accep­ter si c’est pour limi­ter les dégâts du ralen­tis­se­ment de la crois­sance ! Il semble à ce stade encore trop révo­lu­tion­naire, voire ico­no­claste, pour l’OCDE de réflé­chir sérieu­se­ment à des modèles de déve­lop­pe­ment éco­no­mique alter­na­tifs, à la manière de ce qu’ont pu pro­po­ser Tim Jack­son et d’autres il y a quelques années.

Vive les accords commerciaux… ou pas

Pour l’institution basée à Paris et qui se veut le chantre du com­merce inter­na­tio­nal, les accords com­mer­ciaux tels que le TTIP (pro­jet de trai­té trans­at­lan­tique UE-USA), le TPP (l’équivalent du TIPP négo­cié entre les Etats-Unis et les pays du pour­tour paci­fique à l’exclusion de la Chine), le TISA (une résur­gence du grand pro­jet de libé­ra­li­sa­tion des ser­vices) ou le CETA (accord com­mer­cial UE-Cana­da) joue­ront sans sur­prise un rôle essen­tiel dans la crois­sance. Et les pays hors OCDE y pren­dront une part de plus en plus active. « D’ici 2060, envi­ron la moi­tié des échanges mon­diaux auront lieu entre des éco­no­mies actuel­le­ment non membres de l’OCDE, contre un quart aujourd’hui. Dans le même temps, les éco­no­mies de l’OCDE impor­te­ront de plus en plus de pro­duits d’économies non membres. Les liens com­mer­ciaux se res­ser­re­ront avec l’expansion des chaînes de valeur mon­diales. » Pas une ligne évi­dem­ment sur la signi­fi­ca­tion de ces évo­lu­tions sur nos modèles de socié­té. Or, on le voit avec le TTIP qui entend déman­te­ler les « bar­rières non tari­faires » au com­merce, der­rière ce terme d’apparence tech­nique, on trouve certes des obs­tacles par­fois objec­ti­ve­ment injus­ti­fiés (comme la cou­leur des prises de cou­rant !), mais le plus sou­vent des normes qui reflètent des choix de socié­té en matière de san­té publique, de pro­tec­tion des consom­ma­teurs et de l’environnement, etc. Alors, que vaut un hypo­thé­tique sup­plé­ment de crois­sance de 0,5 % si le revers de la médaille est l’uniformisation des normes et donc l’uniformisation de la culture ? Dans cette pers­pec­tive d’intégration crois­sante, voire d’interpénétration de nos éco­no­mies et socié­tés, nous devien­drons tous des citoyens du monde, puisque plus aucune région ne se démar­que­ra des autres. Ain­si, « citoyen du monde » signi­fie­ra « citoyen acul­tu­rel » dont un syno­nyme pour­rait être tout sim­ple­ment « consom­ma­teur uti­li­ta­riste ». Il est beau l’avenir.

Doublement des émissions de CO2

Mais reve­nons à la crois­sance. Celle-ci ralen­ti­ra inévi­ta­ble­ment. Mais, cela n’empêchera pas le PIB mon­dial de qua­dru­pler d’ici à 2060…, ce qui ne sera pas sans consé­quence du point de vue du cli­mat : les émis­sions de gaz à effet de serre seront éga­le­ment dou­blée… alors que la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale a à plu­sieurs reprises affir­mé l’objectif de limi­ter la hausse des tem­pé­ra­tures à 2°C, ce qui impli­que­rait de réduire de 80 à 95 % les émis­sions de CO2 d’ici 2050 ! A nou­veau, le lec­teur aver­ti est souf­flé par le fait que l’OCDE ne relève pas cette ten­sion et, par­tant, n’insiste pas sur la néces­si­té – à nou­veau – de repen­ser notre modèle éco­no­mique de pro­duc­tion et nos habi­tudes de consom­ma­tion. Pour­tant, l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie, une ins­ti­tu­tion sœur située à Genève, a pro­duit une impor­tante étude le 12 mai der­nier qui est pas­sée rela­ti­ve­ment inaper­çue. Dans cette étude, elle éva­lue le coût de la tran­si­tion éner­gé­tique d’ici 2050 : 44.000 mil­liards $. Il s’agit d’une hausse de 8.000 mil­liards $ par rap­port à une pré­cé­dente esti­ma­tion, hausse qui s’explique par la len­teur de l’action et les ratés de la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique. La fac­ture est colos­sale, mais il faut mettre ce chiffre en rela­tion avec les 115.000 mil­liards $ d’économies du fait qu’on peut se débar­ras­ser des éner­gies fos­siles ain­si que les éco­no­mies réa­li­sées en matière de dépenses de san­té… Dom­mage que ces ins­ti­tu­tions ne se parlent pas et que celles qui sont orien­tées sur l’économie dénigrent les autres (y com­pris l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail qui pro­duit régu­liè­re­ment des rap­ports four­millant de pro­po­si­tions intéressantes).

Une lec­ture cynique du docu­ment de l’OCDE pour­rait encou­ra­ger les déci­deurs poli­tiques des pays riches à se mon­trer moins volon­ta­riste dans la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique : l’impact éco­no­mique serait mar­gi­nal et serait res­sen­ti sur­tout (à défaut de dire « exclu­si­ve­ment » parce qu’aucune infor­ma­tion n’est don­née pour l’Afrique et l’Amérique latine) par les pays du Sud et du Sud-Est asia­tique. Mais, ce serait là une vision « mal avi­sée » car les pro­blèmes ren­con­trés par les sous-trai­tants des mul­ti­na­tio­nales occi­den­tales pour­raient, « à tra­vers les chaînes d’approvisionnement glo­bales » han­di­ca­per les pays riches et, en outre, dans les années qui sui­vront, les retom­bées éco­no­miques se feront sen­tir sur toute la pla­nète, les pays pauvres se trou­vant en pre­mière ligne et les autres, plus for­tu­nés, pas loin der­rière. Sou­ve­nons-nous du tsu­na­mi qui a dure­ment frap­pé le Japon en 2011 ; les acti­vi­tés des équi­pe­men­tiers locaux des construc­teurs auto­mo­biles, Hon­da et Toyo­ta, avaient été bou­le­ver­sées au point de mettre tem­po­rai­re­ment en pièces la chaîne de pro­duc­tion de ces construc­teurs, de créer des pénu­ries chez les consom­ma­teurs et de faire chu­ter leur cours boursier.

La mondialisation sur le dos des (pays) pauvres

Les pays pauvres risquent bien d’être à nou­veau les din­dons de la farce. On l’a vu, les accords com­mer­ciaux sont consi­dé­rés comme un impor­tant vec­teur de crois­sance, mais celle-ci repo­se­ra sur tou­jours plus d’émissions de CO2. Or, ce sont ces mêmes pays pauvres qui en seront les prin­ci­pales vic­times : les chan­ge­ments cli­ma­tiques induits pren­dront une ampleur telle que leur PIB sera ain­si ampu­té de 5 %. Par ailleurs, en dépit d’une conver­gence atten­due des niveaux moyens de vie, les inéga­li­tés au sein même de ces pays risquent bien d’être exa­cer­bées car si cer­taines franges de la popu­la­tion – ceux qui tra­vaillent dans les sec­teurs les plus convoi­tés par les entre­prises mul­ti­na­tio­nales – tire­ront leur épingle du jeu, ce ne sera pas le cas pour la majo­ri­té d’entre eux. Si dans nos socié­tés qui ont mis au point des poli­tiques sociales et de redis­tri­bu­tion rela­ti­ve­ment éla­bo­rées, la stra­té­gie du « tri­ckle down 3 » a connu de sérieux ratés si bien qu’il n’y a plus que les éco­no­mistes dog­ma­tiques à encore en van­ter les pré­ten­dues ver­tus, on peut rai­son­na­ble­ment parier qu’il n’en ira pas autre­ment dans les pays pauvres.

Conclusion

Si le dis­co a connu récem­ment une seconde vie, l’avenir assez sombre décrit par l’OCDE qui s’apparente au slo­gan « no future » devrait per­mettre au punk de faire son grand retour !

La mon­dia­li­sa­tion crois­sante en laquelle l’OCDE garde une foi mal­gré tout inébran­lable conti­nue­ra à exa­cer­ber les inéga­li­tés… et à nour­rir les vagues de contes­ta­tion qui se tra­duisent « au mieux » par des votes aux extrêmes et « au pire » par des pous­sées de vio­lence et repré­sentent en ce sens un dan­ger pour la vita­li­té démocratique.

Même si l’approche des inéga­li­tés de l’OCDE est moins étof­fée et mul­ti­di­men­sion­nelle que celle pour laquelle ont opté Wil­kin­son et Pickett, le ver­dict est uni­voque : il faut de la crois­sance, mais celle-ci condui­ra iné­luc­ta­ble­ment à plus d’inégalités, que les pou­voirs publics prennent ou non des mesures pour y faire face ou non. Et ce, d’autant que « l’intégration crois­sante des échanges et la mul­ti­pli­ca­tion des acteurs en pré­sence auront pour effet d’accroître la mobi­li­té des bases d’imposition déjà mobiles, notam­ment de la main‑d’œuvre qua­li­fiée, de l’investissement des entre­prises et de l’investissement imma­té­riel ». Lisons entre les lignes : la capa­ci­té des pays à légi­fé­rer et à faire res­pec­ter les régle­men­ta­tions en vigueur sera mise à rude épreuve et encore, il s’agit là d’un euphémisme.

Il est de la res­pon­sa­bi­li­té des par­tis pro­gres­sistes plus que d’aucun autre d’oser (im)poser les termes du débat sur la « relo­ca­li­sa­tion de l’économie » et son pen­dant : la « démon­dia­li­sa­tion » pour reprendre l’un des concepts cen­traux d’Arnaud Mon­te­bourg à l’époque des pri­maires socia­listes à la pré­si­den­tielle fran­çaise en 2011.

En effet, dans un récent ouvrage, l’économiste Dani Rodrik met le doigt sur « le para­doxe de la glo­ba­li­sa­tion ». Les mar­chés néces­sitent, pour leur bon fonc­tion­ne­ment, des ins­ti­tu­tions de régu­la­tion, sta­bi­li­sa­tion et légi­ti­ma­tion (par exemple, les auto­ri­tés de la concur­rence, le code du com­merce, les lois de pro­tec­tion des consom­ma­teurs, les banques cen­trales…) qui ne sont pas géné­rées natu­rel­le­ment par le mar­ché, mais qui s’imposent à lui.

Ces ins­ti­tu­tions peuvent prendre diverses formes et varier selon les contextes nationaux/régionaux en fonc­tion de la culture, des pra­tiques et habi­tudes, des pré­fé­rences col­lec­tives, etc. Par consé­quent, un monde qui sera suf­fi­sam­ment atten­tif aux pré­fé­rences des popu­la­tions sera for­cé­ment mar­qué par une cer­taine diver­si­té ins­ti­tu­tion­nelle plu­tôt que par une conver­gence et har­mo­ni­sa­tion des ins­ti­tu­tions. Mais, comme cette diver­si­té ins­ti­tu­tion­nelle empêche dans une cer­taine mesure une pleine inté­gra­tion mon­diale des mar­chés en éle­vant les « coûts de tran­sac­tion » entre les dif­fé­rents pays, le monde ne peut pas être plei­ne­ment… mondialisé.

  1. Selon les der­nières pro­jec­tions démo­gra­phiques de 2012 réa­li­sées par les Nations unies, l’espérance de vie aug­men­te­ra d’ici 2050 de 12 années en Chine contre 5 pour l’Europe si bien que la Chine serait plus vieille que l’Europe (âge moyen de 46,3 contre 45,7 ans). L’Inde qui n’a jamais appli­qué la poli­tique de l’enfant unique res­te­ra bien plus jeune (36,7 ans), mais vieilli­ra autant que son rival chinois.
  2. A côté de cela, dans une autre étude de l’OCDE, il appa­raît que l’immigration « rap­por­te­rait » en moyenne près de 3.500 € de ren­trées fis­cales par indi­vi­du par an.
  3. La crois­sance pro­fite d’abord aux plus aisés dont le sur­croît de dépenses d’investissement et de consom­ma­tion et les recettes fis­cales pré­le­vées sur leurs salaires et reve­nus per­mettent ensuite aux moins pri­vi­lé­giés de béné­fi­cier des fruits de la croissance.

Olivier Derruine


Auteur

économiste, conseiller au Parlement européen