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Le marché du nettoyage des écuries d’Augias

Blog - Anathème - extrême droite fascisme Islamisme par Anathème

septembre 2015

Nous avons maintes fois eu l’occasion d’appeler de nos vœux une remise en ordre radi­cale du monde : le niveau baisse, c’était mieux avant et rien n’est plus ce qu’il était… Or, dans le chaos actuel, un élé­ment nous pousse à l’optimisme : la grande vita­li­té du libé­ra­lisme. Ain­si le monde finan­cier pour­suit-il avec bon­heur sur la voie de la déré­gu­la­tion : des échanges plus nom­breux, plus rapides, plus anar­chiques, une cir­cu­la­tion plus aisée des capi­taux et des mar­chan­dises, des États tota­le­ment dépas­sés, une gauche ago­ni­sante, des pro­jets de trai­tés inter­na­tio­naux visant à tuer dans l’œuf toute vel­léi­té future de régu­la­tion, il est un fait cer­tain que la Main invi­sible aura les cou­dées franches dans les années à venir.

Anathème

Mais ce n’est pas tout, la vic­toire du libé­ra­lisme est aus­si celle de la mise en concur­rence abso­lue de tout (et de n’importe quoi). Oui, l’eau potable, l’enseignement, les soins de san­té, les assu­rances-mala­die, la sur­veillance des déte­nus ou la sécu­ri­té sont des mar­chés, oui, il faut per­mettre à cha­cun de s’y impro­vi­ser four­nis­seur de ser­vices et d’y sol­li­ci­ter l’ordalie des mar­chés. Enfin, le monde prend conscience de l’universalité de la mise en concur­rence et renonce à toute autre forme de juge­ment que celui du marché !

Dans ce contexte, il est logique que la remise en ordre du monde elle-même soit sou­mise à la concur­rence et que des entre­pre­neurs recrutent, par­tout dans le monde, les troupes qui, demain, feront régner l’ordre et la dis­ci­pline. Nous assis­tons ain­si à ce moment fas­ci­nant où s’affrontent des concur­rents que le mar­ché n’a pas encore dépar­ta­gés. Le cou­rant conti­nu face au cou­rant alter­na­tif, le moteur à explo­sion face à la vapeur, VHS contre Beta­max, le plus lourd contre le plus léger que l’air ou encore le com­mu­nisme face au fas­cisme, les exemples de ces affron­te­ments sont légion. À chaque fois des visions du monde s’opposent, sou­te­nues par des concur­rents que rien ne dis­tingue (si ce n’est le pro­jet auquel ils se sont ral­liés) et qu’unit une com­mune sou­mis­sion au mar­ché. Ensuite, puisque le meilleur est celui que favo­rise le mar­ché, inva­ria­ble­ment, le meilleur l’emporte.

Selon quels prin­cipes remet­trons-nous de l’ordre dans l’affolant caphar­naüm qu’est deve­nu le monde ? Nous assis­tons à l’émergence de deux acteurs qui pour­raient régner sur notre ave­nir. D’un côté, bien enten­du, les dji­ha­distes. DAESH pré­sente ain­si un pro­fil inté­res­sant : des valeurs claires, la déter­mi­na­tion de mettre les moyens néces­saires à leur ser­vice un posi­tion­ne­ment mar­ke­ting cohé­rent, et un per­son­nel moti­vé qui se coupe en quatre pour atteindre les objec­tifs stra­té­giques du groupe. Certes, à l’échelle du monde, ce n’est encore qu’une start up, mais elle est déjà un acteur régio­nal incon­tour­nable et l’on sait qu’un posi­tion­ne­ment solide sur un mar­ché local est la néces­saire base d’un déploie­ment mon­dial. Déjà, des OPA de concur­rents ont été menées avec suc­cès, des expor­ta­tions sont envi­sa­gées et la répu­ta­tion de sérieux de l’organisation a fait le tour du monde. Bien enten­du, deve­nir un acteur hégé­mo­nique deman­de­ra encore beau­coup d’énergie : ouvrir de nou­veaux mar­chés, gérer la crise de crois­sance, recru­ter du per­son­nel com­pé­tent et, bien enten­du, accé­der aux capi­taux et aux matières premières.

Sans comp­ter avec un concur­rent pro­met­teur, béné­fi­ciant d’une longue tra­di­tion et maî­tri­sant d’importantes tech­niques et qui pour­rait consti­tuer la plus impor­tance pierre d’achoppement pour DAESH. Cepen­dant, si ce der­nier est un acteur qui se dis­tingue au sein d’un sec­teur plein de vita­li­té, son concur­rent en est encore au stade de la nébu­leuse. Pour­tant, une série de signes donnent à pen­ser qu’un consen­sus se construit et pour­rait abou­tir, sinon à des fusions-absorp­tions de grande ampleur, au moins à la construc­tion d’un solide consor­tium. En effet, les fas­cistes demeurent épar­pillés en une mul­ti­tude de PME et d’entreprises de taille moyenne, mais leur force tient à leur réseau et à l’unanimité qui y règne. Leurs actions sont ain­si sou­te­nues et encou­ra­gées par un large panel d’organes de presse et de com­mu­ni­ca­tion, de par­tis de droite et de gauche, d’organes de sécu­ri­té, de cercles d’industriels et de nan­tis, ain­si que d’internautes influents. La fai­blesse des crânes rasés, inca­pables de davan­tage que de quelques raton­nades et de fes­ti­vals de chants natio­na­listes appar­tient désor­mais au pas­sé. La remise en ordre supré­ma­ciste est aujourd’hui sou­te­nue par de puis­sants adju­vants aux niveaux théo­rique et opé­ra­tion­nel. Certes, des rigi­di­tés dues à la régu­la­tion exces­sive du domaine par l’État entravent le déve­lop­pe­ment du sec­teur, mais il y a fort à parier que l’affaiblissement des ins­ti­tu­tions éta­tiques se pour­suive et que l’on puisse rela­ti­vi­ser le poids de textes contrai­gnants qui, comme les consti­tu­tions et conven­tions inter­na­tio­nales, pèsent sur les ini­tia­tives fas­cistes. De toute façon, l’essentiel semble acquis : l’évolution favo­rable des mentalités.

Faut-il craindre que notre monde sorte déchi­ré de cet affron­te­ment ? Cer­tai­ne­ment pas ! Comme tou­jours dans ce genre de situa­tion, le concur­rent vain­queur n’aura rien de plus pres­sé que d’engager le per­son­nel de son concur­rent : il dis­pose de connais­sances du mar­ché et des tech­niques abso­lu­ment essen­tielles pour lui. Du reste, de part et d’autre, on par­tage fon­da­men­ta­le­ment les mêmes valeurs et les mêmes méthodes.

Dire que le chaos d’aujourd’hui est gros de l’ordre de demain et annon­cer la concorde uni­ver­selle peuvent sem­bler des slo­gans conve­nus, juste bons à être attri­bués à Pao­lo Coel­ho et dif­fu­sés sur Face­book sur fond de pho­to­gra­phies d’îles para­di­siaques. Cepen­dant, aujourd’hui, force est de recon­naître qu’a été publié l’appel d’offres pour le mar­ché du net­toyage des écu­ries d’Augias. Enfin !

Anathème


Auteur

Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s'est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd'hui le regard lucide d'un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes. Son expérience du pouvoir l'incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d'ordre dans ce monde qui va à vau-l'eau.