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Le charisme, les idées

Blog - Anathème - démocratie par Anathème

septembre 2014

Le poli­tique a tou­jours cher­ché à sub­ju­guer le peuple. Long­temps, ce fut par les pompes entou­rant le pou­voir, la magni­fi­cence écra­sante des châ­teaux, le toni­truant vacarme des trom­pettes et le port de talons déme­su­rés. L’avènement de la démo­cra­tie chan­gea ces codes, obli­geant à davan­tage de sobrié­té. Certes, l’État conti­nuait d’afficher sa gran­deur par des construc­tions dis­pro­por­tion­nées et un […]

Anathème

Le poli­tique a tou­jours cher­ché à sub­ju­guer le peuple. Long­temps, ce fut par les pompes entou­rant le pou­voir, la magni­fi­cence écra­sante des châ­teaux, le toni­truant vacarme des trom­pettes et le port de talons déme­su­rés. L’avènement de la démo­cra­tie chan­gea ces codes, obli­geant à davan­tage de sobrié­té. Certes, l’État conti­nuait d’afficher sa gran­deur par des construc­tions dis­pro­por­tion­nées et un déco­rum renou­ve­lé, mais les hommes d’État, simples pri­mum inter pares, se conten­taient de redin­gotes et de hauts-de-forme.

Les cos­tumes cha­mar­rés furent cepen­dant rem­pla­cés par le cha­risme. Il en fal­lait pour par­ler sans micro­phone à des foules. Et plus la démo­cra­tie comp­tait d’électeurs, plus cette qua­li­té était vitale. Dis­cours enflam­més, langue châ­tiée, envo­lées lyriques et, sur­tout, présence !

Bien sûr, le cha­risme ne pou­vait suf­fire et il devait se dou­bler d’idées. Les Temps Modernes étaient ceux du pro­grès, des grandes visées humaines, des len­de­mains qui chantent. Le poli­tique invi­tait le citoyen à se pro­je­ter dans un futur neuf ou réno­vé, à ima­gi­ner un monde dif­fé­rent ou res­tau­ré ; le dis­cours poli­tique était affaire de projection.

Pro­gres­si­ve­ment, cepen­dant, on se ren­dit compte que, les médias se déve­lop­pant, il deve­nait de plus en plus aisé de se repo­ser sur le seul cha­risme. Quelques dis­cours creux, de vagues pro­messes, des strass et des confet­tis, voi­là qui fai­sait par­fai­te­ment l’affaire. N’ayant rien annon­cé d’autre que la venue au pou­voir de l’homme cha­ris­ma­tique, on s’épargnait la gueule de bois des len­de­mains qui déchantent. Certes, on res­tait l’apôtre du peuple ou le chantre de la liber­té, on incar­nait la force tran­quille ou le retour du cœur, mais sans plus. L’homme d’État avait fait place au politicien.

Celui-ci res­tait pour­tant un être d’exception, celui dont, on ne sait trop pour­quoi, on était enchan­té d’avoir ser­ré la main, celui qui impo­sait le silence et le res­pect par sa seule pré­sence, celui qui res­tait si simple en nous fai­sant sen­tir com­bien il n’était pas réel­le­ment des nôtres. Ces tri­buns sans dis­cours, ven­dus au peuple à coup de stra­té­gies de com’ et d’interventions télé­vi­suelles de quelques secondes, régnaient sans partage.

Pour­tant, nom­breux furent ceux à ne pas s’en satis­faire. Ils dénon­çaient le règne de la séduc­tion, le miroir aux alouettes d’une poli­tique impuis­sante capi­ta­li­sant sur le raco­lage, la médio­cri­té intel­lec­tuelle de belles gueules inca­pables de sor­tir de leurs petites phrases assas­sines ou encore l’ennui pro­fond d’un pay­sage poli­tique indis­tinct, façon­né par les stra­té­gies com­mu­ni­ca­tion­nelles et non par les pro­jets de société.

Avaient-ils tort ? Sans doute pas entiè­re­ment. Heu­reu­se­ment, une nou­velle ère s’ouvre. Le retour des idées ? Certes non. Pour quoi faire ? Le pou­voir poli­tique n’a plus du pou­voir que le nom, à quoi des pro­jets et des idéo­lo­gies pour­raient-ils bien ser­vir ? Il est sim­ple­ment appa­ru que le cha­risme était fort peu utile. Ain­si, en France, après un pré­sident qui essaya d’imposer son vide inté­rieur en s’appuyant sur son aisance de nou­veau riche, les élec­teurs se tour­nèrent-ils vers un homme cal­cu­la­teur et oppor­tu­niste, mais d’une pla­ti­tude déses­pé­rante. Cher­chaient-ils un écho à leur propre déses­poir ? Furent-ils séduits de se recon­naître en cet homme ? Pré­fé­rèrent-ils rêver un pou­voir à leur image plu­tôt qu’un ave­nir où eux seraient à l’image des puis­sants ? Je ne pour­rais dire.

Tou­jours est-il que, chez nous aus­si, cette évo­lu­tion est en marche. Elle est, il faut bien le recon­naître, lar­ge­ment ser­vie par l’arrivée d’hommes neufs. Ceux-là sont les fils des pré­cé­dents. Ceux-là, plu­tôt que de tra­cer leur propre route et de deve­nir pro­fes­seur, bou­lan­ger ou gara­giste ont mis leurs pas dans ceux de leur père, repre­nant son com­merce avec l’électeur. N’étant pas contraints d’arriver au som­met à la sueur de leur front, ils purent se satis­faire de leur aura d’employé de bureau et de leur ima­gi­na­tion de clerc de notaire. Plus de cha­risme et cer­tai­ne­ment pas d’idées, une nou­velle géné­ra­tion est aujourd’hui à pied d’œuvre. Elle n’a d’autre ambi­tion que de gérer la chose publique en bon père de famille et de res­ter en place, inca­pable qu’elle est d’imaginer autre chose.

Il faut nous en féli­ci­ter, les idéo­lo­gies sont trop dou­lou­reuses, elles nous déçoivent tou­jours ; les grands hommes sont trop frus­trants, ils nous manquent quand ils meurent. Revoyez le repor­tage d’Henri Storck sur les obsèques d’Émile Van­der­velde ; est-ce là ce que nous vou­lons : cette afflic­tion, ces cor­tèges, ces dis­cours ? Mille fois non, nous vou­lons que nos poli­ti­ciens meurent d’une douce eutha­na­sie dans leur mai­son de retraite, entou­rés de nos pro­jets et de nos grandes idées sur l’avenir de l’humanité. Une douce tor­peur, voi­là tout ce à quoi nous aspirons.

Pho­to : Chr. Mincke

Anathème


Auteur

Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s'est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd'hui le regard lucide d'un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes. Son expérience du pouvoir l'incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d'ordre dans ce monde qui va à vau-l'eau.