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Le CDH serait-il suicidaire ?

Blog - Belgosphère - Belgique (België) Bruxelles (Région) / Brussel (Gewest) Bruxelles-Capitale (Région de) / Brussels Hoofdstedelijk Gewest CDH COCOF Communauté française Confédéralisme (Belgique) Ecolo FDF FWB (Fédération Wallonie-Bruxelles) Gouvernement bruxellois (Brusselse Regering) Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles Gouvernement fédéral Gouvernement wallon MR N-VA Wallonie par Delagrange

juin 2017

L’annonce toni­truante du retrait du CDH hors des gou­ver­ne­ments de Wal­lo­nie, de la Com­mu­nau­té fran­çaise et de Bruxelles-Capi­tale a de quoi lais­ser per­plexe. Voi­là qu’un par­ti qui, scru­tin après scru­tin, son­dage après son­dage, ne cesse de perdre ses élec­teurs, mais se rêve sou­dain en fai­seur de rois. Au risque de se sui­ci­der. Ou de sui­ci­der l’espace poli­tique fran­co­phone. Ana­lyse à chaud.

Belgosphère

Com­ment éva­luer le cal­cul (car il doit bien y en avoir un) opé­ré à la tête du CDH, et en par­ti­cu­lier dans le cer­veau de son pré­sident Benoît Lut­gen, en fai­sant implo­ser les gou­ver­ne­ments fran­co­phones de Belgique ? 

Par la peur d’être conta­mi­né par la vague de scan­dales poli­ti­co-finan­ciers qui écla­boussent un PS jusqu’il y a peu omni­po­tent ? Si c’est le cas, cette peur risque d’être mau­vaise conseillère. Le CDH, dans la fou­lée de sa pré­cé­dente incar­na­tion, le PSC, n’est pas moins asso­cié à un « sys­tème » que le PS. Et, depuis plus de cin­quante ans, si l’on met de côté les huit années de coa­li­tion Verhof­stadt, le par­ti cen­triste a exer­cé le pou­voir sans dis­con­ti­nuer aux niveaux fédé­ral et fédérés.

Par le rêve de « sur­fer » sur la « vague déga­giste » dont a béné­fi­cié, en France, le « néo-post-cen­trisme » libé­ral d’Emmanuel Macron ? Ou par les ensei­gne­ments tirés des scru­tins fran­çais et néer­lan­dais qui, à quelques mois d’intervalle, ont débou­ché sur un cata­clysme pour le Par­ti socia­liste fran­çais et le Par­ti tra­vailliste néer­lan­dais, et, simul­ta­né­ment sur la mon­tée en puis­sance de for­ma­tions libé­rales-sociales ? Fin des années 2000, le CDH s’était déjà mis à rêver des scores réa­li­sés aux pré­si­den­tielles fran­çaises par le Modem (Mou­ve­ment démo­crate) de Fran­çois Bay­rou. Ain­si, le CDH pren­drait-il déjà date avec les scru­tins du prin­temps 2019 et espé­re­rait se mettre en posi­tion pour mon­ter dans le pro­chain gou­ver­ne­ment fédé­ral. Du moins si son appoint par­vient à offrir une majo­ri­té au sein du col­lège fran­co­phone du Par­le­ment fédéral.

Si tel est le scé­na­rio cares­sé par Benoît Lut­gen, une simple com­pa­rai­son des élec­to­rats fran­çais de LREM (La Répu­blique En Marche d’Emmanuel Macron) et néer­lan­dais de D66 (les Demo­cra­ten 66 d’Alexander Pech­told) avec celui du CDH aurait dû cal­mer les ardeurs de Benoît Lut­gen. Autant les élec­to­rats « néo-post-cen­tristes » d’outre-Quiévrain et outre-Moer­dijk sont jeunes, urbains, mon­dia­li­sés et « connec­tés », autant celui du CDH se réduit de plus en plus aux zones rurales, avec pour der­nier bas­tion le Luxem­bourg belge et quelques « îlots de diver­si­té » à Bruxelles-Capi­tale et dans cer­taines villes de Wal­lo­nie. À ce pro­pos, on rap­pel­le­ra que, bien que pre­mier par­ti dans la plu­part des cir­cons­crip­tions luxem­bour­geoises, le CDH est le plus sou­vent exclu des pou­voirs locaux (pro­vince et com­munes) par des majo­ri­tés MR-PS…

Par la volon­té de « tuer la Mère » ? En d’autres mots, Benoît Lut­gen enter­re­rait le legs de Joëlle Mil­quet, ini­tia­trice en 2002 de la trans­for­ma­tion du PSC en CDH, patronne de ce der­nier jusqu’en 2011 et auto­dé­mis­sion­née pro­vi­soi­re­ment du gou­ver­ne­ment de la Com­mu­nau­té fran­çaise en avril 2016 pour cause d’instruction judi­ciaire. Ce legs, c’est l’alliance poli­tique et humaine, à la vie à la mort, entre Elio Di Rupo et Joëlle Mil­quet, une alliance qui fut l’une des causes de la crise de régime de 2010 – 2011 et de l’échec du scé­na­rio dit de l’«Orange bleue », sur fond d’affrontement total entre le CDH et le CD&V sur la réforme consti­tu­tion­nelle et la scis­sion de l’arrondissement élec­to­ral de Bruxelles-Hal-Vil­vorde. La stra­té­gie de Joëlle Mil­quet contri­bua à main­te­nir au gou­ver­ne­ment fédé­ral un PS pour­tant en mau­vaise pos­ture. Si cette hypo­thèse freu­dienne s’avérait exacte, le cal­cul semble néan­moins des plus ris­qués, au vu des réac­tions néga­tives d’Écolo et pour le moins miti­gées de Défi (ex-FDF).

Sans le PS, des coalitions bancales, voire impossibles

D’autres obs­tacles devraient se dres­ser devant la course folle enclen­chée par le CDH. Ils sont d’abord d’ordre arith­mé­tique. Il ne suf­fit pas de mettre sur pied des majo­ri­tés alter­na­tives. Il faut encore que ces der­nières offrent des garan­ties de fia­bi­li­té et de sta­bi­li­té jusqu’aux échéances élec­to­rales du prin­temps 2019.

Trois coa­li­tions fédé­rées alter­na­tives s’offrent au CDH, avec des bon­heurs très inégaux.

Pre­mier scé­na­rio : des coa­li­tions MR-CDH. Mais il y a un hic : cet atte­lage n’aurait de majo­ri­té qu’en Wal­lo­nie, l’exercice du pou­voir se révé­lant impos­sible en Com­mu­nau­té fran­çaise (46 sièges sur 94) et dans le col­lège fran­co­phone de Bruxelles-Capi­tale (25 sièges sur 72).
Deuxième scé­na­rio : des coa­li­tions MR-CDH-Éco­lo. Nou­veau pro­blème : majo­ri­taires en Wal­lo­nie et en Com­mu­nau­té fran­çaise, les trois par­tis seraient reca­lés au col­lège fran­co­phone de Bruxelles (33 sièges sur 72).
Troi­sième scé­na­rio : des coa­li­tions MR-CDH-Défi. Dans cette hypo­thèse, la tri­par­tite tien­drait soli­de­ment la barre de la Com­mu­nau­té fran­çaise, mais ne pour­rait s’appuyer que sur des majo­ri­tés fra­giles en Wal­lo­nie (38 sièges sur 75) et à Bruxelles-Capi­tale (37 sièges sur 72, dont le siège sou­dain deve­nu vital… d’Armand De Decker).
Qua­trième scé­na­rio : des coa­li­tions MR-CDH-Défi-Éco­lo. Dans ce der­nier cas, ces qua­dri­par­tites repo­se­raient sur des majo­ri­tés solides dans les trois enti­tés fédé­rées fran­co­phones : 42 sièges sur 75 en Wal­lo­nie, 45 sièges sur 72 chez les fran­co­phones de Bruxelles et 55 sièges sur 94 en Com­mu­nau­té française.

Mais la poli­tique n’est pas qu’affaire d’arithmétique. Ain­si, il fau­drait résoudre les fortes ini­mi­tiés entre les dif­fé­rents diri­geants poli­tiques sol­li­ci­tés par les appels du pied lan­cés par le CDH. Que l’on songe sim­ple­ment au divorce dou­lou­reux sur­ve­nu entre le MR et l’ex-FDF en 2011. Le ministre bruxel­lois Didier Gosuin (Défi) a déjà signa­lé qu’il n’y aurait pas d’alliance entre Défi et le MR tant que ce der­nier n’aurait pas réglé une dette de 700.000 € au pre­mier. Et ce n’est rien à côté de tout ce qu’auraient à perdre les par­tis qui choi­si­raient de s’embarquer dans l’aventure de majo­ri­tés « fran­co­phones » sans le PS.

À Bruxelles-Capi­tale, com­ment arti­cu­ler les poli­tiques de l’Emploi, de la For­ma­tion, de la Mobi­li­té et de la Ville déve­lop­pées par les par­te­naires de coa­li­tion du PS (CDH et Défi) avec celles pri­vi­lé­giées par le MR dans le gou­ver­ne­ment fédé­ral de coa­li­tion qu’il forme avec la N‑VA ? En Wal­lo­nie et en Com­mu­nau­té fran­çaise, sérieu­se­ment concur­ren­cé par le PTB et en proie à un doute pro­gram­ma­tique, Éco­lo n’acceptera pas (on ima­gine déjà l’ambiance dans de meur­trières assem­blées géné­rales de mili­tants) de s’embarquer dans un paque­bot domi­né par un MR dont les Verts dénoncent jour après jour les tur­pi­tudes socioé­co­no­miques aux­quelles il se prê­te­rait avec ses alliés de la N‑VA et de l’Open VLD.

C’est le MR qui a la main, pas le CDH

Last but not least, dans la poli­tique de la terre brû­lée appa­rem­ment choi­sie par le CDH, il s’avère que ce n’est pas ce der­nier qui aurait la main, mais bien le seul et unique MR. Tant pour des ques­tions d’arithmétique par­le­men­taire que grâce à sa pré­sence au gou­ver­ne­ment fédé­ral vis-à-vis duquel il pour­rait jouer le rôle de cour­roie de trans­mis­sion et d’huile dans les rouages dans les rela­tions entre ce der­nier et les nou­veaux gou­ver­ne­ments fédé­rés fran­co­phones. En choi­sis­sant une bipar­tite PS-MR dont serait exclu le… CDH. Si pas aujourd’hui, peut-être au len­de­main des élec­tions de 2019.

La N‑VA, encom­brant et sour­cilleux par­te­naire fédé­ral du MR, ne devrait pas prendre ombrage d’une alliance MR-PS, tant que cette der­nière n’influe pas sur l’itinéraire fixé par les libé­raux et natio­na­listes fla­mands. Peut-être sera-ce moins périlleux que pré­vu pour un MR trop heu­reux de renouer avec le pou­voir en Bel­gique fran­co­phone et de « mouiller » un PS ayant préa­la­ble­ment pro­cé­dé à un rava­le­ment de façade autour du thème por­teur de la « bonne gou­ver­nance ». Mais, à nou­veau, com­ment ima­gi­ner le PS (qui doit comp­ter avec une base mili­tante par­ti­cu­liè­re­ment remon­tée, la FGTB et Soli­da­ris) inflé­chir son « chan­tier des idées » pour s’engager dans des poli­tiques socioé­co­no­miques non plus oppo­sées, mais inévi­ta­ble­ment com­plé­men­taires à celles menées par le gou­ver­ne­ment fédé­ral ? Si l’état-major du PS déci­dait de sau­ver les meubles en s’alliant au MR, cela ne se ferait que dans le sang et les larmes dans ses rangs. Pour le plus grand plai­sir de la N‑VA et des par­tis fla­mands des actuelles majo­ri­tés fédé­rale et fla­mande en géné­ral. Et pour Éco­lo et le PTB en par­ti­cu­lier. Tan­dis que le CDH végè­te­rait dans une oppo­si­tion désor­mais inintelligible.

Suicide du CDH ou suicide francophone ?

Bref, les jours à venir diront si ces lignes écrites à chaud résis­te­ront au résul­tat issu des manœuvres des appa­reils poli­tiques fran­co­phones. Une chose est néan­moins sûre : aux yeux de ses par­te­naires et adver­saires poli­tiques, le CDH risque de défi­ni­ti­ve­ment pas­ser pour peu fiable. Et il n’est pas impos­sible qu’il paie un prix lourd lors des scru­tins et après-scru­tins de 2018 (élec­tions locales) et 2019 (élec­tions fédé­rale et fédérées).

Peut-être Benoît Lut­gen res­te­ra-t-il dans l’histoire poli­tique belge comme le « for­ce­né de Bas­togne ». Celui qui aura sui­ci­dé son par­ti. Et peut-être éga­le­ment comme celui qui, en cas de guerre civile au sein du PS et d’impossibilité d’une coa­li­tion MR-PS, aura créé une « crise de régime » fran­co­phone. Une crise ines­pé­rée pour la N‑VA. Une crise bien plus redou­table que la crise de régime belge que l’on nous pro­met après les élec­tions fédé­rales de 2019 et la réaf­fir­ma­tion par une N‑VA, encore incon­tour­nable, de ses exi­gences confédéralistes.

Delagrange


Auteur

Pierre Delagrange est historien, politologue et traducteur néerlandais-français et afrikaans-français. Spécialiste de l'Histoire politique et sociale des {Pays-Bas/Belgiques} (Benelux actuel), il travaille particulièrement sur la {Question belge} et les dynamiques identitaires et politiques flamandes, wallonnes et bruxelloises.