Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

La route de la servitude intellectuelle

Blog - e-Mois par Renaud Maes

avril 2016

Les récents débats par cartes blanches inter­po­sées sur le « néo­li­bé­ra­lisme » ont été l’occasion de nombre d’interprétations contra­dic­toires de cette notion, voire même de remise en ques­tion de l’existence du cou­rant de pen­sée « néo­li­bé­ral ». Il nous semble per­ti­nent de reve­nir sur la signi­fi­ca­tion de ce terme pour mieux en com­prendre la por­tée. Une telle démarche est […]

e-Mois

Les récents débats par cartes blanches inter­po­sées sur le « néo­li­bé­ra­lisme » ont été l’occasion de nombre d’interprétations contra­dic­toires de cette notion, voire même de remise en ques­tion de l’existence du cou­rant de pen­sée « néo­li­bé­ral ». Il nous semble per­ti­nent de reve­nir sur la signi­fi­ca­tion de ce terme pour mieux en com­prendre la por­tée. Une telle démarche est indis­pen­sable pour pou­voir fon­der une cri­tique du néo­li­bé­ra­lisme qui puisse être connec­tée aux réa­li­tés vécues au quo­ti­dien dans le fonc­tion­ne­ment de toutes les ins­ti­tu­tions étatiques. 

Voi­là donc qu’une magis­trate, Manuel­la Cadel­li, qua­li­fie de « fas­cisme » le « néo­li­bé­ra­lisme »1. Et voi­là que les réseaux sociaux s’emballent. L’affaire est grave puisque buz­zante, il faut dès lors en débattre. Grâce à l’intervention qua­siins­tan­ta­née de Coren­tin de Salle, intel­lec­tuel expli­ci­te­ment au ser­vice du pou­voir gou­ver­ne­men­tal, on apprend ain­si que le néo­li­bé­ra­lisme n’existe pas2. Quel est l’argument déci­sif de l’acte de non-exis­tence du néo­li­bé­ra­lisme ? Tout sim­ple­ment, qu’aucun auteur ne s’en reven­di­que­rait — à l’exception, nous apprend le com­men­ta­teur, de l’économiste pro­tec­tion­niste Mau­rice Allais, de Jacques Rueff et de… John May­nard Keynes, dont évi­dem­ment l’évocation peut sem­bler cocasse lorsqu’on envi­sage d’analyser les poli­tiques « libé­rales » d’aujourd’hui. Dès lors, il s’agirait d’une pure créa­tion d’intellectuels « anti­li­bé­raux ». Et la messe est ain­si dite. Le fast-thin­ker peut rem­bal­ler ses pro­duits et aller com­men­ter ailleurs, par exemple sous les ors des salons de l’Académie où l’on s’esbaudit appa­rem­ment de tant d’érudition.

Pour autant, les choses ne sont pas si simples, et l’on gagne­rait beau­coup pour la qua­li­té du débat public à évi­ter tant le piège de la condam­na­tion par ana­lo­gie his­to­ri­que­ment ques­tion­nable3, que celui, bien plus dan­ge­reux, de croire qu’il existe une doc­trine libé­rale uni­fiée. Jus­te­ment, s’il faut recon­naître une qua­li­té pro­fonde à la pen­sée libé­rale, c’est la richesse concep­tuelle des débats qui l’animent et la puis­sance intel­lec­tuelle for­mi­dable déployée dans ceux-ci4. Pré­tendre grou­per le tout en une seule doc­trine, « le » libé­ra­lisme, qui serait par­fai­te­ment appli­quée par le gou­ver­ne­ment actuel ou par qui que ce soit d’autre est à la fois absurde et, sou­li­gnons-le, très peu libé­ral. Il nous faut dès lors reve­nir — ne fût-ce que quelques ins­tants — à deux ou trois fon­da­men­taux qui semblent avoir été per­dus de vue par cer­tains fon­da­men­ta­listes du « libé­ra­lisme ». C’est ce que nous ambi­tion­nons de réa­li­ser dans cette contri­bu­tion au débat.

Le néolibéralisme comme rupture

Pour com­men­cer par la pseu­do-démons­tra­tion de l’inexistence du néo­li­bé­ra­lisme, il convient de ques­tion­ner son cri­tère fon­da­men­tal : faut-il vrai­ment que les auteurs s’auto-assignent les éti­quettes pour les iden­ti­fier comme par­ti­ci­pant des cou­rants de pen­sée, scien­ti­fiques, lit­té­raires ou artis­tiques ? De la sorte, on arri­ve­rait en effet à la conclu­sion que le socio­logue Erving Goff­man n’est pas un inter­ac­tion­niste sym­bo­lique, que l’artiste Gil Wol­man n’est nul­le­ment situa­tion­niste, que Rous­seau ne par­ti­cipe pas des Lumières5, que Vival­di n’est pas baroque et que Marx n’est évi­dem­ment pas marxiste.
Certes, nous souffle-t-on déjà à l’oreille, mais la force de l’argument est qu’aucun auteur libé­ral « à droite » ne se réclame du néo­li­bé­ra­lisme. On note­ra d’emblée qu’il existe au moins deux excep­tions : l’industriel et essayiste fran­çais Auguste Detoeuf et l’économiste fran­çais Louis Mar­lio. Peu connus aujourd’hui, ils furent pour­tant des contri­bu­teurs impor­tants aux débats sur le libé­ra­lisme entre les années 1930 et la fin des années 19406.

Quoi qu’il en soit, même en ce qui concerne les éco­no­mistes du XXe siècle plus connus du grand public, la rup­ture existe. On peut glo­ba­le­ment les répar­tir en deux camps. Il y a d’une part ceux qui se réclament de l’ordolibéralisme alle­mand (Röpke, Eucken, Ehrard…) 7. D’autre part, et ce sera le cas de la grande majo­ri­té des pen­seurs de l’école aus­tro-amé­ri­caine (Hayek, Mises, Roth­bard…) et de l’école de Chi­ca­go (Fried­man, Becker, Sti­gler…), il y a ceux qui se reven­diquent du libé­ra­lisme tout court, mais en pré­ci­sant tou­te­fois très vite leurs points de diver­gence avec le libé­ra­lisme de lais­sez-faire ins­pi­ré par l’École man­ches­té­rienne et le spen­cé­risme, que l’on nomme trop sou­vent « dar­wi­nisme social », accu­sés d’avoir cau­sé la « crise » de la pen­sée libé­rale au tour­nant entre XIXe et XXe siècle. 

Là se trouve en effet l’origine de ce que cer­tains auteurs ont dési­gné comme « néo­li­bé­ra­lisme » : une ten­ta­tive de refon­da­tion de la doc­trine libé­rale face à ce qui appa­rais­sait effec­ti­ve­ment comme une crise du libé­ra­lisme. Notons que les auteurs fai­sant usage du terme sont aus­si éloi­gnés les uns des autres que peuvent l’être Michel Fou­cault — dont d’aucuns consi­dèrent qu’il est « anti­li­bé­ral » et d’autres qu’il est bien trop libé­ral8 — et le très à droite Louis Rou­gier. Cette « crise » à laquelle il s’agissait donc de réagir connais­sait trois formes dis­tinctes. La pre­mière était interne et oppo­sait les tenants du spen­cé­risme strict aux défen­seurs du « libé­ra­lisme vic­to­rien ». Les spen­cé­ristes sug­gé­raient, au nom d’une théo­rie de la « lutte natu­relle » emprun­tée à une relec­ture du dar­wi­nisme bio­lo­gique, la dis­pa­ri­tion pure et simple des aides aux pauvres. Les défen­seurs du « libé­ra­lisme old school », lar­ge­ment mino­ri­sés dès la fin du XIXe siècle, enten­daient quant à eux don­ner à l’Etat un rôle effec­tif dans le sou­tien aux plus pré­ca­ri­sés. Comme le sug­gère Mar­cel Gau­chet9, cette crise rele­vait éga­le­ment d’un para­doxe inhé­rent au spen­cé­risme : alors que le libé­ra­lisme avait réus­si à affran­chir la rai­son humaine de la sou­mis­sion au divin, voi­là qu’avec le spen­cé­risme, il sou­met­tait à nou­veau l’individu à une règle trans­cen­dante — relé­guant la res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle au rang de don­née contin­gente d’une « loi naturelle ». 

La deuxième crise affec­tait l’utilité gou­ver­ne­men­tale10, la doc­trine libé­rale sem­blant dépas­sée par le phé­no­mène crois­sant de la spé­cu­la­tion et des crises en résul­tant (krach de 1929 et Grande Dépres­sion de 1930) ain­si que par l’émergence de for­tunes déme­su­rées (rob­ber barons amé­ri­cains), le tout sans amé­lio­ra­tion des condi­tions de vie des moins nan­tis dans ce labo­ra­toire du libé­ra­lisme qu’étaient les États-Unis. Enfin, la troi­sième crise était liée à la concur­rence avec le socia­lisme, de plus en plus pri­sé par nombre d’économistes et d’intellectuels de l’époque.

C’est la volon­té de sor­tir le libé­ra­lisme de l’ornière, dans un contexte de mon­tée en puis­sance des idées anti­li­bé­rales por­tées très lar­ge­ment par les par­tis fas­cistes, qui se concré­ti­sa notam­ment par le célèbre col­loque Wal­ter Lipp­man, qui ras­sem­bla entre le 26 et le 30 août 1938, à Paris, 26 éco­no­mistes et intel­lec­tuels libé­raux. Ce mou­ve­ment don­na par ailleurs nais­sance, après la Seconde Guerre mon­diale, à la Socié­té du Mont-Pèle­rin, fon­dée en avril 1947 par Hayek, et qui regroupe des ordo-libé­raux, des tenants de l’école aus­tro-amé­ri­caine et, bien sûr, des tenants de l’école de Chi­ca­go. Il convient de se pen­cher sur ces deux évé­ne­ments pour ten­ter d’identifier les points de conver­gence de cet ensemble de pen­seurs : pour résu­mer au risque de cari­ca­tu­rer, tous — en ce com­pris Hayek — se pro­posent de défi­nir un inter­ven­tion­nisme éta­tique propre au libé­ra­lisme, et en par­ti­cu­lier des méca­nismes mieux construits d’établissement de la concur­rence. Il n’est plus là ques­tion de lais­sez-faire abso­lu, il ne faut plus « lais­ser agir la nature », mais acti­ve­ment construire le cadre de la concur­rence. Une méta­phore est uti­li­sée par Louis Rou­gier lors du col­loque Lipp­man, expli­ci­tant par­fai­te­ment cette rup­ture : « être libé­ral, ce n’est pas comme le “man­ches­té­rien”, lais­ser les voi­tures cir­cu­ler dans tous les sens, sui­vant leur bon plai­sir, d’où résul­te­raient des encom­bre­ments et des acci­dents inces­sants ; ce n’est pas, comme le “pla­niste”, fixer son heure de sor­tie et son iti­né­raire ; c’est impo­ser un Code de la route (…)». Cette méta­phore sera reprise plu­sieurs fois, par nombre de pen­seurs néo­li­bé­raux à par­tir de la fin de la Seconde Guerre mon­diale, en ce com­pris Hayek, dans The Road to Serf­dom11.
Nous avons là des moments clés, des regrou­pe­ments affi­ni­taires, l’explicitation d’une rup­ture, une ins­ti­tu­tion née de ce regrou­pe­ment, bref, de quoi jus­ti­fier sans doute l’idée d’une cer­taine « com­mu­nau­té de pen­sée » dont il n’est dès lors pas for­cé­ment infon­dé de la dési­gner par une éti­quette. Et, puisqu’elle entend s’inscrire dans la pen­sée libé­rale, on peut sans doute sug­gé­rer qu’elle est « néo­li­bé­rale ». Bien sûr, le « néo­li­bé­ra­lisme » se com­pose effec­ti­ve­ment d’écoles très diver­gentes et connaît en son sein des oppo­si­tions d’importance… Tout comme le libé­ra­lisme clas­sique connais­sait des oppo­si­tions fortes par exemple entre les tenants de Ben­tham, très cri­tique de l’oligarchie, et les tenants de Mill, quant à lui très méfiant vis-à-vis de la « dic­ta­ture des masses ».

Rap­pe­lons par ailleurs, puisqu’il fut cité pour démon­trer l’absurdité de l’étiquette « néo­li­bé­rale », que Keynes se reven­di­quait quant à lui d’un « new libe­ra­lism » et non du « néo­li­bé­ra­lisme », nuance certes sub­tile, mais non sans impor­tance. Le new libe­ra­lism se marque, pour Keynes, dans l’idée qu’il faut sau­ver le capi­ta­lisme quitte à enfreindre cer­tains fon­da­men­taux du libé­ra­lisme. En l’occurrence, il sug­gère que le lais­sez-faire est allé bien trop loin12, et qu’il est indis­pen­sable de res­tau­rer une fonc­tion éta­tique capable d’imposer un agen­da poli­tique à même de conser­ver le bien-être acquis par la socié­té libé­rale13. C’est pré­ci­sé­ment un élé­ment essen­tiel qui montre une cer­taine « com­mu­nau­té de pro­jet » entre la pen­sée de Keynes et le néo­li­bé­ra­lisme. Cepen­dant, là où Keynes marque une rup­ture nette avec le libé­ra­lisme, rup­ture que les pen­seurs néo­li­bé­raux se refusent à fran­chir, c’est en consi­dé­rant que l’organisation des inté­rêts pri­vés, en ce com­pris les contrats inter­in­di­vi­duels, doit être direc­te­ment le fait de l’État.

Le néolibéralisme comme projet constructiviste

Mais on man­que­rait une dimen­sion à cir­cons­crire le néo­li­bé­ra­lisme à cette simple conver­gence doc­tri­naire, bref à le réduire à un « fil idéo­lo­gique com­mun » datant de la pre­mière moi­tié du XXe siècle. Le « grand tour­nant » des poli­tiques publiques, amor­cé dans les années 1980 avec la mon­tée en puis­sance du néo­con­ser­va­tisme, mais aus­si et bien plus lar­ge­ment, des logiques de dés­in­ves­tis­se­ment public à la suite du ralen­tis­se­ment de la crois­sance et à l’apparente inef­fi­ca­ci­té des poli­tiques key­né­siennes de relance dans ce contexte, a en effet concré­ti­sé une part de cette doc­trine, tout en lui don­nant un autre tour14.

Nous n’avons pas l’espace ici pour expli­ci­ter le pro­ces­sus par lequel, par la confron­ta­tion des dif­fé­rents cou­rants du néo­li­bé­ra­lisme et par le jeu des appli­ca­tions poli­tiques notam­ment au sein des diverses ins­tances inter­na­tio­nales (OCDE, FMI, etc.), l’ordolibéralisme alle­mand a lar­ge­ment réus­si à impo­ser son optique « construc­ti­viste » visant à fabri­quer jusqu’à la sub­jec­ti­vi­té indi­vi­duelle au tra­vers de réformes des ins­ti­tu­tions, là où l’école aus­tro-amé­ri­caine a quant à elle pu jus­ti­fier des poli­tiques d’imposition de déci­sion impo­pu­laires15 et d’éloge de l’individu-entrepreneur.

Mais ce qu’il faut pré­ci­sé­ment noter, c’est que la jonc­tion entre la pers­pec­tive contruc­ti­viste et la pro­mo­tion de l’«esprit d’entreprendre » cher notam­ment à Schum­pe­ter16 implique la mise en place, pour reprendre l’expression fou­cal­dienne, de la fabrique d’une sub­jec­ti­vi­té par­ti­cu­lière, sub­jec­ti­vi­té qui n’est abso­lu­ment pas réduc­tible à la seule dimen­sion éco­no­miste : il s’agit en effet d’étendre une logique de concur­rence à l’ensemble du monde social, quitte à ce que l’État puisse ser­vir de vec­teur de légi­ti­ma­tion de cette logique. C’est ain­si que l’on peut com­prendre com­ment les théo­ries mana­gé­riales des années 1970, qui se fondent pré­ci­sé­ment sur cette logique de concur­rence, ont par la suite été lar­ge­ment dif­fu­sées au tra­vers de l’action des ins­ti­tu­tions publiques : l’externalisation per­met d’organiser le concours entre les sous-trai­tants, le dés­in­ves­tis­se­ment des poli­tiques sociales per­met d’augmenter la com­pé­ti­tion entre les tra­vailleurs sans emploi, etc. L’école prend éga­le­ment un rôle par­ti­cu­lier, puisqu’elle doit pré­pa­rer les indi­vi­dus à deve­nir les « entre­pre­neurs » de leur propre car­rière, en pro­po­sant des « pro­duits » per­met­tant à chaque ins­tant de se « posi­tion­ner » par rap­port aux « besoins du marché ».

Comme le note Wen­dy Brown17, “si la ratio­na­li­té néo­li­bé­rale met le mar­ché au pre­mier plan, elle n’est pas seule­ment — et n’est même pas d’abord — cen­trée sur l’économie ; elle consiste plu­tôt dans l’extension et la dis­sé­mi­na­tion des valeurs du mar­ché à la poli­tique sociale et à toutes les ins­ti­tu­tions, même si le mar­ché conserve sa sin­gu­la­ri­té […] Le néo­li­bé­ra­lisme est un pro­jet construc­ti­viste : pour lui, la stricte appli­ca­tion de la ratio­na­li­té éco­no­mique à tous les domaines de la socié­té n’est pas un don­né onto­lo­gique ; il œuvre donc […] au déve­lop­pe­ment, à la dif­fu­sion et à l’institutionnalisation de cette rationalité.”

On aurait tort, comme pour­rait le lais­ser entendre une lec­ture rapide de la carte blanche de Manuel­la Cadel­li, de réduire le néo­li­bé­ra­lisme à une exten­sion infi­nie de l’économie par simple effet de « conta­mi­na­tion » d’un champ à un autre ou par un assu­jet­tis­se­ment de tous les champs au champ éco­no­mique : il s’agit au contraire avant tout de construire la concur­rence et pour ce faire, d’ancrer les schèmes de rai­son­ne­ments propres à la logique concur­ren­tielle dans l’ensemble des champs struc­tu­rant la socié­té. Mais cette construc­tion repose sur un prin­cipe d’efficacité qui se veut non-moral : en tant que tel, le néo­li­bé­ra­lisme se veut une ratio­na­li­té ou plu­tôt un régime de ratio­na­li­té, et non une idéo­lo­gie — contrai­re­ment, d’ailleurs, au néo­con­ser­va­tisme, qui quant à lui est expli­ci­te­ment moral18.

Le néolibéralisme comme fascisme ?

Nous arri­vons pro­gres­si­ve­ment à la ques­tion clé : peut-on dès lors affir­mer que le néo­li­bé­ra­lisme est un fas­cisme ? Tout est évi­dem­ment, là encore, ques­tion de défi­ni­tion. Le fas­cisme, pour résu­mer, c’est avant tout une stra­té­gie d’action poli­tique petite-bour­geoise endos­sant un ensemble de « valeurs » per­met­tant à cette classe sociale spé­ci­fique de main­te­nir ses pri­vi­lèges mena­cés par d’une part, l’émergence de grosses for­tunes inter­na­tio­nales et d’autre part, par une mon­tée en puis­sance des doc­trines socia­listes. Comme l’a notam­ment sou­li­gné Ador­no, le fas­cisme est fon­dé sur des cor­pus idéo­lo­giques qui ne se veulent nul­le­ment ration­nel — la dimen­sion mys­tique du régime fas­ciste ita­lien l’attestant à l’envi. Ce « mys­ti­cisme » dou­blé d’un mora­lisme assu­mé per­met de fon­da­men­ta­le­ment dou­ter de la vali­di­té de la qua­li­fi­ca­tion « fas­cime » appli­quée au néo­li­bé­ra­lisme, dont l’essence même est, comme nous l’avons sou­li­gné, l’extension d’un régime de ratio­na­li­té se vou­lant amo­ral (dans une tra­di­tion que l’on peut d’ailleurs faire remon­ter à l’utilitarisme de Jéré­my Bentham). 

Par ailleurs, il existe au moins trois élé­ments conver­gents que l’on peut iden­ti­fier dans le dis­cours fas­ciste ita­lien et natio­nal-socia­liste alle­mand : l’amour des cor­po­ra­tions, l’invocation d’un ordre ancien qu’il s’agit de res­tau­rer afin d’en garan­tir le carac­tère immuable — cet ordre est sta­tique — et la néces­si­té d’une dés­im­pli­ca­tion des masses dans la ges­tion au pro­fit de chefs cha­ris­ma­tiques (ce qui sera consa­cré par la doc­trine nazie comme Füh­rer­prin­zip) capables « d’animer » l’avenir de la Nation, qui réside dans la « com­mu­nau­té du peuple »19. Sur les deux pre­miers élé­ments au moins, le néo­li­bé­ra­lisme est loin de rejoindre le fas­cisme : il a les cor­po­ra­tions en hor­reur — puisque, par essence, elles s’opposent au mar­ché — et il rejette tout pro­jet de retour à un ordre immuable — puisqu’il entend avant tout construire un ordre nou­veau et dyna­mique, fon­dé sur la concur­rence. Quant au troi­sième élé­ment, il est évident que la doc­trine néo­li­bé­rale s’éloigne lar­ge­ment de la logique fas­ciste : si plu­sieurs pen­seurs néo­li­bé­raux ne cachent pas n’avoir que peu d’objections à l’instauration d’une dic­ta­ture, c’est avant tout à la condi­tion qu’elle soit gui­dée par des experts char­gés d’amorcer les réformes néces­saires de l’ensemble des ins­ti­tu­tions éta­tiques. Bref, qua­li­fier le néo­li­bé­ra­lisme de fas­cisme, c’est igno­rer des spé­ci­fi­ci­tés à la fois du fas­cisme et du néo­li­bé­ra­lisme. C’est dou­ble­ment réduc­teur et his­to­ri­que­ment pro­blé­ma­tique. Sur­tout, cela n’amène pas de com­pré­hen­sion pro­fonde de ce qu’est le « pro­jet néolibéral ». 

La route de la servitude intellectuelle

Pour com­prendre la logique pro­fonde du « pro­jet néo­li­bé­ral », il faut sans doute et une fois pour toute par­tir de l’hypothèse qu’il consti­tue une « inno­va­tion » dans l’histoire de la pen­sée poli­tique, ce qui rend les paral­lé­lismes his­to­riques sou­vent ban­cals. Et il faut bien admettre que nous man­quons d’outils cri­tiques per­met­tant de fon­der pré­ci­sé­ment l’analyse. On ne peut dès lors que com­prendre le recours à des éti­quettes inadé­quates comme la résul­tante de cette dif­fi­cul­té ana­ly­tique. Ce manque n’est pas éton­nant : il devient en effet de plus en plus dif­fi­cile de mener à bien une recherche sur la genèse et l’histoire d’idées poli­tiques qui se concré­tisent jusque dans la ges­tion, voire plus encore, dans l’enseignement même des uni­ver­si­tés — celles-ci, comme toutes les autres ins­ti­tu­tions éta­tiques, étant appe­lées à jouer un rôle dans la fabri­ca­tion des « indi­vi­dus-entre­pre­neurs » néolibéraux. 

Pire encore, parce que nombre de sec­teurs sont ame­nés à par­ti­ci­per de la logique d’extension maxi­male des prin­cipes de concur­rence, les intel­lec­tuels sont eux-mêmes ame­nés, pour pou­voir exis­ter, à se conduire comme des agents éco­no­miques « pla­çant leurs pro­duits ». Ils feront donc en per­ma­nence des cal­culs d’opportunité sur les pro­pos à tenir, et n’hésiteront pas à don­ner dans la cari­ca­ture pour garan­tir un impact média­tique maxi­mal. Il ne faut peut-être pas cher­cher plus loin l’origine des posi­tions niant jusqu’à l’existence du néo­li­bé­ra­lisme… C’est sans doute là, fina­le­ment, que réside la dimen­sion la plus effroyable du néo­li­bé­ra­lisme : sans même nous en aper­ce­voir, nous en avons lar­ge­ment incor­po­ré les schèmes de raisonnement. 

Une grande dif­fi­cul­té est aus­si de nous extraire des logiques pugi­listes dans lequel le débat intel­lec­tuel sombre sous l’effet de l’extension géné­rale de la concur­rence, logiques qui per­mettent aux moi­sis­sures argu­men­ta­tives de bour­geon­ner joyeu­se­ment, pour réflé­chir au-delà des petites for­mules et des « labels » si facile à appo­ser. En par­ti­cu­lier, il s’agit de ne pas jeter l’opprobre sur les constats des pra­ti­ciens au seul motif qu’ils ont recours à des termes inap­pro­priés : le constat de Mme Cadel­li, rejoint par nombre de magis­trats aujourd’hui, sur l’état des ins­ti­tu­tions judi­ciaires belges, ne peut être sim­ple­ment balayé au motif qu’ils manquent de pré­ci­sion dans l’analyse idéo­lo­gique. Au contraire, la fonc­tion d’intellectuel — qui est loin d’être incom­pa­tible avec celle de pra­ti­cien — me semble tirer tout son sens d’une capa­ci­té à connec­ter l’analyse des réa­li­tés sociales avec la théo­rie sur le monde social, en se refu­sant abso­lu­ment à répé­ter des man­tras dès lors que ceux-ci n’amènent aucun argu­ment de fond sur les situa­tions vécues. Cela signi­fie aus­si l’adoption par ceux qui se veulent intel­lec­tuels d’une pos­ture d’humilité, les ame­nant à lais­ser tou­jours la place à la contes­ta­tion de leur point de vue, sui­vant en cela les excel­lents conseils don­nés par… Hayek lui-même20 !

  1. M. Cadel­li, « Le néo­li­bé­ra­lisme est un fas­cisme », Le Soir, 3 mars 2016.
  2. C. de Salle, «“Le néo­li­bé­ra­lisme un fas­cisme ?” Mme Cadel­li, le néo­li­bé­ra­lisme n’existe pas », Le Soir, 3 mars 2016.
  3. Le dan­ger de la reduc­tio ad Hit­le­rum ou ad Mus­so­li­num est en effet qu’elle jette un voile sur les spé­ci­fi­ci­tés socio­his­to­riques de la mon­tée en puis­sance des régimes tota­li­taires du début du XXe siècle. Or l’étude de ces spé­ci­fi­ci­tés me paraît la meilleure garan­tie pour com­prendre les muta­tions des idéo­lo­gies fas­cistes qui ont mené à cer­taines doc­trines racistes d’aujourd’hui, qui se répandent par-delà les par­tis d’extrême-droite.
  4. Comme en témoignent les com­men­taires de Mill contre Ben­tham, les échanges entre Hayek et Eucken, ou encore entre Nozick et Rawls.
  5. Thèse que pour ma part, je serais assez sus­cep­tible d’accréditer, bien que je puisse par­fai­te­ment accep­ter qu’existent des argu­ments très valables en sens contraire.
  6. Nous n’osons en par­ti­cu­lier croire que les com­men­ta­teurs — fussent-ils auto­ri­sés — oublient l’existence du poly­tech­ni­cien Mar­lio, lui qui fit les beaux jours de la Broo­king Ins­ti­tu­tion à par­tir de fin 1944 en pro­dui­sant une cri­tique très libé­rale des régimes euro­péens d’après-guerre.
  7. ordo­li­bé­ra­lisme qui est expli­ci­te­ment une autre espèce de libé­ra­lisme, s’opposant au libé­ra­lisme clas­sique en pro­po­sant d’établir une « éco­no­mie sociale de mar­ché », Soziale Markt­wirt­schaft, favo­ri­sant à la fois la concur­rence et simul­ta­né­ment, char­gée de pré­ser­ver une forme spé­ci­fique d’État-providence libé­ré d’une forme de domi­na­tion bureau­cra­tique, sou­vent consi­dé­rée comme le fruit de la démo­cra­tie par­le­men­taire selon une grille d’analyse emprun­tée à Max Weber.
  8. Daniel Zamo­ra (dir), Cri­ti­quer Fou­cault. Les années 1980 et la ten­ta­tion néo­li­bé­rale, Aden, Bruxelles, 2014.
  9. M. Gau­chet, L’a­vè­ne­ment de la démo­cra­tie, t. 2. la Crise du libé­ra­lisme, Paris, Gal­li­mard, 2007.
  10. Pour plus de détails, on se réfè­re­ra au cha­pitre 5 de P. Dar­dot & C. Laval, La Nou­velle Rai­son du Monde. Essai sur la socié­té néo­li­bé­rale, Paris, la Décou­verte, 2009.
  11. F. A. Hayek, The Road to Serf­dom, New-York, Rout­ledge Clas­sics, 2006 (Pre­mière ed. 1944), p. 78.
  12. J.M. Keynes, The end of Lais­ser-faire, Londres, Hog­gart Press, 1926.
  13. Voir P. Dar­dot & C. Laval, op. cit., p. 141 sq.
  14. À la relec­ture de ce texte, Oli­vier Der­ruine m’indique ain­si qu’elle résulte de « l’application de poli­tiques key­né­siennes dans un contexte inap­pro­prié (seconde moi­tié des années 1970). Or, d’après moi, au début des années 1980, c’est le constat d’échec de ces poli­tiques qui ont fait per­du­rer la crise qui ont per­mis au libé­ra­lisme de s’exprimer à nou­veau et avec une force dis­pro­por­tion­née, d’autant que le monde de 1980 n’était plus celui de l’époque d’Hayek & Co, la mon­dia­li­sa­tion était à un stade bien plus avan­cé (…) et le GATT était pas­sé par là. »
  15. On se sou­vien­dra en par­ti­cu­lier de la pré­fé­rence d’Hayek pour une « dic­ta­ture libé­rale » à une « démo­cra­tie tota­li­taire » (voir « The prin­ciples of a libe­ral social order », Poli­ti­co, 31(4), 1966, p. 601 – 608), jus­ti­fiant notam­ment un rap­pro­che­ment d’un temps avec Pinochet.
  16. Lequel se reven­di­quait de l’école aus­tro-amé­ri­caine, bien que von Mises l’en excluait.
  17. W. Brown, Les habits neufs de la poli­tique mon­diale. Néo­li­bé­ra­lisme et néo-conser­va­tisme, coll. « Penser/croiser », Paris, Les Prai­ries Ordi­naires, 2007, p. 50.
  18. On peut tout à fait dou­ter de la per­ti­nence de consi­dé­rer le néo­li­bé­ra­lisme comme ratio­na­li­té, et consi­dé­rer qu’il s’agit plu­tôt d’une idéo­lo­gie par­tant d’une série d’axiomes décon­nec­tés du réel — comme l’acteur ration­nel, l’efficience du mar­ket signal ou encore le prin­cipe « de ruis­sel­le­ment ». Ce que nous sou­hai­tons avant tout poin­ter, c’est qu’il ne s’assume en tout cas pas comme tel.
  19. Pour une ana­lyse exhaus­tive des élé­ments de doc­trine com­muns, voir D. Woo­dley, Fas­cism and Poli­ti­cal Theo­ry : Cri­ti­cal Pers­pec­tives on Fas­cist Ideo­lo­gy, Londres & New York, Rout­ledge, 2010.
  20. Voir le dis­cours plein d’humour du ban­quet Nobel du 10 décembre 1974.

Renaud Maes


Auteur

Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il est devenu rédacteur en chef de {La Revue nouvelle} en novembre 2016. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).