Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

La presse pour faire avaler la pilule néolibérale ?

Blog - Délits d’initiés par Olivier Derruine

janvier 2015

L’Europe entre dans sa sep­tième année de crise et, en dépit des chan­ge­ments de gou­ver­ne­ments ici et là, les recettes appli­quées pour sor­tir de cette période de léthar­gie n’ont jamais été remises en ques­tion. La cam­pagne de Fran­çois Hol­lande dont le leit­mo­tiv était « Le chan­ge­ment, c’est main­te­nant », sous-enten­­du éga­le­ment sur le plan des poli­tiques économiques, […]

Délits d’initiés

L’Europe entre dans sa sep­tième année de crise et, en dépit des chan­ge­ments de gou­ver­ne­ments ici et là, les recettes appli­quées pour sor­tir de cette période de léthar­gie n’ont jamais été remises en ques­tion. La cam­pagne de Fran­çois Hol­lande dont le leit­mo­tiv était « Le chan­ge­ment, c’est main­te­nant », sous-enten­du éga­le­ment sur le plan des poli­tiques éco­no­miques, avait sus­ci­té quelque espoir car, de par son poids, la France est le seul pays (à se croire) capable de défier l’orthodoxie bud­gé­taire alle­mande. Les espoirs furent néan­moins vite dou­chés : il semble que, dès qu’elle arrive au pou­voir, la gauche ins­ti­tu­tion­nelle tra­di­tion­nelle perde ins­tan­ta­né­ment ses idées nova­trices et per­cu­tantes pour endos­ser celles de la pen­sée unique. Sauf à pen­ser que les choses vont mieux en l’absence de gou­ver­ne­ment (cf. la vacance du pou­voir fédé­ral durant 540 jours en Bel­gique)1, « there is no alter­na­tive ». Jusqu’à ce que la gauche radi­cale (à com­men­cer par la Grèce et l’Espagne avec res­pec­ti­ve­ment Syri­za et Pode­mos) soit ame­née à exer­cer le pou­voir ? Par défi­ni­tion, celle-ci n’est pas encline à faire la moindre conces­sion sur ses idées-phares puisqu’elle ne serait même pas inté­res­sée par l’exercice du pou­voir en soi.

On reste éber­lué par la rési­gna­tion et l’acceptation par la popu­la­tion face à tant de mol­lesse, d’erreurs de juge­ment et d’absence de vision des gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs. En d’autres lieux, en d’autres temps, la situa­tion actuelle aurait pu don­ner lieu à des pous­sées de vio­lence. Mais, ce n’est pas le cas ici et main­te­nant. Au-delà des par­tis poli­tiques tra­di­tion­nels et du vide abys­sal de leurs pro­po­si­tions, on peut s’interroger sur le rôle joué par la presse, tant spé­cia­li­sée (inter­na­tio­nale) que géné­ra­liste (belge). Est-elle encore un contre-pou­voir ? N’a‑t-elle pas contri­bué à pro­pa­ger insi­dieu­se­ment par­mi les autres fai­seurs d’opinions et la popu­la­tion, ce sen­ti­ment de fata­li­té ? A quel point est-elle un vec­teur de la pen­sée unique ?

presse_bias_1.jpg

Pensée unique en économie : une quantification

Joe Fran­cis, un uni­ver­si­taire indé­pen­dant, a publié récem­ment un gra­phique assez édi­fiant qui donne corps au concept de « pen­sée unique » dans le champ éco­no­mique. En ana­ly­sant les com­men­taires, réponses et répliques aux articles éco­no­miques pré­cé­dem­ment parus dans les grandes revues de réfé­rence et en les quan­ti­fiant, il observe qu’entre 1920 et 1960, le débat est vif entre les éco­no­mistes. À par­tir du milieu des années 1970 et pen­dant deux décen­nies, les diver­gentes de vues s’estompent de manière signi­fi­ca­tive et cette ten­dance se pro­lon­ge­ra jusqu’à aujourd’hui, à un rythme tou­te­fois moins sou­te­nu… Ain­si, alors qu’à la fin des années 1960, 22% des articles avaient été sti­mu­lés par de pré­cé­dents afin d’apporter contra­dic­tions, nuances ou pré­ci­sions, ce n’est plus le cas que de… 2% en 2014 ! Et pour­tant, au regard de la crise éco­no­mique et des effets sou­vent catas­tro­phiques des mesures mises en œuvre par les gou­ver­ne­ments, on ne peut ima­gi­ner que les éco­no­mistes soient à ce point satis­faits d’eux-mêmes parce qu’ils auraient trou­vé toutes les solu­tions aux pro­blèmes qui se posent dans leur dis­ci­pline. Cela doit être un cas de dis­so­nance cog­ni­tive col­lec­tive : plus on est en pré­sence d’éléments réels inva­li­dant nos cer­ti­tudes, plus on est ame­né — de mau­vaise foi — à trou­ver des moyens de les confir­mer à tout prix. « Si les faits ne sont pas expli­qués par nos théo­ries, c’est que les faits ont tort. » 

Etant don­né que les étu­diants en éco­no­mie sont ame­nés à pro­duire nombre de tra­vaux à par­tir de ces pres­ti­gieuses revues, on peut natu­rel­le­ment craindre, à moins d’une révé­la­tion divine qui entraî­ne­rait une pro­fonde remise en cause col­lec­tive, une per­sis­tance dans l’erreur pour les pro­chaines décen­nies, lorsque, diplô­més, ces étu­diants occu­pe­ront des postes d’influence.

joe_francis_debat_eco-2.jpg

La presse quotidienne belge : contre-pouvoir au libéralisme mainstream ?

Cette raré­fac­tion d’offres alter­na­tives d’explications, de concepts et de théo­ries éco­no­miques a per­co­lé jusque dans la presse quo­ti­dienne qui s’adresse, non pas à l’économiste aver­ti ou à l’étudiant éco­no­miste (soit une par­tie numé­ri­que­ment négli­geable de la popu­la­tion), mais à l’individu lamb­da, quel que soit son niveau d’instruction, déci­deurs poli­tiques inclus. 

Ce constat est tiré à par­tir d’une ana­lyse du nombre d’occurrences de mots-clés ou d’expressions for­te­ment mar­qués idéo­lo­gi­que­ment (car atta­chés à une concep­tion de l’économie et des réformes à entre­prendre prio­ri­tai­re­ment pour sor­tir de la crise) dans les pages de L’Écho et du Soir depuis le 1er jan­vier 2008 jusqu’au 19 décembre 2014, c’est-à-dire depuis le début de la crise jusqu’à une date toute récente. Les mots rete­nus pour l’analyse sont les plus simples pos­sible, de manière à évi­ter d’en réduire le nombre d’apparitions de manière biai­sée2.

Pour limi­ter le risque que les mots-clés ne ren­voient à d’autres contextes natio­naux (comme la Grèce qui a fait cou­ler beau­coup d’encre), la recherche englobe simul­ta­né­ment le mot « Bel­gique ». Évi­dem­ment, comme le mot « Bel­gique » figure dans La Libre Bel­gique, l’analyse n’intègre pas ce quo­ti­dien. La Der­nière Heure qui jouit d’un lec­to­rat consé­quent n’a pas été inté­grée dans l’analyse dans la mesure où sa cou­ver­ture de l’actualité éco­no­mique est réduite à la por­tion congrue.

Bien enten­du, une des limites métho­do­lo­giques consiste dans le fait que, si un article ou une carte blanche conspue les réformes struc­tu­relles, ce carac­tère néga­tif ne res­sor­ti­ra pas de cette ana­lyse pure­ment quan­ti­ta­tive. On retien­dra seule­ment que le mot « réformes struc­tu­relles » appa­raît dans cet article et il sera comp­ta­bi­li­sé pour un, qu’il appa­raisse sous la plume d’un jour­na­liste ou qu’il résulte de l’apport d’une tierce per­sonne (inter­views, cartes blanches). 

Le tableau sui­vant livre les résul­tats pour les deux quo­ti­diens et une ving­taine de mots-clés.

tableau_presse_mots_cles.jpg

Glo­ba­le­ment, les deux quo­ti­diens sont très proches en termes de nombre d’occurrences, à l’exception notable des inéga­li­tés qui reviennent plus régu­liè­re­ment dans les pages du Soir. De manière assez éton­nante, les termes rela­tifs à la néces­si­té d’assainir (ou pas) les finances publiques se retrouvent plus fré­quem­ment dans ce quo­ti­dien répu­té « de gauche » que dans le quo­ti­dien éco­no­mique et financier. 

Les réformes struc­tu­relles — davan­tage men­tion­nées dans Le Soir — semblent plus sou­vent citées que ce que cer­tains pré­sentent comme le dérapage/handicap sala­rial ou même la perte de com­pé­ti­ti­vi­té. La pres­sion fis­cale est éga­le­ment plus pré­gnante que ces deux der­niers items. Notons bien que « pres­sion fis­cale » est déjà très for­te­ment conno­té néga­ti­ve­ment (« pres­sion ») tout comme les « charges sociales » dont le niveau semble plus pro­blé­ma­tique que les salaires dont les « coti­sa­tions sociales » (terme plus posi­tif) sont une composante. 

Les inéga­li­tés sociales et de reve­nus, la situa­tion des jeunes sur le mar­ché du tra­vail et le chô­mage de longue durée aux­quelles Le Soir accorde davan­tage d’attention ont été abor­dées de manière rela­ti­ve­ment mar­gi­nale en com­pa­rai­son à l’assainissement des finances publiques en particulier.

Alors que la ques­tion des indi­ca­teurs alter­na­tifs et com­plé­men­taires au PIB a été por­tée par une gamme large et diver­si­fiée d’intervenants, qu’ils s’agissent d’ONG de déve­lop­pe­ment, d’institutions inter­na­tio­nales comme l’OCDE ou la Banque mon­diale ou encore la com­mis­sion Sen-Sti­glitz-Fitous­si réunie à la demande du pré­sident Sar­ko­zy, elle a lais­sé la presse belge indifférente.

On est tout de même ras­su­rés de consta­ter que, au regard de sa forte pré­sence dans les pages de L’Écho et du Soir, le dia­logue social demeure un para­mètre cen­tral de notre modèle socio-économique.

Conclusions

Comme Chris­tophe Mincke nous le rap­pe­lait récem­ment, notre presse est « lar­ge­ment inca­pable de jouer son rôle de contre­poids ». Au regard des para­graphes qui pré­cèdent, on pour­rait même se deman­der si cette idée lui effleure même l’esprit dès lors qu’elle se fait la por­teuse des mar­queurs néo­li­bé­raux. Et il est même assez pro­bable que, mal­gré quelques éclairs spo­ra­diques de conscience cri­tique, elle prenne part à la dif­fu­sion de la pen­sée unique « à l’insu de son plein gré ». En effet, à force de sys­té­ma­ti­ser les abus de lan­gage, les forces conser­va­trices et néo­li­bé­rales ont bana­li­sé ces mar­queurs qui ont conta­mi­né la presse et, par l’intermédiaire de celle-ci, sont entrés dans les esprits « natu­rel­le­ment ». Mais, in fine, la conno­ta­tion asso­ciée à ces termes n’a, elle, pas été gommée. 

cochon_media.jpg

Pre­nons l’exemple de « charges sociales ». A prio­ri, le terme de « charges » est per­çu néga­ti­ve­ment : c’est un poids, une lour­deur dont on veut ins­tinc­ti­ve­ment se débar­ras­ser. Et, psy­cho­lo­gi­que­ment, les sen­ti­ments néga­tifs prennent le des­sus sur le reste, le terme « social » passe au second plan. On oublie alors que les coti­sa­tions sociales qui résultent d’un com­pro­mis social au cœur de notre modèle social ne sont rien d’autre qu’une part dif­fé­rée du salaire qui sera per­çue si les tra­vailleurs tombent malades, perdent leur emploi, deviennent inva­lides, etc. On pour­rait éga­le­ment évo­quer les « réformes struc­tu­relles » évo­quées à tout bout de champs et qui sont dépour­vues de signi­fi­ca­tion pour le qui­dam. Si on lui explique qu’il faut des réformes struc­tu­relles pour conso­li­der l’économie, il sera plu­tôt enclin à sou­te­nir cette idée ; si on lui explique que ce terme ren­voie à une flex­bi­li­sa­tion accrue du mar­ché du tra­vail, à un dur­cis­se­ment des condi­tions d’éligibilité à des pres­ta­tions sociales, son sou­tien se mue­ra en oppo­si­tion. Idem avec la réduc­tion de la dette publique : bien enten­du, per­sonne n’a envie de léguer une dette à ses enfants, mais au-delà de cette pré­oc­cu­pa­tion, il s’agit de dis­cu­ter ouver­te­ment des moda­li­tés et de l’intensité à four­nir. Or, les dif­fé­rentes options sont rare­ment mises sur la table. En réa­li­té, la plu­ra­li­té des sce­na­rii pos­sibles n’est même pas présentée.

Pire encore, une poi­gnée d’é­co­no­mistes plé­bis­ci­tés par les médias ont été ame­né à joué un rôle dis­pro­por­tion­né dans le début public à une poi­gnée d’économistes. Est-ce une simple coïn­ci­dence s’il se fait qu’ils sont issus ou proches de grandes banques : Bru­no Col­mant (ING, For­tis), Etienne de Cal­la­taÿ (banque Degroof) et Phi­lippe Ledent (ING) qui ne jouis­sait pas d’une telle média­ti­sa­tion lorsqu’il tra­vaillait avec Isa­belle Cas­siers (UCL), l’économiste hété­ro­doxe qui s’é­ver­tue à déga­ger des pistes pour mettre en place une autre éco­no­mie axée sur le bon­heur et l’épanouissement de chacun !

Pour les lec­teurs régu­liers et les télé­spec­ta­teurs fidèles des JT, ces per­son­na­li­tés sont presque deve­nues des membres de la famille à force de les voir régu­liè­re­ment. Comme si notre presse écrite et télé leur avait attri­bué une prime de noto­rié­té et de cré­di­bi­li­té parce qu’ils tra­vaillaient pour des banques… Comme si les uni­ver­si­tés fran­co­phones ne pro­dui­saient pas des dizaines d’économistes chaque année dans des domaines très diver­si­fiés. Heu­reu­se­ment, de temps en temps, ils se rap­pellent d’Eric de Keu­le­neer, de Phi­lippe Defeyt ou de l’ancien séna­teur VLD Paul De Grauwe et actuel­le­ment pro­fes­seur à la Lon­don School of Eco­no­mics qui a raté un poste à la Banque cen­trale euro­péenne en rai­son de ses vues dis­cor­dantes avec la pen­sée unique de ses paires.

Pour le reste, les seuls espaces de contes­ta­tion et de résis­tance ont bien sou­vent été réduits à la page quo­ti­dienne réser­vée aux cartes blanches.

Donc, c’est de façon insi­dieuse que cha­cun est gagné par la pen­sée unique en ver­tu de laquelle la crise se résou­dra d’abord par l’assainissement des finances publiques et la réduc­tion de la pres­sion fis­cale et des charges sociales (les trois com­bi­nés impli­quant néces­sai­re­ment une coupe dans les dépenses publiques et en par­ti­cu­lier sociales), la mise en œuvre de « réformes struc­tu­relles », les ques­tions rela­tives à un modèle de déve­lop­pe­ment alter­na­tif axé sur le bien-être de cha­cun, la réduc­tion des inéga­li­tés et l’amélioration des pers­pec­tives pour les jeunes et s’accompagnant de nou­veaux indi­ca­teurs res­tent dans la stratosphère. 

Dans ce contexte, conser­ver son esprit cri­tique et diver­si­fier ses sources d’information relève plus que jamais d’un sport de com­bat qui, certes, coûte du temps et demande de la volon­té mais par­ti­cipe à un corps social sain.

  1. Même le Finan­cial Times iden­ti­fiait comme l’un des fac­teurs d’une meilleure résis­tance de la Bel­gique à la crise le fait que l’absence de gou­ver­ne­ment durant 540 jours avait impli­qué qu’aucune mesure d’austérité n’avait été prise durant cette période !
  2. Effec­tuer une recherche sur : « garan­tir le bon­heur pour tous » ne débou­che­rait pas sur beau­coup de résul­tats car il s’agit d’une chaîne de cinq mots et d’un concept rela­ti­ve­ment abs­trait. Par contre, « emploi des jeunes » est plus immé­diat : réduc­tion au strict mini­mum des mots de l’expression et expres­sion ne fai­sant pas appel à l’imagination, à quelque chose sujet à interprétation.

Olivier Derruine


Auteur

économiste, conseiller au Parlement européen