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La N‑VA déteste-t-elle (toujours) Bruxelles ?
Entretien avec Dave Sinardet 

Blog - e-Mois - Bruxelles (Région) / Brussel (Gewest) FWB (Fédération Wallonie-Bruxelles) NVA par Julien Bal

février 2025

Le 2 décembre 2024 – il y a donc une éternité politique – le PS a claqué la porte des négociations pour la formation du Gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale. En cause, l’arrivée surprise de la N‑VA qui ralliait le trio Groen-Open Vld-Vooruit péniblement réuni par l’écologiste Elke Van den Brandt, formatrice du gouvernement flamand à Bruxelles. Ahmed […]

e-Mois

Le 2 décembre 2024 – il y a donc une éternité politique – le PS a claqué la porte des négociations pour la formation du Gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale. En cause, l’arrivée surprise de la N‑VA qui ralliait le trio Groen-Open Vld-Vooruit péniblement réuni par l’écologiste Elke Van den Brandt, formatrice du gouvernement flamand à Bruxelles. Ahmed Laaouej, président du PS bruxellois, a déclaré le lendemain – une éternité moins un jour donc – qu’il entendait, par ce retrait, s’opposer au « dépeçage » de la région par le parti de Bart De Wever, devenu depuis premier ministre. La majorité des formations politiques, francophones et néerlandophones, ont dénoncé le choix d’Ahmed Laaouej, un choix lourd de conséquences encore aujourd’hui. Pourtant, quelques recherches sur le site internet de la N‑VA permettent de comprendre que la question bruxelloise n’est pas un enjeu anodin pour le parti nationaliste flamand. Dès lors, si la N‑VA met un pied dans la porte à Bruxelles, faut-il craindre que cela mette en difficulté les Bruxellois·es les plus précaires ? Spécialiste reconnu du fédéralisme belge et du nationalisme flamand, Dave Sinardet est par ailleurs professeur de sciences politiques à la Vrije Universiteit Brussel (VUB) et à l’Université Saint-Louis Bruxelles. 

Propos recueillis par Julien Bal

Julien Bal (J. B.) : Sur le site de la N‑VA, ce qu’on lit en français au sujet de l’avenir de Bruxelles fait vraiment penser à un projet de mise sous tutelle. Je cite : « Alors que la Flandre et la Wallonie s’éloignent de plus en plus l’une de l’autre en termes de croissance, Bruxelles est plus que jamais considérée comme l’enfant issu de l’union vouée au divorce entre Flamands et Wallons. Les parents doivent continuer à veiller sur cet enfant ». Étonnante cette métaphore parentale. « Veiller sur Bruxelles », dans quel sens ?

Dave Sinardet (D. S.) : Dans le programme officiel de la N‑VA sur le confédéralisme, un programme rédigé il y a dix ans, le projet est le suivant : Bruxelles resterait une région avec des compétences propres, mais une compétence fédérale comme la Sécurité sociale serait scindée en deux – une flamande et une wallonne –, les Bruxellois·es devraient donc choisir l’une ou l’autre et donc choisir un système de pension, de chômage et d’assurance maladie flamand ou wallon. Aujourd’hui, à Bruxelles, l’enseignement, la culture, la santé et le bien-être sont déjà des compétences gérées séparément par les deux communautés. Le programme de la N‑VA pousse effectivement cette logique encore plus loin en disant : scindons également les pensions en deux et non en trois, etc. Mais en fait, je crois qu’à ce stade la N‑VA a compris que cette histoire de deux systèmes de sécurité sociale à Bruxelles est totalement irréaliste.

J. B. : Iriez-vous jusqu’à dire que c’est un malentendu ? Que le PS prête à la N‑VA des intentions qu’elle n’a plus ?

D. S. : Non, parce qu’en fait aujourd’hui, il y a trois tendances distinctes au sein de la N‑VA, un parti qui est loin d’avoir des positions homogènes au sujet de Bruxelles. Une partie de la N‑VA conserve la vision nationaliste flamande traditionnelle qui consiste à vouloir relier pleinement Bruxelles à la Flandre ; une autre branche du parti est bien conscience que lâcher Bruxelles est le prix à payer pour plus d’autonomie flamande, car les autres partis n’accepteront jamais d’organiser deux systèmes de sécurité sociale à Bruxelles ; un troisième groupe se dit : même si garder Bruxelles en Flandre est faisable, le jeu n’en vaut pas la chandelle, car Bruxelles n’est plus une ville flamande, les seuls Flamands à encore y habiter sont des homos de la rue Dansaert, qui votent à gauche, et le français et l’arabe sont clairement les langues dominantes à Bruxelles, donc, laissons tomber Bruxelles…

J. B. : La coexistence de ces trois sensibilités au sein de la N‑VA rend-elle quand même possible un projet de « dépeçage de Bruxelles » face auquel le PS se présente comme le rempart ?

D. S. : Pas dans le cadre de la formation d’un nouveau gouvernement bruxellois en tout cas, mais bien dans le cadre d’une nouvelle réforme de l’État, la septième. La question qui se posera alors sera de savoir ce que l’on fait de l’équilibre entre communautés et régions. Pas avant. Par ailleurs, d’un point de vue social et de gauche, il y a aussi des raisons pour plaider pour plus de compétences régionales et moins de compétences communales (la crainte d’un affaiblissement du pouvoir des communes et donc des bourgmestres, c’est aussi comme cela qu’il faut comprendre cette idée de « dépeçage » de Bruxelles brandie par le PS). En région bruxelloise, il y a des communes très riches, parce que certains habitant·es le sont, mais il y a aussi des communes très pauvres. Si on régionalise la compétence des CPAS, ça permettra plus facilement une redistribution des richesses entre les plus riches et les plus pauvres et un même traitement pour l’ensemble des Bruxellois·es. Tandis qu’aujourd’hui, les moyens et les lignes de conduite des différents CPAS peuvent être très différents, il n’y a pas de vrai système de solidarité. C’est bien pour cela qu’Écolo est également en faveur d’une fusion des différents CPAS de la région Bruxelloise, et je ne crois pas qu’on puisse qualifier Écolo de parti nationaliste flamand de droite.

J. B. : La crainte de la gauche et des syndicats c’est aussi qu’une politique de chasse aux chômeur·euses voie le jour, comme elle existe dans certaines parties de la Flandre, sous l’impulsion de la N‑VA.  

D. S. : Ok, mais est-ce que c’est l’entrée de la N‑VA dans un gouvernement bruxellois qui fera fortement bouger le curseur plus à droite ? Est-ce que ça n’est pas plutôt le MR et dans une moindre mesure Les Engagés ? Même avec la N‑VA, l’aile flamande du gouvernement bruxellois serait plus à gauche que l’aile francophone. Côté francophone, c’est le MR le plus grand parti. Côté flamand, c’est Groen qui est incontournable. La différence entre les Flamand·es bruxellois·es et les autres Flamand·es est énorme politiquement parlant. A Bruxelles, les Flamand·es ont voté plus à gauche que les francophones

J. B. : Vous dites que si un virage néo-libéral fort était pris à Bruxelles, ça serait plus du fait du MR que de la N‑VA ?

D. S. : Je crois que oui. Le MR voudra certainement imprimer sa marque. Dans le gouvernement précédent, avec un PS plus fort, l’attitude de la N‑VA aurait certainement été plus revendicative sur les questions socio-économiques. Là, avec le MR à la barre, la N‑VA peut être bien plus relax. Mais ce que le PS se dit certainement, à juste titre, c’est que, sur certains dossiers, le MR a un allié désormais. Si le MR veut mettre le cap à droite toute, avec la N‑VA à bord, il pourrait se sentir moins isolé.

J. B. : A ce stade, il est prévu que la N‑VA dispose d’un droit de veto sur de nombreux dossiers, dont des sujets sensibles comme le bilinguisme ou les politiques sociales. C’est aussi ce qui inquiète le PS.

D. S. : Oui. La N‑VA aura les moyens de faire de l’obstruction sur un dossier si elle le souhaite. C’est vrai, mais c’est le cas pour chaque parti dans la coalition, donc aussi pour le PS. Et n’oublions pas non plus que la N‑VA, à trop jouer ce jeu-là, risquerait de s’isoler complètement de ses partenaires flamands de gauche qui ne partagent pas ses idées socio-économiques.

J. B. : Si la N‑VA disposait d’un droit de véto au gouvernement bruxellois sur les politiques sociales, doit-on craindre que les Bruxellois·es les plus précaires perdent un certain nombre de droits ? Les ASBL qui travaillent auprès des publics les plus précarisés et des personnes migrantes tirent la sonnette d’alarme en ce moment… 

D. S. : Il est clair qu’il y a une vraie aversion chez le PS bruxellois pour la N‑VA, plus forte que chez le PS wallon. C’est le signe que la distance idéologique entre N‑VA et PS est plus grande à Bruxelles. Sur les questions d’immigration, par exemple, le PS bruxellois a des positions moins laïques que le PS wallon. Et sur les politiques sociales, le PS bruxellois est aussi un peu plus à gauche, ce qui creuse davantage encore le fossé avec la N‑VA. D’ailleurs, en 2019, au moment des tentatives de rapprochement entre Bart De Wever et Paul Magnette, c’est surtout le PS bruxellois d’Ahmed Laaouej qui a tout fait, à ce moment-là déjà, pour éviter un rapprochement. Au PS wallon, certains étaient plus ouverts. C’est Laaouej qui a toujours rappelé à l’ordre Magnette avec lequel il ne s’entend pas bien, soit dit en passant… Intégration, immigration, diversité, thématiques sociales… Ce sont effectivement des points de divergence forts entre le PS et la N‑VA, mais également entre le PS et le MR.

J. B. : La N‑VA reproche souvent aux francophones de ne pas vouloir faire avancer les choses, mais il y a des sujets importants sur lesquels les partis flamands jouent eux aussi la carte de l’immobilisme…

D. S. : Oui, sur les compétences des communautés à Bruxelles. Et aussi sur l’interdiction de listes linguistiquement mixtes pour les élections régionales bruxelloises. Personnellement, cela fait vingt ans que je dis que c’est un système aberrant. Même le PTB, qui est un parti unitaire national, doit introduire une liste francophone et une liste néerlandophone. Groen et Écolo doivent aussi introduire deux listes. Dans une région aussi diverse et multilingue que Bruxelles, on crée un apartheid électoral en forçant les candidat·es et les électeur·ices à rester dans un carcan identitaire. C’est contraire à la sociologie bruxelloise qui ne se divise pas si clairement entre Flamand·es et francophones. Beaucoup de Bruxellois·es se sentent avant tout bruxellois·es, voire ni flamand·es ni wallon·es. De nombreuses études démontrent qu’une part importante de la population bruxelloise souhaite voter pour des listes multilingues. Et là, pour le coup, ce sont surtout les partis flamands qui ne veulent pas s’ouvrir à cette nouvelle donne. Notamment la N‑VA, opposée à la francisation de Bruxelles, mais qui – comme le Vlaams Belang d’ailleurs – fait aussi campagne en français à Bruxelles, pour attirer des électeur·ices francophones. 

A l’heure de publier cette interview, alors que la crise bruxelloise se prolonge après l’échec du MR David Leisterh dans sa tentative de former un gouvernement, une vague lueur point au bout du tunnel Annie Cordy. Un duo de formateur.ices vient de voir le jour : Christophe de Beukelaer côté francophone pour les Engagés et Elke Van Den Brandt côté flamand pour Groen. Si ces deux-là parvenaient à trouver une solution rapidement, cela mettrait en évidence le fait que le blocage de la région de Bruxelles-Capitale a reposé pendant de longs mois sur une querelle d’égos, sur des rancœurs recuites et sur un manque certain de tact politique.

Julien Bal


Auteur

Julien Bal est un journaliste, traducteur et écrivain franco-belge ; il enseigne la traduction et l'analyse du discours à l'UCLouvain. En 2024, il a publié "Ovales" (Ab Irato) dont certains extraits sont parus dans des revues françaises, flamandes et italiennes (Gierik, Turchese, L'Echaudée…). Julien Bal a également traduit et préfacé plusieurs textes théoriques du poète italien Franco Fortini pour les éditions Les Belles Lettres ("Leçons sur la traduction", collection Traductologiques).
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