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La fin d’un récit

Blog - e-Mois - économie UE (Union européenne) par Jean-Claude Willame

septembre 2013

Munis de leur lor­gnette à courte vue, les médias et cer­tains poli­tiques nous ont inon­dés depuis quelques mois et d’une manière lan­ci­nante des méfaits d’une crise finan­cière inter­na­tio­nale qui ren­drait compte du monde dans lequel nous évo­lue­rions. On affec­tionne de fêter un peu par­tout des anni­ver­saires : celui des « sub­primes », de la faillite de Leh­­man-Bro­­thers, des dérives […]

e-Mois

Munis de leur lor­gnette à courte vue, les médias et cer­tains poli­tiques nous ont inon­dés depuis quelques mois et d’une manière lan­ci­nante des méfaits d’une crise finan­cière inter­na­tio­nale qui ren­drait compte du monde dans lequel nous évo­lue­rions. On affec­tionne de fêter un peu par­tout des anni­ver­saires : celui des « sub­primes », de la faillite de Leh­man-Bro­thers, des dérives de For­tis Banque, etc. Experts et hommes poli­tiques montent au cré­neau pour ravi­ver quelque part une vieille pen­sée léni­niste et nous mettre en garde, sans se rendre compte, comme le rap­por­tait récem­ment un dépu­ré euro­péen, que si le monde finan­cier est deve­nu fou, lar­ge­ment incom­pré­hen­sible et n’a jamais rele­vé du cercle démo­cra­tique, la res­pon­sa­bi­li­té en revient non pas d’abord à ce monde, mais d’abord aux États qui l’ont lais­sé tour­né fou.

Un nouveau sens

Cette déré­lic­tion nous conduit à nous inter­ro­ger sur le sens de la marche de ce monde, sur le plus long terme plu­tôt que sur le court terme. Un constat est de plus en plus évident : depuis que le feu a été éteint sous la cas­se­role à pres­sion de la guerre froide, la plus grande des puis­sances, que l’on pen­sait gagnante, a com­men­cé à se déli­ter. Alors que para­doxa­le­ment l’anti-américanisme reste une lame de fonds dans bon nombre d’États du Moyen et du Proche Orient, les États-Unis appa­raissent comme un géant aux pieds d’argile. Les ter­gi­ver­sa­tions assez lamen­tables du pré­sident Oba­ma dans le dos­sier syrien sont une indi­ca­tion très nette de ce que « rien ne va plus » au pays de l’Oncle Sam. L’affaire Snow­den comme celle du sol­dat Brad­ley Man­ning sont tout autant d’indicateurs d’une « puis­sance » quelque peu vermoulue.

Du côté de l’ancien enne­mi n°1, le fait majeur est évi­dem­ment l’effondrement de l’URSS. Son sub­sti­tut, la Rus­sie, peine à se faire une place et à s’imposer sur la scène inter­na­tio­nale, même si elle a ten­té d’y reve­nir avec le dos­sier syrien. Ne nous y trom­pons pas : le tsar Vla­di­mir Pou­tine est détes­té par une bonne par­tie de la Rus­sie pro­fonde, qu’elle soit ou non nos­tal­gique de l’ancien empire soviétique.

Et puis, il faut le rap­pe­ler sans cesse : il y a les « puis­sances qui montent » comme le Bré­sil, la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud, mais dont cer­taines sont absentes d’un Conseil de sécu­ri­té obso­lète qui n’a plus de légi­ti­mi­té et ne sait plus fort où don­ner de la tête.

Car paral­lè­le­ment à cette évo­lu­tion géo­po­li­tique, il y a tous les bruits et les fureurs iden­ti­taires dans des pays où l’exclusion et la pau­vre­té sont la règle, où la démo­cra­tie élé­men­taire ne fait que bal­bu­tier, où les tyrans ne sont pas encore morts poli­ti­que­ment et se voilent sous le dégui­se­ment d’élections se dérou­lant dans la peur : Mali, Égypte, Syrie, Congo, Soma­lie, Ougan­da, Rwan­da et j’en passe.

Bien sûr, l’Occident n’a pas et ne peut pas se mêler de tout, mais il ne se donne pas les moyens poli­tiques (c’est-à-dire autres qu’humanitaires) pour se mettre au niveau de ce que Jean-Fran­çois Bayard appe­lait naguère « la poli­tique par le bas ». On dénonce, on déplore, on condamne et cela donne bonne conscience à des diplo­ma­ties fatiguées.

Une Europe toujours en devenir

Et l’Europe dans tout cela ? Le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle ne sait pas très bien où elle se trouve. « Puis­sance moyenne » ou « puis­sance tran­quille », nous disent les poli­to­logues aver­tis ? Il est dif­fi­cile tou­te­fois de par­ler en termes de puis­sance lorsque l’on se trouve en fait devant une construc­tion baroque et hybride qui ne répond plus à son pro­jet poli­tique ini­tial. Des conseils de ministres euro­péens, qui ne rendent aucun compte au légis­la­tif euro­péen et très peu aux Par­le­ments natio­naux, un pré­sident de l’Union euro­péenne flan­qué de pré­si­dents natio­naux exer­çant leur man­dat à tour de rôle, une Com­mis­sion qui n’a jamais réus­si à se débar­ras­ser de ses ori­peaux tech­no­cra­tiques aux yeux de l’opinion publique, une Haute Repré­sen­tante de l’Union pour les affaires étran­gères et la poli­tique de sécu­ri­té qui a été « volens nolens » réduite à l’impuissance. Le Par­le­ment euro­péen est la seule ins­ti­tu­tion qui a der­niè­re­ment acquis de sub­stan­tiels pou­voirs pour répondre à sa fonc­tion : mal­heu­reu­se­ment, il doit faire face à un euros­cep­ti­cisme de plus en plus répan­du, y com­pris dans ses propres rangs.

Mais, on ne doit pas s’y trom­per : plus on cherche à « avan­cer » dans cette construc­tion hybride, plus on se trouve en butte à des hydres popu­listes et natio­na­listes comme en Bel­gique, en Espagne, en France, en Ita­lie, en Rou­ma­nie ou en Hon­grie. L’Europe reste aus­si un lieu où, à tra­vers les élec­tions ou autre­ment, l’on case des amis poli­tiques qui ont ces­sé de plaire ou dont on ne sait trop que faire, quand elle n’est pas l’endroit où l’on se planque pour accu­mu­ler des rentes ou pour d’autres rai­sons. Une Europe enfin qui reste lar­ge­ment illi­sible pour les citoyens.

Çà et là pour­tant, un esprit euro­péen qui trans­cende les com­po­santes natio­nales et par­ti­sanes se des­sine quand même, bien que cela ait fait hur­ler les dog­ma­tiques bien pen­sant. On a pu ain­si voir des alliances trans-par­tis se pro­fi­ler comme celle qui fait se rejoindre le libé­ral Verhof­stadt et le Vert Cohn-Ben­dit sur la ques­tion du fédé­ra­lisme euro­péen ou celle d’une asso­cia­tion entre le PPE Michel Bar­nier, les Verts et des socia­listes sur la pro­blé­ma­tique finan­cière. Autant de signaux posi­tifs pour qu’un nou­veau récit s’impose à ceux qui pré­parent les listes pour les pro­chaines échéances électorales.

Jean-Claude Willame


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