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L’Iran, premier test de la politique étrangère de Donald Trump

Blog - e-Mois par Jonathan Piron

novembre 2016

Donald Trump vient d’être élu au terme d’une cam­pagne lar­ge­ment pla­cée sous le signe de la radi­ca­li­té et de l’appel à l’exclusion. Si les enjeux internes ont été omni­pré­sents, la poli­tique inter­na­tio­nale pro­je­tée par le pro­chain pré­sident inquiète. Des inter­ro­ga­tions se posent notam­ment quant à son atti­tude concer­nant l’Iran, et plus pré­ci­sé­ment la péren­ni­té de l’accord sur le nucléaire ira­nien. Conclu à Vienne le 14 juillet 2015, après deux ans de négo­cia­tions, entré en vigueur le 16 jan­vier 2016, le Plan glo­bal d’action conjoint clôt une crise qui aura duré dix ans. Ras­sem­blant les États-Unis, l’Iran, la Rus­sie, la Chine, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, il est éga­le­ment un suc­cès pour l’Union euro­péenne, orga­ni­sa­trice des négo­cia­tions. Cet impor­tant accord est cen­sé garan­tir la nature civile et paci­fique du pro­gramme nucléaire ira­nien. En contre­par­tie de la trans­pa­rence sur son pro­gramme nucléaire, les dif­fé­rentes sanc­tions visant l’Iran sont levées, per­met­tant au pays de sor­tir de son iso­le­ment diplo­ma­tique et de se repla­cer sur la carte des échanges commerciaux. 

e-Mois

Pour­quoi Donald Trump et ses proches s’opposent-t-ils à cet accord ? Com­ment pour­raient-ils le déchi­rer ? Et quelles en seraient les conséquences ? 

À plu­sieurs reprises durant la cam­pagne, M. Trump a qua­li­fié le texte de « pire accord jamais négo­cié » par les États-Unis, pro­met­tant de le « déchi­rer » une fois élu. Cette atti­tude hos­tile est par­ta­gée par plu­sieurs de ses conseillers. Walid Phares, qui suit les ques­tions liées au Moyen-Orient pour M. Trump, avait confir­mé à l’été 2016 la pos­si­bi­li­té d’une rené­go­cia­tion por­tant sur cer­taines clauses1. D’autres per­son­na­li­tés influentes proches de Trump, comme John Bol­ton, l’ancien ambas­sa­deur amé­ri­cain à l’ONU sous le man­dat de George W. Bush, vont plus loin en deman­dant le retrait des États-Unis du Plan glo­bal2. M. Trump, comme d’autres répu­bli­cains, a tou­jours été hos­tile à la réin­té­gra­tion de l’Iran dans l’économie mon­diale, en rai­son des liens que le Par­ti répu­bli­cain entre­tient avec dif­fé­rents lob­bys oppo­sés au régime ira­nien, ou proches d’Israël et de l’Arabie Saou­dite dont l’objectif est de res­treindre l’influence de Téhé­ran au Moyen-Orient. John Bol­ton comme Rudy Giu­lia­ni ont ain­si par­ti­ci­pé à des mee­tings orga­ni­sés par les moud­ja­hid­dines du peuple ira­nien, prin­ci­pal mou­ve­ment d’opposition au régime de Téhé­ran, pour­tant recon­nu comme orga­ni­sa­tion ter­ro­riste par les États-Unis. Durant leur prise de parole, tant M. Bol­ton que M. Giu­lia­ni ont insis­té sur le ren­ver­se­ment du régime ira­nien3. Cette atti­tude à l’égard de Téhé­ran ne se retrouve pas seule­ment par­mi les proches conseillers du futur pré­sident. Plu­sieurs per­son­na­li­tés en vue du Par­ti répu­bli­cain, comme les séna­teurs John Mc Cain et Lind­sey O. Gra­ham, par­tagent ces orien­ta­tions4. Une atti­tude dure à adop­ter vis-à-vis de Téhé­ran est l’un des rares consen­sus entre l’équipe de Donald Trump et les élus républicains. 

L’accord sur le nucléaire peut-il être révo­qué par les États-Unis ? Tech­ni­que­ment, rien ne s’y oppose. Au regard du droit amé­ri­cain, le Plan glo­bal n’est pas un trai­té inter­na­tio­nal. N’ayant pas été sou­mis à un vote devant le Sénat, l’accord est consi­dé­ré comme un enga­ge­ment poli­tique contrai­gnant sur lequel le pré­sident garde la main. Bien qu’ayant fait l’objet d’une recon­nais­sance via une réso­lu­tion de l’ONU, le texte pour­rait donc être dénon­cé uni­la­té­ra­le­ment par un des par­te­naires5. Mais les États-Unis pour­raient le mettre à mal autre­ment. La levée des sanc­tions fait l’objet d’un méca­nisme de sui­vi tous les 120 à 180 jours6. En cas d’écart de l’Iran, il serait tout à fait pos­sible pour le pré­sident amé­ri­cain de consi­dé­rer que l’accord a été vio­lé et d’œuvrer au retour des sanc­tions7. Enfin, plu­tôt que de s’en prendre à l’accord, Donald Trump pour­rait lais­ser le Congrès, à majo­ri­té répu­bli­caine, voter de nou­velles sanc­tions por­tant, par exemple, sur le pro­gramme de mis­siles balis­tiques. Ces nou­velles sanc­tions pour­raient s’assimiler à une annu­la­tion indi­recte du Plan glo­bal, comme l’a récem­ment décla­ré le secré­taire du Conseil suprême de sécu­ri­té natio­nale de l’Iran, Ali Shamkhani. 

Quelles seraient les réac­tions face à une remise en ques­tion du Plan glo­bal ? En Iran, ce n’est sans doute pas un hasard si, au len­de­main de l’élection, le quo­ti­dien E’temad titrait sur « La crainte du monde face à Trump ». Le pré­sident Has­san Roha­ni a, à plu­sieurs reprises, affir­mé que le futur pré­sident Trump ne pour­rait pas reve­nir sur le texte de Vienne8. Insis­tant sur son carac­tère mul­ti­la­té­ral, le pré­sident ira­nien a fait de l’obtention de l’accord un des élé­ments clefs de sa poli­tique. Voir celui-ci remis en ques­tion, que ce soit par une réou­ver­ture des négo­cia­tions ou par son annu­la­tion, repré­sen­te­rait un sérieux coup por­té à son pro­jet poli­tique. Cette éven­tua­li­té est d’autant plus pro­blé­ma­tique pour Roha­ni à l’approche des élec­tions pré­si­den­tielles de mai 2017. Le pro­bable can­di­dat Roha­ni ver­rait donc son bilan enta­ché par cet échec, sur lequel insis­te­raient lour­de­ment ses concur­rents prin­ci­pa­le­ment issus du camp des ultra­con­ser­va­teurs. À l’image de l’éditeur en chef du quo­ti­dien ultra-conser­va­teur Kay­han, Hus­sein Sha­riat­ma­da­ri, les par­ti­sans de la ligne dure à l’égard de Roha­ni voient dans l’élection de Trump une vic­toire à la fois interne et externe9. Interne car elle leur per­met de se réali­gner poli­ti­que­ment à la suite de leur défaite aux élec­tions légis­la­tives de 2016. Externe car elle sou­tient leur récit arti­cu­lé autour du grand com­plot occi­den­tal à l’égard de l’Iran. L’attitude des Pas­da­rans, les Gar­diens de la révo­lu­tion, sera d’ailleurs à suivre. Issus des milieux conser­va­teurs et natio­na­listes, ces der­niers contrôlent les dif­fé­rentes com­po­santes du pro­gramme nucléaire. Il ne serait dès lors pas impos­sible que cer­tains élé­ments cherchent à vio­ler les termes du Plan glo­bal afin de déclen­cher une crise ouverte. Cette pos­si­bi­li­té de crise, à la fois interne et externe, semble d’ailleurs bel et bien per­çue par l’administration en place. C’est ain­si que, peu après l’élection de Trump, le quo­ti­dien Iran, contrô­lé par le gou­ver­ne­ment, affir­mait que : « l’appareil diplo­ma­tique de notre pays devrait suivre de près la nou­velle situa­tion afin qu’il puisse iso­ler l’irrationnelle Amé­rique de Trump et mini­mi­ser les menaces poten­tielles à venir ».

Les consé­quences inter­na­tio­nales seraient de dif­fé­rents niveaux. Tout d’abord, le retrait des États-Unis de cet accord mul­ti­la­té­ral fra­gi­li­se­rait un équi­libre obte­nu entre plu­sieurs États et orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales après un long pro­ces­sus de négo­cia­tions. Par ailleurs, la mort de l’accord remet­trait en ques­tion les nou­velles rela­tions com­mer­ciales qui en dépendent, cou­pant l’accès à un pays sou­vent pré­sen­té, sans trop de recul, comme le nou­vel eldo­ra­do éco­no­mique. À Téhé­ran, la suc­ces­sion inin­ter­rom­pue de délé­ga­tions inter­na­tio­nales démontre l’attrait de l’Iran, essen­tiel­le­ment dans le trans­port, l’aéronautique et l’énergie. C’est ain­si que le groupe fran­çais Total a décro­ché, début novembre, un gigan­tesque contrat de 4,3 mil­liards d’euros, pour le déve­lop­pe­ment du champ gazier off­shore de South Pars, dans le golfe Per­sique10. Quelques entre­prises amé­ri­caines sou­haitent éga­le­ment relan­cer leurs liens avec Téhé­ran, comme Boeing qui a signé, le 21 juin, un pro­to­cole d’accord avec la com­pa­gnie Iran Air pour la vente de 80 appa­reils, pour un total de 17,6 mil­liards de dol­lars11. Une remise en ques­tion de l’accord serait mal per­çue par les milieux éco­no­miques des pays par­te­naires. C’est d’ailleurs en ce sens que Fede­ri­ca Moghe­ri­ni a rap­pe­lé, dès l’élection de Trump, que l’accord ne pou­vait être résilié. 

Enfin, les consé­quences sur la sta­bi­li­té du Moyen-Orient seront impor­tantes. L’Iran est un acteur incon­tour­nable en Irak et en Syrie. La réso­lu­tion du conflit syrien serait donc enta­chée par cet iso­le­ment de l’Iran. Sans comp­ter l’impact sur la lutte contre la pro­li­fé­ra­tion nucléaire. Déli­vré de ses obli­ga­tions, l’Iran pour­rait ain­si déci­der de réac­ti­ver les aspects illi­cites de son pro­gramme nucléaire. 

Le début de la pré­si­dence de Donald Trump pour­rait donc être rapi­de­ment mar­quée par une nou­velle crise avec l’Iran. Mal­gré les appels lan­cés par de nom­breux spé­cia­listes12 sou­hai­tant que Trump main­tienne en l’état le Plan glo­bal, c’est l’influence du pre­mier cercle de conseillers autour du nou­veau pré­sident qui sera déter­mi­nante. Or, celui-ci est réso­lu­ment hos­tile à l’Iran et peut comp­ter sur un sou­tien de la majo­ri­té répu­bli­caine. Deux ques­tions res­tent ouvertes : quelle sera la réac­tion des autres par­te­naires de l’accord, Euro­péens en tête ? Et com­ment réagi­ront les entre­prises ayant réta­bli des rela­tions com­mer­ciales avec l’Iran ? Il est encore trop tôt pour le dire. Mais les per­dants, incon­tes­ta­ble­ment, seraient la diplo­ma­tie et la réso­lu­tion paci­fique des conflits. 

  1. « Réac­tion de Trump vis-à-vis de l’accord nucléaire avec l’Iran », Presstv, Téhé­ran, 10 novembre 2016.
  2. John Bol­ton, « Trump needs to reverse the Iran deal and assert our inter­ests », New York Post, New York, 13 novembre 2016.
  3. L’Organisation des moud­ja­hid­dines du peuple ira­nien est d’ailleurs tou­jours consi­dé­rée comme une orga­ni­sa­tion ter­ro­riste par les États-Unis (Scott Peter­son, « Ira­nian group’s big-money push to get off US ter­ro­rist list », The Chris­tian Science Moni­tor, Bos­ton, 8 août 2011).
  4. Josh Rogin, «“Never Trump” GOP pre­pa­ring to work with Trump to squeeze Iran », The Washing­ton Post, Washing­ton D.C., 10 novembre 2016.
  5. UN News Centre, Secu­ri­ty Coun­cil adopts reso­lu­tion endor­sing Iran nuclear deal, Uni­ted Nations, New York, 20 juillet 2015,
  6. Back­ground Brie­fing on the JCPOA Imple­men­ta­tion, Spe­cial Brie­fing, US Depart­ment of State, Washing­ton D.C., 17 sep­tembre 2015.
  7. Avec, à l’ONU, le recours au « snap­back » ou droit de veto inver­sé (Somi­ni Segunp­ta, «“Snap­back” Is an Easy Way to Reim­pose Iran Penal­ties », The New York Times, New York, 16 juillet 2015).
  8. Donya-e-Eqte­sad, Téhé­ran, 9 novembre 2016.
  9. Kay­han, Téhé­ran, 9 novembre 2016.
  10. Iran signs major gas deal with France’s Total, Dai­ly­mail online, Londres, 8 novembre 2016.
  11. Accord com­mer­cial que la majo­ri­té répu­bli­caine à la Chambre des Repré­sen­tants sou­haite empê­cher (Tho­mas Erd­brink, Nico­la Clark, « U.S. Allows Boeing and Air­bus to Sell Planes to Iran », The New York Times, New York, 21 sep­tembre 2016 ; Patri­cia Zen­ger­lé, « U.S. House votes to bar sales of com­mer­cial air­craft to Iran », Reu­ters, Londres, 17 novembre 2016).
  12. Rick Glad­stone, « 76 Experts Urge Donald Trump to Keep Iran Deal », The New York Times, New York, 14 novembre 2016.

Jonathan Piron


Auteur

historien, spécialiste du Moyen-Orient, il dirige le pôle prospective d’Etopia. Il enseigne également les relations internationales contemporaines à Helmo et est chercheur-associé au Grip