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L’économie rationnelle de la migration

Blog - Anathème - économie immigration migration par John Common Jr.

janvier 2019

Cer­tains jours, quoi que l’on fasse, il s’avère impos­sible d’échapper à l’appel des jour­naux qui trainent dans les lob­bys d’hôtel. Ce fut mon cas lors d’un pas­sage éclair dans un hôtel pari­sien qui, outre ses quelques étoiles, affiche par son nom raf­fi­né son atta­che­ment aux expé­riences d’ouverture au monde menées à grands coups de baïon­nettes sous le […]

Anathème

Cer­tains jours, quoi que l’on fasse, il s’avère impos­sible d’échapper à l’appel des jour­naux qui trainent dans les lob­bys d’hôtel. Ce fut mon cas lors d’un pas­sage éclair dans un hôtel pari­sien qui, outre ses quelques étoiles, affiche par son nom raf­fi­né son atta­che­ment aux expé­riences d’ouverture au monde menées à grands coups de baïon­nettes sous le Second Empire. Siro­tant mon expres­so mac­chia­to mati­nal, je décou­vris avec délice l’annonce de la paru­tion d’un opus du plus néo­con­ser­va­teur des poli­tiques-méde­cins belges1. Alain Des­texhe2 pro­pose donc une « ana­lyse » de la ques­tion migra­toire qui s’inscrit par­fai­te­ment dans la lignée du dis­cours du reste de l’extrême droite euro­péenne qui forme désor­mais un large groupe puisqu’elle a béné­fi­cié de l’apport de la plu­part des par­tis autre­fois libéraux. 

Bien sûr, cet intel­lec­tuel de haut vol aborde la ques­tion du « Grand Rem­pla­ce­ment » qui, il faut le dire, reste la théo­rie la plus effi­cace lorsqu’il s’agit d’effrayer le ménage moyen, sin­gu­liè­re­ment s’il est âgé et réside dans les zones péri­ur­baines et rurales où le taux de mixi­té d’origines est proche du zéro abso­lu. Mieux, il n’en reste pas là et pro­pose une série de « contrôles stricts » sur l’immigration ain­si que l’adoption (offi­cielle) du sys­tème de « push back » pra­ti­qué en Aus­tra­lie. Il a en effet beau­coup appris de ce pays qui a si bien com­pris que, pour évi­ter que les noyades de migrants n’émeuvent trop l’opinion publique, il suf­fi­sait de les envoyer se faire tuer ailleurs, loin des zones géo­gra­phiques fré­quen­tées par les jour­na­listes et les cher­cheurs. Il a bien rai­son : un cadavre de migrant en Libye ne sera jamais iden­ti­fié par per­sonne, alors qu’en Médi­ter­ra­née, outre le risque d’un désa­gréable échouage sur une plage tou­ris­tique, sub­siste le risque d’une recen­sion par une quel­conque ONG. La mort en Libye est sta­tis­ti­que­ment invi­sible. Or, il n’est de pro­blème qui ne se compte pas3.

Un divorce idéologique ?

Faut-il le rap­pe­ler, Des­texhe est membre du Mou­ve­ment réfor­ma­teur (MR), un par­ti dont la répu­ta­tion en Europe est lar­ge­ment due aux sor­ties en faveur des « droits humains » et autres enga­ge­ments du même ordre du bouillant Louis Michel, euro­dé­pu­té et ancien com­mis­saire euro­péen à l’Aide inter­na­tio­nale, à l’Aide huma­ni­taire et à la Réac­tion aux crises. Dès lors, se pose for­cé­ment la ques­tion d’un divorce interne, d’une scis­sion idéo­lo­gique : com­ment conci­lier le par­ti pris dit « social-libé­ral » d’une immi­gra­tion bien sûr régu­lée, mais de flux rela­ti­ve­ment impor­tants van­té par des per­son­na­li­tés comme Michel (père) avec le posi­tion­ne­ment de M. Des­texhe, qui le place aux côtés de Théo Fran­cken (N‑VA) — lequel a acti­ve­ment doré le bla­son du néo­fas­cisme durant son pas­sage au gou­ver­ne­ment belge ? 

Pour l’économiste, la réponse est simple : l’effet conjoint de ces prises de posi­tion per­met un excellent posi­tion­ne­ment stra­té­gique. Il n’y a donc aucun pro­blème à adop­ter les deux de concert. Développons.

Notons d’emblée que l’afflux d’étrangers pré­ca­ri­sés a un effet tout à fait posi­tif pour l’économie : il per­met d’exploiter à bas prix une main‑d’œuvre rela­ti­ve­ment ser­vile. Avec un flux assez intense, on peut même espé­rer déré­gu­ler en pro­fon­deur le mar­ché du tra­vail. Il suf­fi­ra de conti­nuer de feindre com­battre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique pour que des hordes de migrants prennent nos pays d’assaut. Il est cepen­dant une évi­dence : si l’on donne ne fût-ce que l’espoir à ces misé­reux d’obtenir un sta­tut, le risque est réel qu’ils s’organisent en vue de l’obtenir. C’est pour­quoi il faut d’emblée les décou­ra­ger, les bri­ser mora­le­ment et phy­si­que­ment. L’expérience enseigne en effet que c’est la meilleure manière de se garan­tir une véri­table emprise sur cette main‑d’œuvre et de garan­tir sa ser­vi­li­té et sa flexi­bi­li­té. Mieux encore, en la pri­vant de toute pro­tec­tion et en la for­çant à la clan­des­ti­ni­té, on sou­lage les employeurs de la lourde bureau­cra­tie des pro­cé­dures d’embauche et de licen­cie­ment, ain­si du poids des coti­sa­tions sociales. Grâce au ren­fort de la dimi­nu­tion pro­gres­sive des moyens de la lutte contre la fraude sociale (des patrons), on peut espé­rer amé­lio­rer le fonc­tion­ne­ment du mar­ché et abais­ser les mini­mas sociaux et les pro­tec­tions sociales de l’ensemble des travailleurs. 

Mais l’arrivée mas­sive des migrants ne garan­tit pas cette évo­lu­tion favo­rable. Il suf­fi­rait que des soli­da­ri­tés se tissent entre les locaux et les migrants pour que res­sur­gissent des reven­di­ca­tions dérai­son­nables comme la redis­tri­bu­tion des richesses et autres élu­cu­bra­tions socia­listes. En effet, les tra­vaux sur les méca­nismes de col­la­bo­ra­tion, notam­ment ceux de Man­cur Olson, montrent que, par­fois, une soli­da­ri­té spon­ta­née peut sur­gir, sin­gu­liè­re­ment face à l’adversité, même dans un contexte qui est défa­vo­rable. Pire encore, la glo­ba­li­sa­tion digi­tale a mené, notam­ment via les réseaux sociaux et les appli­ca­tions de ren­contre, à un res­ser­re­ment des liens sociaux sur des échelles jusque-là inédites qui favo­rise des rap­pro­che­ments entre « migrants » et « rési­dents »4.

Dès lors, plu­tôt qu’une masse, il vaut sans doute mieux pro­cé­der dou­ce­ment avec des petits groupes plus faci­le­ment stig­ma­ti­sables : là où une cara­vane de familles émeut, un petit groupe de sur­vi­vants plu­tôt mas­cu­lins assem­blés dans un parc fait peur. Évi­dem­ment, comme le fait par­fai­te­ment M. Des­texhe, pour stig­ma­ti­ser ce petit groupe, on pour­ra (peu importe sa taille) agi­ter le spectre des inva­sions bar­bares ; ce der­nier a maintes fois mon­tré son effi­ca­ci­té et fait flo­rès en Europe depuis long­temps. Nous le rap­pe­lions d’emblée : la per­cep­tion d’un « dan­ger migra­toire » est bien plus forte dans les zones géo­gra­phiques où il n’existe aucune mixi­té. L’entre-soi favo­rise la peur de l’autre, et il faut jouer au maxi­mum de cet effet tant qu’il peut se produire. 

On l’aura com­pris, le suc­cès éco­no­mique, pas­sant for­cé­ment par la déré­gu­la­tion du mar­ché du tra­vail et l’absence de conscience des tra­vailleurs, tient donc à la fois dans un cer­tain flux de migrants, dont l’accroissement se fera natu­rel­le­ment, et, en paral­lèle, dans le main­tien d’une poli­tique d’oppression assu­rant que, dans un pre­mier temps au moins, les contin­gents de migrants soient réduits et par là aisé­ment stigmatisables. 

Combiner les discours

Ne nous voi­lons cepen­dant pas la face, l’entreprise ne sera pas for­cé­ment un suc­cès pour autant. En effet, des cri­tiques s’élèveront fata­le­ment des rangs des Bisou­nours qui font pro­fes­sion de s’émouvoir du sort cruel de n’importe quel étran­ger. Face à eux, il n’est pas ques­tion de mol­lir… au contraire : plus les poli­tiques menées seront vio­lentes, voire cruelles, plus les effets béné­fiques s’en feront sen­tir, notam­ment par la bana­li­sa­tion de la déshu­ma­ni­sa­tion aux yeux de la très mal­léable opi­nion publique. Mais avant d’atteindre cet objec­tif, les cri­tiques peuvent s’avérer un obs­tacle, tant on sait que le droit-de-l’hom­misme a fait des émules en Europe. C’est pour cette rai­son qu’il est indis­pen­sable pour tout par­ti sou­hai­tant mener cette poli­tique éco­no­mi­que­ment ration­nelle de conti­nuer de faire assaut de décla­ra­tions concer­nées sur son atta­che­ment aux droits humains et à la digni­té des per­sonnes, peu importe le déca­lage entre ces décla­ra­tions et la réa­li­té de sa poli­tique. Enfer­mer des enfants tout en cla­mant son dévoue­ment aux droits de l’enfant est extrê­me­ment effi­cace : cela per­met de crier au pro­cès d’intentions lorsque le gau­chiste dénon­ce­ra une « atteinte aux droits fon­da­men­taux », puis d’ergoter des heures sur les règles du débat démo­cra­tique, les qua­li­tés du dis­cours d’un élu, etc., pen­dant que l’on conti­nue à mener la même poli­tique, jusqu’à ce que le dés­in­té­rêt média­tique et la force de l’habitude gagnent, per­met­tant que de plus en plus d’enfants soient envoyés dans les centres5.

Mieux encore, l’affirmation de l’attachement aux droits humains per­met de se pla­cer dans une posi­tion morale supé­rieure et à jouer sur les sur­en­chères : « quoi, la poli­tique d’asile et migra­tion en Bel­gique vous déplait ? Allez voir les esclaves dans les pays du Golfe si vous croyez que nous sommes vio­lents ! ». Ceux qui se vou­draient les gar­diens de la morale locale auront fort à faire pour se dis­cul­per de l’accusation d’indifférence pour les vio­la­tions de droits fon­da­men­taux loin­taines, contre les­quelles ils seront accu­sés de ne pas assez lut­ter. Autant de temps per­du pour ces empê­cheurs d’expulser en rond et autant de temps gagné pour per­sis­ter dans la meilleure des options, la seule qui fait sens pour l’économiste.

À ce stade, le lec­teur sera évi­dem­ment convain­cu : M. Des­texhe et M. Michel consti­tuent les deux faces indis­so­ciables de la même poli­tique. Mais ne nous arrê­tons pas en si bon che­min, car ce serait sous-esti­mer un élé­ment cen­tral qui joue pour beau­coup dans la poli­tique aus­tra­lienne : l’effet d’aubaine indus­trielle que repré­sente « la lutte » contre les flux migra­toires. Construire des murs, mettre du per­son­nel armé sur ces murs, faire voler des drones pour véri­fier que per­sonne ne s’en approche, tout cela ouvre de larges débou­chés pour les sec­teurs phares du dyna­misme éco­no­mique occi­den­tal que sont les sec­teurs de la sécu­ri­té, de la sur­veillance et de l’armement ! Le mieux, c’est que vu l’évolution cli­ma­tique déjà évo­quée et l’inexorabilité des flux migra­toires, on peut garan­tir que ces sec­teurs trouvent dans cette occu­pa­tion un débou­ché per­ma­nent pour des dizaines d’années voire des siècles… 

Évi­dem­ment, pour que cette lutte puisse être finan­cée, il faut — quand même — qu’il y ait flux dès aujourd’hui. On le sait, la trans­for­ma­tion pro­gres­sive de l’aide au déve­lop­pe­ment en par­te­na­riats éco­no­miques per­met­tant non seule­ment d’écouler les pro­duits euro­péens sur des nou­veaux mar­chés et faire concur­rence à la Chine, mais éga­le­ment de fra­gi­li­ser le tis­su éco­no­mique local en accrois­sant sa dépen­dance à la pro­duc­tion « desi­gned in Europe and pro­ba­bly made in Chi­na ». Fort heu­reu­se­ment, ceci pousse les tra­vailleurs locaux à l’exil.

Le béné­fice en est triple : le gros du contin­gent va désta­bi­li­ser un peu plus l’é­co­no­mie et la poli­tique des pays limi­trophes, assu­rant le main­tien de ceux-ci sous la coupe des grandes puis­sances, une part non négli­geable va légi­ti­mer les contrats de l’industrie de la sécu­ri­té, de l’armement et de la sur­veillance pour veiller à l’étanchéité des fron­tières, et la part rési­duelle qui se trai­ne­ra jusqu’à nos villes sera tel­le­ment bri­sée qu’on pour­ra en faire ce que bon nous sem­ble­ra, comme nous l’évoquions plus haut. 

Ce sché­ma ne peut tou­te­fois fonc­tion­ner sans le « trig­ger » vers l’exil qui, com­bi­né à un maxi­mum d’obstacles, per­met d’obtenir un effet opti­mal. Une fois de plus, com­bi­ner un dis­cours huma­ni­taire sur l’aide au déve­lop­pe­ment et un dis­cours par­fai­te­ment répres­sif sur l’immigration fait plei­ne­ment sens.

Vive les frontières !

On a sou­vent écrit que l’économie que cer­tains gau­chistes appellent « néo­li­bé­rale » alors qu’elle n’est que sim­ple­ment libé­rale vou­lait l’abolition des fron­tières. C’est bien évi­dem­ment igno­rer les tra­vaux fon­da­teurs de Hayek, par exemple, qui rap­pelle l’importance du ren­for­ce­ment de la fonc­tion réga­lienne des États. Or il ne peut y avoir de fonc­tion réga­lienne sans Nation et de Nation sans fron­tières. Le lais­ser-faire n’est pas une fin en soi : la fin est l’augmentation maxi­male de la concur­rence, qui per­met d’arriver à l’équilibre par­fait du mar­ché. Il est nombre de champs dans les­quels nous sommes obli­gés d’installer des guides, des repères, d’encadrer les choses. Les fron­tières sont un exemple évident, car elles sont bien utiles pour le jeu concur­ren­tiel : elles per­mettent de mobi­li­ser les tra­vailleurs d’un pays contre ceux d’un autre, par exemple en fai­sant pla­ner l’angoisse de la délo­ca­li­sa­tion. Par­tout dans le monde, les gens sont à ce point idiots qu’ils finissent par se défi­nir sur la base de décou­pages de ter­ri­toire par­fois quelque peu arbi­traires et à en tirer une fier­té suf­fi­sante pour accep­ter les indis­pen­sables sacri­fices défen­dus au nom de l’intérêt éco­no­mique natio­nal. Ce n’est pas pour rien que nombre de mes col­lègues ont défen­du avec vigueur le pro­jet d’Europe des régions, qui a per­mis de réac­tua­li­ser et de ren­for­cer les reven­di­ca­tions indé­pen­dan­tistes un peu par­tout en Europe ! Plus il y a de petites enti­tés ter­ri­to­riales, ce qu’une mul­ti­pli­ca­tion des fron­tières garan­tit, plus il y a de pos­si­bi­li­tés en termes de concur­rence entre ces territoires… 

Mais dans le cadre de l’immigration aus­si, on le voit, les fron­tières sont un outil de déploie­ment éco­no­mique extrê­me­ment effi­cace ! Il nous faut des fron­tières, si pos­sible cer­nées de murs et de mira­dors, que tentent d’escalader des loque­teux affa­més : c’est à cela, pour l’économiste prag­ma­tique, que doit res­sem­bler l’avenir. Pour le plus grand bien de tous.

  1. On sait que la double affi­lia­tion à la Facul­té et à la Ges­tion de la Chose publique est, dans ce petit pays conser­va­teur où le cor­po­ra­tisme est encore bien vif, lar­ge­ment plus répan­due que dans les Grandes Nations aux élites plus voire trop cosmopolites
  2. citons-le car il le mérite, lui qui est friand de l’établissement de listes de gau­chistes et d’écologistes infréquentables.
  3. Notons que cette logique impa­rable marche aus­si pour les exclu­sions du CPAS : une fois exclue, la per­sonne dis­pa­rait de la banque car­re­four de la sécu­ri­té sociale, elle cesse dès lors d’exister et ne cause donc plus aucun sou­ci à personne.
  4. Heu­reu­se­ment, les firmes pos­sé­dant les pla­te­formes les plus popu­laires ont depuis peu com­pris ce pro­blème et ont ins­tal­lé pro­gres­si­ve­ment des algo­rithmes enfer­mant à nou­veau les uti­li­sa­teurs dans leur groupe social d’origine.
  5. L’erreur de M. Trump, en la matière, a été de vou­loir pro­cé­der trop vite : il aurait dû com­men­cer par quelques familles.

John Common Jr.


Auteur

John Common Jr. est Docteur en Sociologie. Auteur de nombreux articles à haut impact factor, il a donné de nombreux cours en tant que professeur invité dans les plus grandes universités globales. Ses recherches portent essentiellement sur les méthodes de sociologie économique quantitative, la sociométrologie et la psychosociologie numérique