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L’académicien et le je m’en foutisme

Blog - Chronique de l’Irrégulière - expression Langue par Laurence Rosier

janvier 2021

Maman en plus, et sa gui­bole, ça le fou­tait à crans pour des riens (Céline, Mort à cré­dit, 1936, p. 68) . Yves Namur, méde­cin et poète, secré­taire per­pé­tuel de l’Académie « qui n’a pas sa langue en poche », s’exprime de façon « très fami­lière » pour répondre aux accu­sa­tions de machisme de l’institution aca­dé­mique au vu de sa liste de […]

Chronique de l’Irrégulière

Maman en plus, et sa gui­bole, ça le fou­tait à crans pour des riens

(Céline, Mort à cré­dit, 1936, p. 68) .

Yves Namur, méde­cin et poète, secré­taire per­pé­tuel de l’Académie « qui n’a pas sa langue en poche », s’exprime de façon « très fami­lière » pour répondre aux accu­sa­tions de machisme de l’institution aca­dé­mique au vu de sa liste de lau­réats uni­que­ment… lau­réats : « Je me fous du genre, seule la qua­li­té compte »1.

S’en foutre, verbe tri­vial, signale le TLF, voire vul­gaire (dans les construc­tions comme Qu’est-ce que tu fous ?), expres­sion : s’en foutre plein la panse
Foutre, du latin futuere, avoir des rap­ports avec une femme.

Petite réflexion autour des styles sociaux, de la tri­via­li­té et des conve­nances sociolangagières.

Voi­là bien peu de res­pect des conve­nances pour un repré­sen­tant d’une ins­ti­tu­tion sym­bo­li­sant la belle langue… N’aurait-il pas pu dire : je m’en moque, je n’en ai cure, usant ain­si de varia­tions sty­lis­tiques d’un registre éle­vé ? Mais aurait-il dit la même chose ? Aurait-il pu aus­si lan­cer : « s’en ficher comme de l’an qua­rante » ou encore « s’en balancer » ?

Atten­tion, il serait réduc­teur de sou­te­nir que les locu­teurs et locu­trices soient figé.es dans un style selon leur ori­gine (et leur ascen­sion) sociale. Un aca­dé­mi­cien peut par­ler comme un char­re­tier, mais ce der­nier peut aus­si par­ler comme un avo­cat. Dans le domaine de la socio­lin­guis­tique, on parle d’ailleurs de sty­ling pour mon­trer que les styles sont des pro­ces­sus dyna­miques qui résultent des échanges entre per­sonnes et de l’adaptation au contexte. 

Si pour un.e lin­guiste les varia­tions sty­lis­tiques se valent toutes, sans hié­rar­chie, il n’en est pas de même pour leur valeur sym­bo­lique et leur signi­fi­ca­tion en contexte. Ain­si lorsqu’on emploie une expres­sion tri­viale, il faut voir si celle-ci pro­duit un effet de rup­ture par rap­port à ce qui est atten­du dans une situa­tion par­ti­cu­lière. Un exemple clas­sique est celui du dis­cours poli­tique public dont l’imaginaire repose sur une élo­quence, une argu­men­ta­tion à la fois mesu­rée, cor­recte et com­pré­hen­sible. Les man­que­ments à la norme sont nom­breux et ne pro­duisent pas tou­jours le même effet. Ain­si un homme poli­tique s’exprimant de façon tri­viale, voire gros­sière, pour­ra empor­ter l’adhésion parce qu’on consi­dé­re­ra qu’il ne pra­tique pas la langue de bois. L’ancien pré­sident de la Répu­blique fran­çaise Nico­las Sar­ko­zy avait joué sur cette rup­ture rhé­to­rique par rap­port au modèle gaul­lien en « appe­lant un chat un chat » et en modu­lant ses inter­ven­tions de traits sty­lis­tiques consi­dé­rés comme popu­laires : « Ce que j’ai décou­vert, c’est que, alors que nous sommes dans l’Otan, car nous y sommes, y a bien peu de per­sonnes qui le savent » (Col­loque sur la stra­té­gique, mars 2009). Il avait aus­si fait incar­ner cet chan­ge­ment rhé­to­rique par une femme — l’on sait que leur dis­rup­tie en matière lan­ga­gière est beau­coup plus sanc­tion­née socia­le­ment — la secré­taire d’État Fade­la Ama­ra dont les jour­naux sou­li­gnaient, pêle-mêle, le lan­gage fleu­ri, ori­gi­nal, le mau­vais gout, les excès, le dis­cours poli­ti­que­ment incor­rect, le par­ler des ban­lieues « sous les lam­bris de la Répu­blique ». En 2007, son emploi du terme « dégueu­lasse », pour qua­li­fier l’amendement au pro­jet de loi sur l’immigration concer­nant les tests ADN avait pro­vo­qué un tollé. 

Mais il y a plus, l’idée qu’on puisse décli­ner sous dif­fé­rentes formes un énon­cé ini­tial dont seule la forme varie­rait a aus­si été bat­tue en brèche2. C’est la ques­tion issue de The Five Clocks de Mar­tin Joos en 19623 : « Si toutes les pen­dules devaient indi­quer la même heure, quel serait l’intérêt d’avoir plu­sieurs pen­dules ? ». De plus, peut-on atta­cher une signi­fi­ca­tion sociale unique à une forme ? Cela n’est pas le cas, si l’on pense, par exemple, à l’élision ou pas du ne dans la struc­ture néga­tive ne… pas, elle est pra­ti­quée selon des variables mul­tiples. Ain­si un pro­fes­seur d’université lors d’un diner de famille ne met­tra pas le ne, tout comme cette locu­trice issue d’un milieu popu­laire qui l’appuie bien lorsqu’elle reçoit le méde­cin chez elle. Varia­tion sociale et varia­tion sty­lis­tique entre­tiennent donc des rap­ports étroits et variés.

La belle langue ne se réduit pas aux conve­nances et au res­pect des règles gram­ma­ti­cales et sociales. Dans son roman inache­vé Bou­vard et Pécu­chet, Flau­bert décrit l’obsession de la sur­veillance lin­guis­tique que s’infligent les deux bour­geois héros du livre : « Vic­to­rine et lui employaient un affreux lan­gage, disant mé itou pour “moi aus­si”, bère pour “boire”, al pour “elle”, un deven­tiau, de l’iau ; mais comme la gram­maire ne peut être com­prise des enfants, et qu’ils la sau­ront s’ils entendent par­ler cor­rec­te­ment, les deux bons­hommes sur­veillaient leurs dis­cours jusqu’à en être incom­mo­dés » (p. 5970 cité par Paveau et Rosier, 20084). Chez nos deux anti-héros auto­di­dactes, pas de liber­té lan­ga­gière. On est loin de la dis­po­si­tion lit­té­raire à l’égard de la langue, qui per­met de com­bi­ner les formes de pres­tige clas­sique de la langue (et ce fai­sant des fonc­tions sociales qui vont avec), pas­sé simple, inver­sion de la forme inter­ro­ga­tive, néga­tion en ne…point, strict res­pect des concor­dances à l’ancienne avec l’emploi du sub­jonc­tif impar­fait, mot rare, etc.

Ain­si « J’eusse été fâché que vous m’imputassiez cette conne­rie » : cette célèbre cita­tion de l’académicien Jacques Lacre­telle relève d’un équi­libre céli­nien qui sup­pose une extrême mai­trise à la fois de la langue « noble » et une maî­trise de la langue tri­viale, qui com­bine sub­jonc­tif impar­fait et mots gros­siers. Ce savoir dire consti­tue le patri­moine des classes culti­vées, « por­tées à faire du lan­gage uti­li­sé et de la manière de l’utiliser l’instrument d’une exclu­sion du vul­gaire où s’affirme leur dis­tinc­tion » (Bour­dieu, Pas­se­ron, 1970 p. 147).

Dans un sens, Yves Namur n’est pas allé jusqu’au bout : il aurait pu dire « je m’en bats les couilles » popu­la­ri­sé par le foot­bal­leur Kevin de Bruyne dans un registre que n’avait pas renié Jacques Chi­rac avec ses « Qu’est-ce qu’elle veut cette ména­gère ? Mes couilles sur un pla­teau » ou « Ça m’en touche une sans faire bou­ger l’autre ». La rudesse ver­bale, asso­ciée à l’impertinence et à la liber­té de lan­gage, est une des carac­té­ris­tiques des salons de l’aristocratie et de la grande bour­geoi­sie : « Éric Men­sion-Rigau a rai­son de sou­li­gner le “déca­lage éton­nant entre un raf­fi­ne­ment extrême et une cru­di­té qui va bru­ta­le­ment à l’encontre de la ten­dance à l’euphémisation consta­tée par ailleurs”» (cité par Paveau, 1994, p. 2235). Et d’y ajou­ter la récu­pé­ra­tion du par­ler franc popu­laire également. 

Quelle signi­fi­ca­tion don­ner fina­le­ment à son « je m’en fous » ? Une façon de faire concor­der le style « vul­gaire » de la phrase aux cri­tiques cen­sé­ment du même aca­bit ? Décon­si­dé­rer les dites cri­tiques en usant d’un terme lui-même peu consi­dé­ré au regard de la norme haute ? Je m’en fous ver­sus je n’en ai rien à foutre ? Jouer sur la poly­sé­mie et l’allusion gri­voise du terme foutre ? Adop­ter une sorte de tri­via­li­té virile (mal­gré son déni)? Rap­pe­lons que le verbe foutre est issu du verbe latin futuere qui signi­fie avoir des rap­ports sexuels. Peu importe l’intention, en la matière, un pro­pos de ce type trouve sens dans des lignées dis­cur­sives liées à la (lente) recon­nais­sance des femmes autrices et créatrices.

Je vous lais­se­rai ici,

Sans adieu ni merci,

Je vous lais­se­rai ici, 

Car j’m’en balance,

J’m’en balance,

J’m’en balance

(Bar­ba­ra)

  1. Cette cita­tion est celle de la titraille de l’article du Soir consa­cré à la polé­mique sus­ci­tée par la remise des prix de l’Académie. Dans le corps de l’article, les pro­pos sont : « Je me fous com­plè­te­ment du genre, du sexe, du trans­genre. Seule compte la qua­li­té d’un texte, c’est tout!…».
  2. Buson L., 2009, Varia­tion sty­lis­tique entre 5 et 11 ans et réseaux de socia­li­sa­tion sco­laire : usages,représentations, acqui­si­tion et prise en compte édu­ca­tive, Gre­noble III, 2009.
  3. D’après Fran­çoise Gadet, « Niveaux de langue et varia­tion intrin­sèque », Palimpsestes,1996.
  4. La Langue fran­çaise. Pas­sions et polé­miques, Paris, Vuibert
  5. Paveau M.A « Quand Marie-Chan­tal dit merde : sen­ti­ment lin­guis­tique et normes per­cep­tives dans la haute socié­té. Sen­ti­ment lin­guis­tique et dis­cours spon­ta­nés sur le lexique », uni­ver­si­té Paul Ver­laine Metz, p.41 – 63, 2009, Recherches lin­guis­tiques.

Laurence Rosier


Auteur

Née en 1967, Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’ULB. Auteure de nombreux ouvrages, elle a publié plus de soixante articles dans des revues internationales, a organisé et participé à plus de cinquante colloques internationaux, codirigé de nombreux ouvrages sur des thèmes aussi divers que la ponctuation, le discours comique ou la citation ou encore la langue française sur laquelle elle a coécrit M.A. Paveau, "La langue française passions et polémiques" en 2008. Elle a collaboré au Dictionnaire Colette (Pléiade). Spécialiste de la citation, sa thèse publiée sous le titre "Le discours rapporté : histoire, théories, pratiques" a reçu le prix de l’essai Léopold Rosy de l’Académie belge des langues et lettres. Son "petit traité de l’insulte" (rééd en 2009) a connu un vif succès donnant lieu à un reportage : Espèce de…l’insulte est pas inculte. Elle dirige une revue internationale de linguistique qu’elle a créée avec sa collègue Laura Calabrese : Le discours et la langue. Avec son compagnon Christophe Holemans, elle a organisé deux expositions consacrées aux décrottoirs de Bruxelles : "Décrottoirs !" en 2012. En 2015, elle est commissaire de l’exposition "Salope et autres noms d’oiselles". En novembre 2017 parait son dernier ouvrage intitulé L’insulte … aux femmes (180°), couronné par le prix de l’enseignement et de la formation continue du parlement de la communauté WBI (2019). Elle a été la co-commissaire de l’expo Porno avec Valérie Piette (2018). Laurence Rosier est régulièrement consultée par les médias pour son expertise langagière et féministe. Elle est chroniqueuse du média Les Grenades RTBF et à La Revue nouvelle (Blogue de l’irrégulière). Elle a été élue au comité de gestion de la SCAM en juin 2019.
 Avec le groupe de recherche Ladisco et Striges (études de genres), elle développe des projets autour d’une linguistique « utile » et dans la cité.