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Jérusalem, à couteaux tirés

Blog - e-Mois - Israël Palestine par Pascal Fenaux

octobre 2015

Une Cis­jor­da­nie pales­ti­nienne au bord de l’implosion et Jéru­sa­lem-Est au seuil de la confla­gra­tion. L’occasion de dres­ser un contexte poli­tique et de rap­pe­ler, au-delà du conflit israé­lo-pales­ti­nien, en quoi Jéru­sa­lem et son Espla­nade concentrent tout ce qui relie et oppose à la fois tra­di­tions judaïques, chré­tiennes et islamiques.

e-Mois

Depuis la mi-août, les ten­sions quo­ti­diennes se sont ravi­vées en Israël et en Cis­jor­da­nie occu­pée1. Des affron­te­ments épars mais régu­liers opposent de jeunes mani­fes­tants pales­ti­niens aux forces israé­liennes aux abords des mul­tiples mah­so­mim (postes de contrôle sophis­ti­qués ou bar­rages mili­taires) qui entre­lardent la Cis­jor­da­nie et ont pour fonc­tion prin­ci­pale de garan­tir la libre cir­cu­la­tion des 570.000 habi­tants des colo­nies et quar­tiers israé­liens de peuplement.

La mi-sep­tembre a vu ces affron­te­ments, somme toute clas­siques depuis le déclen­che­ment du deuxième sou­lè­ve­ment pales­ti­nien (Deuxième Inti­fa­da, 2000 – 2004), prendre une tour­nure plus dra­ma­tique, et ce des deux côtés de la Ligne Verte2. En Cis­jor­da­nie occu­pée, à Jéru­sa­lem et en ter­ri­toire israé­lien stric­to sen­su, les attaques au cou­teau se sont mul­ti­pliées contre des civils ou des poli­ciers israé­liens. Ce ter­ro­risme au cou­teau (ter­ror ha-sakin), comme l’a vite sur­nom­mé la presse israé­lienne, a tôt fait de semer la panique dans la popu­la­tion civile israé­lienne et de réac­ti­ver une peur, voire une haine de l’Arabe, comme en témoignent les lyn­chages aux­quels ont échap­pé d’extrême jus­tesse des citoyens arabes (pales­ti­niens) israé­liens ain­si que des cor­res­pon­dants et jour­na­listes arabes de médias israé­liens.

Com­pa­rai­son n’est pas raison

Dans un contexte régio­nal mar­qué par la désta­bi­li­sa­tion san­glante du pay­sage poli­tique et diplo­ma­tique moyen-orien­tal consé­cu­tive aux révoltes popu­laires arabes, la pour­suite infi­nie et ter­ri­fiante de la guerre de Syrie et la mon­tée en puis­sance de l’État isla­mique (Daech), il est ten­tant de rap­pro­cher ce « ter­ro­risme arti­sa­nal » de celui pra­ti­qué par des jiha­distes « loups soli­taires ». La ten­ta­tion d’y assi­mi­ler la « ter­reur au cou­teau » est d’autant plus grande que ces attaques, pour soli­taires qu’elles soient, sont menées selon un modus ope­ran­di iden­tique et donnent donc l’impression d’actes concer­tés.

Certes, les son­dages d’opinion et les infor­ma­tions en pro­ve­nance des ter­ri­toires pales­ti­niens occu­pés ou auto­nomes attestent d’une lente mais conti­nue démo­né­ti­sa­tion du Hamas (Mou­ve­ment de Résis­tance isla­mique) et du Fath (Mou­ve­ment de Libé­ra­tion natio­nale pales­ti­nienne), les­quels gèrent cha­cun « leur » Auto­ri­té pales­ti­nienne (AP)3 res­pec­ti­ve­ment dans la bande de Gaza et en Cis­jor­da­nie depuis juin 2007. Cette démo­né­ti­sa­tion se tra­duit, soit par une défiance envers le poli­tique ou une dépo­li­ti­sa­tion pure et simple de la popu­la­tion, soit par l’attirance de jeunes mili­tants isla­mistes ou isla­mo-natio­na­listes pour des méthodes jiha­distes qui, pour effrayantes qu’elles soient, ont « fait leurs preuves » en désta­bi­li­sant (une pre­mière depuis 1917) l’ensemble du Moyen-Orient et en met­tant sur la défen­sive les régimes en place ain­si que les oppo­si­tions natio­nales (civiles ou mili­taires) impi­toya­ble­ment répri­mées par ces der­niers, le cas le plus atro­ce­ment exem­pla­tif étant évi­dem­ment celui de la Syrie.

Néan­moins, il n’est pas rai­son­nable d’interpréter les convul­sions du Moyen-Orient à tra­vers une grille de lec­ture unique et uni­voque dont le talon d’Achille est « l’aplatissement » ou le ren­voi à la marge des contextes socio­po­li­tiques natio­naux. Les mou­ve­ments sociaux et pro­tes­ta­taires actuel­le­ment en cours au Liban, bien que peu média­ti­sés, illus­trent par­fai­te­ment les limites d’une telle grille de lec­ture qui, si elle fait le bon­heur des « experts DU Moyen-Orient », n’en passe pas moins à côté des condi­tions concrètes et de « ter­roir » et a pour effet col­la­té­ral de rendre inin­tel­li­gibles les pro­tes­ta­tions sociales et poli­tiques en cours dans chaque socié­té du Moyen-Orient envi­sa­gée individuellement.

Des affron­te­ments ins­crits dans les astres

Dans le cas de l’espace israé­lo-pales­ti­nien, le regain de vio­lence de cet automne n’a pas écla­té tel un coup de ton­nerre dans un ciel serein. En mars 2015, les élec­tions légis­la­tives israé­liennes anti­ci­pées se sont tra­duites par le recul des par­tis de centre-droit, l’éternel sur­place de l’Avoda tra­vailliste (centre-gauche) et le retour en force du Likoud (natio­na­liste de droite). À l’issue de ce scru­tin, le Pre­mier ministre sor­tant Binya­min Neta­nya­hou (Likoud) a mis sur pied la coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale sans doute la plus natio­na­liste et intrai­table en 67 ans d’existence de l’État d’Israël.

Ces élec­tions se sont dérou­lées sous le spectre d’un accord inter­na­tio­nal sur le sta­tut et le contrôle du pro­gramme nucléaire de la Répu­blique isla­mique d’Iran. Mais, sur le plan inté­rieur, le contexte de ces élec­tions anti­ci­pées fut davan­tage délétère.

Pre­miè­re­ment, Binya­min Neta­nya­hou avait dis­sous la Knes­set [Par­le­ment israé­lien] suite au refus des par­tis de centre-droit de sa coa­li­tion de se pro­non­cer sur un pro­jet de réforme des Lois fon­da­men­tales (Israël n’a pas de Consti­tu­tion), pro­jet défi­nis­sant expli­ci­te­ment Israël comme l’État-nation du peuple juif et non plus comme un État juif et démo­cra­tique. La cam­pagne élec­to­rale avait dès lors rapi­de­ment pris de forts relents iden­ti­taires et anti-arabes au sein des par­tis de droite et d’extrême-droite, à tel point que l’Avoda tra­vailliste avait jugé néces­saire de se mettre en car­tel avec un par­ti de centre-droit sous le nom de ha-Maha­neh ha-tzio­ni (le Camp sio­niste).

Deuxiè­me­ment, le pro­ces­sus de négo­cia­tion israé­lo-pales­ti­nien, enta­mé en 1993 (les accords d’Oslo) et main­te­nu arti­fi­ciel­le­ment en vie depuis 12 ans, avait été défi­ni­ti­ve­ment enter­ré au prin­temps 2014 par le gou­ver­ne­ment Neta­nya­hou. D’une part, alors que se négo­ciait une der­nière ten­ta­tive d’accord poli­tique israé­lo-pales­ti­nien sous une molle média­tion amé­ri­caine, le gou­ver­ne­ment Neta­nya­hou avait mul­ti­plié les annonces de nou­veaux pro­jets immo­bi­liers dans les colo­nies de peu­ple­ment de Cis­jor­da­nie et par­ti­cu­liè­re­ment dans les colo­nies et quar­tiers israé­liens qui cein­turent la Jéru­sa­lem-Est pales­ti­nienne et l’isolent éco­no­mi­que­ment et socia­le­ment de son hin­ter­land cis­jor­da­nien. D’autre part, le Pre­mier ministre sor­tant avait posé in extre­mis une nou­velle exi­gence aux négo­cia­teurs de l’OLP4 : une recon­nais­sance pales­ti­nienne écrite de l’État d’Israël comme État-nation du peuple juif. Cette exi­gence nou­velle (qui sera le sujet d’un pro­chain article) s’était heur­tée à une fin de non-rece­voir pré­vi­sible de la part des négo­cia­teurs palestiniens.

Troi­siè­me­ment, outre la créa­tion de colo­nies illé­gales5 (au regard de la légis­la­tion israé­lienne) aux quatre coins de la Cis­jor­da­nie, les Pales­ti­niens furent les témoins impuis­sants du retour en force de la Jeu­nesse des Col­lines (Noar ha-Gvaot), un mou­ve­ment rele­vant du « pilier »6 natio­nal-reli­gieux et dont la plu­part des membres sont issus de la deuxième ou troi­sième géné­ra­tion de Juifs israé­liens nés dans les colo­nies de peu­ple­ment idéo­lo­giques. Le modus ope­ran­di de la Jeu­nesse des Col­lines consiste à mener des raids dans les vil­lages pales­ti­niens qui jouxtent leurs colo­nies, à y incen­dier les champs et les oli­ve­raies et à y taguer des slo­gans natio­na­listes et racistes. Les der­niers faits d’armes de la Noar ha-Gvaot ont été la mise à sac ou à feu de lieux de culte musul­mans et chré­tiens en Israël et en Cis­jor­da­nie et, plus dra­ma­tique, les incen­dies de mai­sons pales­ti­niennes, l’un d’entre eux s’étant conclu en août par la mort des membres de toute une famille palestinienne.

L’actuelle coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale israé­lienne compte dans ses rangs un par­ti dont le pro­gramme et la majo­ri­té des cadres incarnent cette Jeu­nesse des Col­lines : le Foyer juif (ha-Bayit ha-yehu­di). Ce petit par­ti y détient trois por­te­feuilles minis­té­riels de poids : Agri­cul­ture et Déve­lop­pe­ment rural (un poste cru­cial concer­nant la Cis­jor­da­nie), Jus­tice et Ensei­gne­ment. Le poids du Foyer juif s’est rapi­de­ment fait sen­tir : pro­jets de loi visant l’indépendance du pou­voir judi­ciaire, coupes sombres dans des bud­gets de la Culture désor­mais sou­mis à une sorte de scree­ning patrio­tique, réforme natio­na­liste des manuels sco­laires israé­liens et, enfin, ten­ta­tive de léga­li­sa­tion d’initiatives pri­vées de colo­ni­sa­tion dans la Vieille Ville de Jéru­sa­lem (cf. infra).

Jéru­sa­lem-Est exsangue

Sai­gnée à blanc par la chute des reve­nus du tou­risme et sur­tout par la dis­so­cia­tion radi­cale impo­sée par les auto­ri­tés israé­liennes avec son hin­ter­land cis­jor­da­nien, Jéru­sa­lem-Est a vu, en 21 ans de « pro­ces­sus diplo­ma­tique », ses quar­tiers intra muros et extra muros se pau­pé­ri­ser à tel point que la cité est aujourd’hui consi­dé­rée comme la plus pauvre des villes pales­ti­niennes de Cis­jor­da­nie.

À cette pau­pé­ri­sa­tion est venu s’ajouter un déve­lop­pe­ment poli­tique rela­ti­ve­ment neuf. Après la conquête de 1967, la poli­tique israé­lienne fut long­temps de ne pas colo­ni­ser Jéru­sa­lem-Est de l’intérieur, mais de l’extérieur, en édi­fiant pro­gres­si­ve­ment une cein­ture de quar­tiers « colo­niaux » israé­liens autour de la ville palestinienne.

Ren­due pra­ti­que­ment étanche par l’édification de la bar­rière de sépa­ra­tion, cette cein­ture rési­den­tielle israé­lienne s’est petit à petit dou­blée d’une colo­ni­sa­tion « pri­vée », c’est-à-dire n’étant pas for­mel­le­ment le fait de déci­sions gou­ver­ne­men­tales ou muni­ci­pales, mais de « grou­pe­ments de pro­prié­taires » juifs finan­cés par des orga­ni­sa­tions israé­liennes ou étran­gères et ache­tant, avec le concours ponc­tuel d’entremetteurs pales­ti­niens et au besoin avec une dose d’intimidation, des biens immo­bi­liers pales­ti­niens à l’intérieur de la Vieille Ville (prin­ci­pa­le­ment dans le Quar­tier musul­man, mitoyen de l’Esplanade des Mos­quées et du Mur des Lamen­ta­tions) ain­si que dans quelques quar­tiers joux­tant la Vieille Ville.

Le cas le plus emblé­ma­tique est celui de Silwân (l’antique Shi­loah hébraïque), l’un des quar­tiers pales­ti­niens les plus pau­pé­ri­sés avec celui du Mont des Oli­viers (Al-Tûr). Sou­te­nues par l’ONG Elad, arguant de la pré­sence (effec­tive) de Juifs yémé­nites jusqu’en 1948 et sous pré­texte de fouilles archéo­lo­giques des­ti­nées à mettre à jour les traces de l’antique Cité de David, plu­sieurs dizaines de familles juives se sont implan­tées à Silwân, au cœur d’une popu­la­tion pales­ti­nienne tenue à l’œil par la police et des socié­tés de gar­dien­nage israéliennes.

Au prin­temps 2015, les célé­bra­tions pas­cales et post-pas­cales des mino­ri­tés pales­ti­niennes chré­tiennes de la Vieille Ville furent en outre annu­lées, post­po­sées ou dépla­cées, suite aux raids menés par des groupes de jeunes Juifs natio­naux-reli­gieux. Et, à la mi-sep­tembre, on appre­nait éga­le­ment que la mai­rie (israé­lienne) de Jéru­sa­lem avait adop­té un règle­ment des­ti­né à renom­mer en hébreu le nom des prin­ci­pales artères arabes de Jéru­sa­lem-Est.

Cette année, le calen­drier des prin­ci­pales fêtes reli­gieuses isla­miques coïn­ci­dant avec celui des prin­ci­pales célé­bra­tions juives, l’automne pro­met­tait d’être chaud. Il le fut.

Incar­na­tions et charges sym­bo­liques de l’Esplanade

Depuis la mi-sep­tembre, l’Esplanade sacrée de Jéru­sa­lem est rede­ve­nue un foyer de confla­gra­tion poten­tiel. L’enjeu et le sta­tut de ce lieu saint isla­mique sont bien plus cli­vants et explo­sifs que ceux du Saint-Sépulcre car l’Esplanade concentre à elle seule tout ce qui relie et oppose à la fois les tra­di­tions judaïques aux tra­di­tions isla­miques en pas­sant par les tra­di­tions chré­tiennes.

35.jpgSelon les tra­di­tions ortho­doxes judaïques, for­ma­li­sées par le judaïsme rab­bi­nique pos­té­rieur à l’écrasement des révoltes judéennes contre Rome durant les deux pre­miers siècles de l’ère chré­tienne, l’Esplanade est le lieu où furent jadis édi­fiés et ensuite détruits le Pre­mier Sanc­tuaire (« Temple de Salo­mon ») et le Deuxième Sanc­tuaire (« d’Hérode »), ou plus lit­té­ra­le­ment Le Sanc­tuaire (Beit ha-Miq­dash).

Les tra­di­tions des chré­tiens d’Orient (Syriaques, Assy­ro-Chal­déens, Arabes « grecs » ortho­doxes, Arabes mel­kites, Arabes maro­nites, etc.) évoquent Le Sanc­tuaire des Juifs ou plus sim­ple­ment Le Sanc­tuaire (Beit Maq­de­sha en ara­méen, Beit al-Maq­dis en arabe).

Les tra­di­tions isla­miques se sont elles-mêmes ins­crites dans la conti­nui­té et l’héritage juif et chré­tien. La conti­nui­té est évi­dente quand on sait que l’islam a adop­té la cou­tume ara­méenne qui élar­gis­sait la notion du Sanc­tuaire (juif) en en fai­sant l’un des mul­tiples topo­nymes de Jéru­sa­lem consi­dé­rée dans son entiè­re­té. Ain­si, l’un des noms arabes de Jéru­sa­lem est tout sim­ple­ment Beit al-Maq­dis, Le Sanc­tuaire. Les musul­mans ont éga­le­ment fait leur l’une des méta­phores hébraïque, syriaque et arabe chré­tienne de Jéru­sa­lem, La Ville de la Sain­te­té ou du Sacré : ‘Ir ha-Qodesh (ou ha-Qodesh) en hébreu, Medi­nat Qud­sha (ou Qud­sha) en ara­méen et Madi­nat al-Quds (ou al-Quds) en arabe.

L’héritage juif endos­sé par l’islam est tout aus­si évident, dès lors que, tou­jours selon les tra­di­tions isla­miques, après avoir conquis Jéru­sa­lem en 637, le calife Omar ibn al-Khat­tâb aurait pris soin de consul­ter un rab­bin conver­ti à l’islam, Abou Ishaq Ka’ab al-Ahbar. En effet, dési­reux d’édifier une mos­quée (la future Mos­quée al-Aqsa) sur l’Esplanade, le Calife ne vou­lait pas que l’édifice recouvre l’emplacement de l’ancien Temple et sa par­tie sacro-sainte pour les Juifs, le bien nom­mé Saint des Saints. C’est pour­quoi al-Aqsa ne se trouve pas au centre mais à l’extrémité sud-ouest de l’Esplanade.

Ce n’est que plus tard, en 691, qu’un nou­vel édi­fice isla­mique sera éri­gé sur l’emplacement de l’ancien Temple : le Dôme du Rocher. Célèbre pour sa cou­pole dorée, le Dôme n’est cepen­dant pas une mos­quée, ce qui ne l’empêche pas d’être tout aus­si reli­gieu­se­ment char­gé. En effet, ce qu’on appelle éga­le­ment le Rocher de la Fon­da­tion y a deux signi­fi­ca­tions. Pour les fidèles juifs, c’est la Moriah, le lieu où Abra­ham fut sur le point de sacri­fier son fils Isaac, confor­mé­ment à l’ordre don­né par le dieu unique. Pour les fidèles musul­mans, c’est le lieu d’où le Pro­phète Maho­met a effec­tué un voyage au Para­dis à dos d’un che­val ailé, le Bou­raq, mis à sa dis­po­si­tion par l’Ange Gabriel. En défi­ni­tive, c’est tout le com­plexe isla­mique for­mé par l’Esplanade, la Mos­quée al-Aqsa et le Dôme du Rocher que les Arabes musul­mans nomment Le Noble Sanc­tuaire ou, plus lit­té­ra­le­ment, La Noble Enceinte (Al-Haram al-Sha­rîf).

La ques­tion du sta­tu quo

Ce détour par les tra­di­tions reli­gieuses des deux natio­na­li­tés consti­tu­tives (Juifs israé­liens d’une part, Arabes pales­ti­niens musul­mans et chré­tiens d’autre part) est néces­saire pour abor­der la ques­tion du sta­tu quo dont il est si sou­vent ques­tion. De la fin du 19e siècle jusqu’à la pre­mière guerre israé­lo-arabe (1947 – 1949), diverses for­mules de sta­tu quo furent impo­sées ou pro­po­sées aux pro­ta­go­nistes de ce qui était en train de deve­nir le conflit israé­lo-pales­ti­nien. Ces for­mules étaient cen­sées garan­tir l’intégrité des lieux saints des trois mono­théismes abra­ha­miques ain­si que le libre exer­cice du culte pour leurs fidèles respectifs.

En novembre 1947, le Plan de Par­ti­tion de la Pales­tine en un État juif et un État arabe pro­po­sait de faire de Jéru­sa­lem et de plu­sieurs bour­gades juives et arabes envi­ron­nantes (Beth­léem y com­prise) un cor­pus sepa­ra­tum admi­nis­tré dans un pre­mier temps par l’ONU et dans un second temps par les deux États. La for­mule du cor­pus sepa­ra­tum fut ren­due impra­ti­cable par l’issue de la pre­mière guerre israé­lo-arabe et le tra­cé d’une ligne d’armistice qui divi­sa la ville en deux.

D’une part, l’État d’Israël contrô­lait l’essentiel de la Nou­velle Ville (Jéru­sa­lem-Ouest, majo­ri­tai­re­ment juive) d’où quelque 34.000 Pales­ti­niens avaient dû prendre la fuite. D’autre part, le Royaume haché­mite de Jor­da­nie contrô­lait le reste de la Nou­velle Ville (majo­ri­tai­re­ment arabe musul­mane et chré­tienne) et tout par­ti­cu­liè­re­ment la Vieille Ville intra muros et ses quatre quar­tiers confes­sion­nels tra­di­tion­nels musul­man, chré­tien, armé­nien et juif, les 2000 habi­tants de ce der­nier ayant éga­le­ment dû prendre la fuite vers la par­tie israé­lienne de Jérusalem. 

En juin 1967, la guerre des Six jours et la conquête de la Cis­jor­da­nie repo­sa la ques­tion du sta­tut de Jéru­sa­lem7 en géné­ral et des lieux saints en par­ti­cu­lier. Des arran­ge­ments tacites furent négo­ciés entre le ministre israé­lien tra­vailliste de la Défense Moshé Dayan, d’une part, et les repré­sen­tants des cultes chré­tiens et musul­mans, d’autre part.

Selon ce sta­tu quo, les Juifs récu­pé­raient le Quar­tier juif tra­di­tion­nel de la Vieille Ville, ain­si que le libre accès au pied de ce que les chré­tiens nomment le Mur des Lamen­ta­tions, mais que les Juifs appellent ha-Kotel ha-ma’aravi, c’est-à-dire le Mur occi­den­tal de sou­tè­ne­ment de l’Esplanade du Sanc­tuaire, vingt mètres en contre­bas. Néan­moins, les Juifs ne pou­vaient se rendre sur l’Esplanade qu’à titre per­son­nel, selon un calen­drier pré­cis et avec l’interdiction for­melle d’y prier voire d’y exer­cer le culte. Cette inter­dic­tion visait à empê­cher des natio­na­listes reli­gieux d’imposer un fait accom­pli, voire de pro­vo­quer l’irréparable en sac­ca­geant ou en détrui­sant la Mos­quée al-Aqsa et le Dôme du Rocher. Qui plus est, l’interdit posé par le sta­tu quo se fon­dait sur la tra­di­tion judaïque, endos­sée par le Haut Rab­bi­nat israé­lien, qui estime que fou­ler le Mont du Temple expose le visi­teur au risque de fou­ler le lieu où se dres­sait jadis le Saint des Saints, pièce maî­tresse et taboue de l’ancien Sanctuaire.

Néan­moins, pour assu­rer et faci­li­ter le libre accès des fidèles juifs au Mur des Lamen­ta­tions, l’armée israé­lienne pro­cé­da à l’arasement du Quar­tier des Magh­ré­bins, un petit quar­tier musul­man qui sépa­rait jusqu’alors le Quar­tier juif du Mur occi­den­tal. En contre­par­tie, les organes du culte isla­mique conser­vaient leur sou­ve­rai­ne­té de fac­to sur La Noble Enceinte et donc sur la Mos­quée al-Aqsa et le Dôme du Rocher. De cette manière, les auto­ri­tés israé­liennes recon­nais­saient l’Esplanade comme un lieu saint islamique.

Révi­sions juives et islamiques

Depuis quelques années, on assiste à la venue régu­lière de mili­tants juifs natio­naux-reli­gieux de plus en plus nom­breux sur l’Esplanade. C’est ain­si que, le 12 sep­tembre, un groupe de « visi­teurs », membres du Mou­ve­ment pour la Res­tau­ra­tion du Sanc­tuaire, est par­ve­nu à mon­ter sur l’Esplanade sous la conduite d’Ouri Ariel, actuel ministre de l’Agriculture, lequel a ensuite accor­dé au peuple juif la Bir­kat ha-Koha­nim (Béné­dic­tion des Prêtres), une for­mule pro­non­cée dans l’Antiquité par les prêtres du Temple.

Ces déve­lop­pe­ments vola­tils sont l’une des sources du regain de vio­lence dans les Ter­ri­toires occu­pés et à Jéru­sa­lem-Est. Désor­mais, tout le monde craint des affron­te­ments directs entre des mili­tants natio­naux-reli­gieux juifs et des mili­tants isla­mistes, les Mou­ra­bi­toun (Défen­seurs) d’al-Aqsa enfer­més dans la Mosquée.

Côté israé­lien, une nou­velle géné­ra­tion de Juifs sont nés en Cis­jor­da­nie occu­pée et, par­mi les mili­tants natio­naux-reli­gieux, nombre d’entre eux sont déci­dés à accom­plir ce que leurs parents ou grands-parents n’ont pu ou vou­lu réa­li­ser : la res­tau­ra­tion d’une sou­ve­rai­ne­té, non pas poli­ti­que­ment israé­lienne, mais cultuel­le­ment juive sur l’Esplanade.

Il n’est pas inter­dit de pen­ser que, au nom d’une liber­té de culte pour­tant contes­tée par l’orthodoxie juive, ces mili­tants de la nou­velle géné­ra­tion cherchent à obte­nir, non pas la res­tau­ra­tion du Temple, mais la divi­sion de l’Esplanade (et sur­tout du Dôme du Rocher) en une aile réser­vée au culte juif et une aile réser­vée au culte isla­mique. Or, comme le démontre le cas du Caveau des Patriarches à Hébron, pareille issue ne ferait qu’exacerber les ten­sions en « judaï­sant » une par­tie de l’Esplanade, en alour­dis­sant la pré­sence sécu­ri­taire israé­lienne, en péren­ni­sant de fac­to la sou­ve­rai­ne­té israé­lienne sur l’ensemble de la Vieille Ville et en ren­dant davan­tage impos­sible une par­ti­tion totale ou par­tielle (coges­tion) de Jéru­sa­lem entre l’État d’Israël et un État de Pales­tine de plus en plus hypothétique.

Côté pales­ti­nien, nous assis­tons à la révolte spon­ta­née de toute une géné­ra­tion née après les accords d’Oslo (1993 – 1996) et qui ne connaît comme quo­ti­dien que les bar­rages mili­taires et l’expansion des colo­nies juives de peu­ple­ment. Sur le plan reli­gieux, par­mi les fidèles musul­mans, une nou­velle géné­ra­tion a gran­di dans un contexte de « réis­la­mi­sa­tion » qui s’inscrit en rup­ture avec les tra­di­tions isla­miques évo­quées ci-des­sus. Selon cet « islam révi­sé », il n’y aurait jamais eu de Sanc­tuaire juif sur l’Esplanade et la simple évo­ca­tion d’un lien reli­gieux antique entre judaïsme et Espla­nade relè­ve­rait du « com­plot américano-sioniste ».

À l’heure de bou­cler cet article, nul ne sait de quoi le proche ave­nir sera fait. Mais il y a de quoi nour­rir un pro­fond pes­si­misme. Les négo­cia­tions israé­lo-pales­ti­niennes ini­tiées en 1993 appar­tiennent au pas­sé. L’OLP (et l’Autorité pales­ti­nienne cis­jor­da­nienne) est pro­fon­dé­ment désta­bi­li­sée par son échec diplo­ma­tique, la ques­tion de la suc­ces­sion de Mah­moud Abbas et le conflit lar­vé qui pré­vaut tou­jours entre l’OLP et le Hamas.

Quant au gou­ver­ne­ment Neta­nya­hou, la déci­sion, prise ce mer­cre­di 14 octobre, d’imposer un couvre-feu dans de larges par­ties de Jéru­sa­lem-Est sonne comme un aveu d’échec de 48 ans de poli­tique israé­lienne. Pour­tant, au-delà des consi­dé­ra­tions idéo­lo­giques évo­quées plus haut, il semble que Binya­min Neta­nya­hou ait déci­dé de pous­ser l’administration Oba­ma jusqu’au point de rup­ture, échau­dé qu’il est par la conclu­sion de l’accord inter­na­tio­nal sur le nucléaire ira­nien et conscient de l’affaiblissement amé­ri­cain au Moyen-Orient. Cet affai­blis­se­ment est évi­dem­ment illus­tré par la mon­tée en puis­sance de l’engagement de la Rus­sie aux côtés du régime syrien et par un rap­pro­che­ment israé­lo-russe, qui res­semble furieu­se­ment à un pied-de-nez adres­sé aux États-Unis.

  1. En droit inter­na­tio­nal, le ter­ri­toire pales­ti­nien occu­pé de Cis­jor­da­nie inclut Jéru­sa­lem-Est, annexée de fac­to en juin 1967 et de jure en 1980, suite au vote par le Par­le­ment israé­lien d’une nou­velle Loi fon­da­men­tale, dite Loi de Jéru­sa­lem, pro­cla­mant cette der­nière capi­tale éter­nelle et indi­vi­sible d’Israël et du peuple juif.
  2. Ligne d’armistice tra­cée en 1949 entre Israël et les États arabes vain­cus au terme de la guerre d’indépendance israé­lienne. Jusqu’en juin 1967, cette ligne sépa­rait, d’une part, l’État d’Israël nou­vel­le­ment créé, et d’autre part, les deux ter­ri­toires arabes res­tants de la Pales­tine : la bande de Gaza, admi­nis­trée par l’armée égyp­tienne, et la Cis­jor­da­nie, annexée à un Royaume haché­mite de Pales­tine rapi­de­ment rebap­ti­sé Royaume jor­da­nien haché­mite, autre­ment dit la Jor­da­nie. Ce royaume du Jour­dain dis­po­sait de deux capi­tales : Amman la Trans­jor­da­nienne et Jérusalem(-Est) la Cis­jor­da­nienne (pales­ti­nienne).
  3. La bande de Gaza, admi­nis­trée par une Auto­ri­té pales­ti­nienne gou­ver­née par le Hamas de Kha­led Meshaal, et les enclaves auto­nomes de Cis­jor­da­nie, admi­nis­trées par une Auto­ri­té pales­ti­nienne gou­ver­née par le Fath (prin­ci­pale com­po­sante de l’OLP, Orga­ni­sa­tion de Libé­ra­tion de la Pales­tine) de Mah­moud Abbas. Juri­di­que­ment et diplo­ma­ti­que­ment, l’Autorité pales­ti­nienne (AP) ori­gi­nelle n’a jamais d’existence inter­na­tio­nale : elle n’est qu’une admi­nis­tra­tion locale ayant héri­té des com­pé­tences de l’Administration civile (Gou­ver­ne­ment mili­taire israé­lien) dans les zones hors des­quelles s’est redé­ployée l’armée israé­lienne entre 1994 et 2005.
  4. À l’ONU, c’est l’OLP qui, en tant que repré­sen­tant du peuple pales­ti­nien (des ter­ri­toires occu­pés et de la dia­spo­ra), siège à titre d’État obser­va­teur non-membre : l’État de Pales­tine. Le Hamas ne fait pas par­tie de l’OLP.
  5. Appe­lées pudi­que­ment avant-postes en anglais et en fran­çais, ces colo­nies créées sans l’aval for­mel des auto­ri­tés israé­liennes sont nom­mées en hébreu maa­ha­zim, lit­té­ra­le­ment prises ou emprises.
  6. Orga­ni­sée et cli­vée en sec­teurs (mig­za­rim), la socié­té israé­lienne repose sur des piliers com­pa­rables à ceux qui ont long­temps régi la vie poli­tique, sociale et édu­ca­tive aux Pays-Bas et en Bel­gique. À côté de la « sec­to­ri­sa­tion » entre Juifs et Arabes et entre Juifs laïcs et Juifs reli­gieux, le monde juif reli­gieux se répar­tit lui-même entre Juifs tra­di­tion­nels (ortho­doxes), ultra-ortho­doxes et nationaux-religieux.
  7. En réfé­rence au cor­pus sepa­ra­tum pro­po­sé en 1947 et en l’absence d’accord de paix entre les bel­li­gé­rants, Jéru­sa­lem-Ouest n’est pas recon­nue de jure mais sim­ple­ment de fac­to comme ter­ri­toire israé­lien. C’est la rai­son pour laquelle la plu­part des États ayant des rela­tions diplo­ma­tiques avec Israël ont éta­bli leurs ambas­sades à Tel-Aviv et non à Jéru­sa­lem. Sous le régime haché­mite, Jéru­sa­lem-Est fut sou­mise au même trai­te­ment. Enfin, l’annexion de Jéru­sa­lem-Est par Israël n’est recon­nue par aucun État membre des Nations Unies.

Pascal Fenaux


Auteur

Pascal Fenaux est membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle depuis 1992. Sociologue, il a poursuivi des études en langues orientales (arabe et hébreu). Il est spécialiste de la question israélo-palestinienne, ainsi que de la question linguistique et communautaire en Belgique. Journaliste indépendant, il est également «vigie» (veille presse, sélection et traduction) à l’hebdomadaire Courrier international (Paris) depuis 2000. Il y traite et y traduit la presse «régionale» juive (hébréophone et anglophone) et arabe (anglophone), ainsi que la presse «hors-zone» (anglophone, yiddishophone, néerlandophone et afrikaansophone).