Je comme un Jeu
« Je comme un Jeu » se démarque d’un certain genre de documentaire où le réalisateur, la réalisatrice appose sa marque sur le film recouvrant le sujet d’un voile subjectif. Tel n’est pas le propos de Violaine de Villers qui sans s’absenter de l’image, se met à l’écoute, tout en empathie pour les personnes qu’elle filme. Avec Graham […]
« Je comme un Jeu » se démarque d’un certain genre de documentaire où le réalisateur, la réalisatrice appose sa marque sur le film recouvrant le sujet d’un voile subjectif. Tel n’est pas le propos de Violaine de Villers qui sans s’absenter de l’image, se met à l’écoute, tout en empathie pour les personnes qu’elle filme. Avec Graham Riach, coréalisatrice de ce court métrage, elle dresse un portrait pénétrant d’une artiste dont l’œuvre n’est pas, a priori, aisément accessible au grand public.
Dès les premières images, nous sommes confronté·e·s au corps de Bénédicte Davin. Un panoramique le balaie des pieds à la tête tandis qu’il repose dans l’herbe, vêtu de tissus qui l’exposent plus qu’ils ne le cachent, enraciné dans le sol dont lentement il se détache. Le plan suivant cadre l’artiste qui déroule son corps, se redresse, s’érige et nous fixe. « Pourquoi le corps ? » s’écriaient les éditorialistes des Cahiers du Grif en 19761 rappelant que le corps des femmes avait été le lieu même de leur oppression dans les sociétés patriarcales et elles concluaient qu’ayant repris possession de leur corps, les femmes pouvaient sortir d’elles-mêmes, « être dehors ». Nous sommes cinquante ans plus tard, le corps que le film nous donne à voir est un corps dehors et un corps dedans, sur scène et en privé. Il n’est plus l’objet d’un quelconque male gaze, c’est un corps (ré)-approprié, un corps désirant qui ose la maigreur, les angles, les os. Un corps sujet, un corps actif, musclé que l’artiste qualifie de « partenaire de jeu ».
Formée au Conservatoire de Liège dans la section de chanteuse lyrique, Bénédicte a mis sa voix au service d’une musique aussi peu familière et aussi déroutante que l’est son corps. Celle des compositeurs contemporains comme Cage et Berio. Une des qualités du film réside d’ailleurs dans sa portée pédagogique : il nous fait découvrir (et apprécier) la richesse, la diversité et l’humour d’un univers musical dont les profanes ne perçoivent le plus souvent que des bruits inharmonieux. Grâce à un montage rythmé qui alterne, captations de spectacles et interviews de l’artiste à son domicile, Violaine de Villers et Graham Riach nous entrainent allègrement dans un voyage de découverte de l’artiste. C’est un aller-retour permanent entre « le public », la scène aux éclairages contrastés, et « le privé », son lieu de vie où elle se livre avec la plus grande simplicité. Les séquences se succèdent, se répondent, se chevauchent tant et si bien que notre perception même de la musique s’en trouve modifiée et que nous voilà capables d’accueillir des sonorités nouvelles.
Il a fallu pour cela que le réalisateur et la réalisatrice tirent le fil rouge du processus créatif. Comment lire des partitions futuristes ou dadaïstes qui ressemblent plus à des œuvres plastiques qu’à des notations musicales ? Comment chanter des textes littéraires dépourvus de toute allusion au moindre son ? A entendre Bénédicte Davin, c’est d’abord un travail de recherche sur le contexte dans lequel ces pièces ont été écrites, sur les associations qu’elles suscitent. Elle raconte avec verve son déchiffrage de la Ursonate de Kurt Schwitters2 qui, nous dit-elle, brasse le futurisme et le dadaïsme, avec d’une part « le côté martial dans le presto car on entend vraiment les bottes des fascistes » et d’autre part, « la légèreté dadaïste dans le scherzo où on perçoit le pépiement d’oiseaux ». Ensuite, c’est tout le travail du texte ou du livret vers le corps, la voix, le souffle qu’elle décrit dans cette phrase lapidaire : rendre vocalement un mouvement qui existe sur le papier et « le mettre en bouche ». Dans ce travail, ajoute-t-elle, « on enlève le sens du mot au profit de la musicalité ». Et la voilà qui teste toutes les possibilités de la sonorité d’un mot en le faisant passer par son corps, en se l’incorporant. Trois magnifiques gros plans sur sa bouche, d’autant plus rouge qu’elle est parfaitement dessinée et contraste avec la pâleur de son teint, résument l’entreprise d’exploration du sonore à laquelle elle se livre avec un plaisir manifeste. À plusieurs reprises, sur scène ou chez elle, Violaine de Villers et Graham Riach la filment alors qu’elle interprète diverses partitions jouant avec toutes les possibilités de sifflements, de chuintements, de zézaiements, de halètements, de claquements de langue… On l’entend, on la voit expulser ou aspirer l’air, laissant planer les voyelles ou trébuchant sur les consonnes. Une sorte de prélangage, dit-elle. Un langage des débuts comme le suggère le titre de l’œuvre de Schwitters, Ursonate3. Un langage d’avant le langage, celui du corps vivant dans lequel s’origine la poésie comme le pensait Julia Kristeva4 .
Enfin, si le film de Violaine de Villers et de Graham Riach nous touche autant, c’est aussi parce qu’il prend le temps de laisser venir la parole de Bénédicte Davin. Les plans où nous la voyons répondre sans détour aux questions de la réalisatrice supposent qu’un climat de confiance et de connivence s’est établi entre les deux femmes si bien que l’artiste détendue, souriante, pleine d’humour n’hésite pas à monter sur la table pour chanter ou encore, au bord des larmes s’exclame : « Tu me fais dire des choses… » au moment où elle raconte le traumatisme de son enfance. Depuis l’accident qui a couté la vie à ses parents, Bénédicte Davin s’est reconstruite au fil du temps à travers sa pratique artistique : « La scène c’est ma vie, si je n’ai pas cela, je tombe !»
Ce n’est donc pas un hasard si le film se termine par une captation de spectacle où Bénédicte Davin, resserrée autour de sa voix, se dresse et explose littéralement sur scène. « C’est le corps qui parle, et ça ne peut être que juste !» nous dit-elle. Dans cette longue séquence totalement épurée, l’artiste habillée de noir, sur fond noir, interprète pour la énième fois sans doute mais toujours en innovant la sonate de Schwitters. Visage et mains seules éclairées, expressives à l’extrême. Et nous saisissons maintenant pleinement grâce à ce qui précède, la beauté, l’invention, l’humour de même que le sens du tragique de Bénédicte Davin. La caméra suit la chanteuse dans sa montée vers un paroxysme et choisit de ne pas l’abandonner là mais de la laisser s’apaiser et doucement disparaitre.
Le film de Violaine de Villers « Je comme un jeu » sera projeté le jeudi 3 avril 2025 à 21h30 au cinéma Vendôme
- Éditorial de « Ceci (n)’est (pas) mon corps », Les Cahiers du Grif, n°3, juin 1974, p.3.
- Kurt Schwitters est un artiste plasticien qui, refusé par le club Dada de Berlin, fonda le mouvement Merz.
- Ursonate signifie la sonate originelle.
- Julia Kristeva,Semeiotikê, Recherches pour une sémanalyse, Seuil, 1969