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Jan Bens, l’homme à côté duquel Sepp Blatter a l’air d’un homme honnête

Blog - Belgosphère par François Gemenne

juin 2015

Donc Jan Bens ne démis­sion­ne­ra pas. Ce n’est pas tant l’affaire de cor­rup­tion au Kaza­khs­tan qui me tra­casse. Après tout, il a tra­vaillé pour l’industrie nucléaire avant d’être char­gé de la sur­veiller, ce n’est pas très sur­pre­nant. Et il est dif­fi­cile d’implanter des cen­trales nucléaires sans dis­tri­buer un paquet d’enveloppes, hein ? Je com­prends. Je com­pa­tis. Je […]

Belgosphère

Donc Jan Bens ne démis­sion­ne­ra pas. Ce n’est pas tant l’affaire de cor­rup­tion au Kaza­khs­tan qui me tra­casse. Après tout, il a tra­vaillé pour l’industrie nucléaire avant d’être char­gé de la sur­veiller, ce n’est pas très sur­pre­nant. Et il est dif­fi­cile d’implanter des cen­trales nucléaires sans dis­tri­buer un paquet d’enveloppes, hein ? Je com­prends. Je compatis. 

Je suis davan­tage cho­qué par ses pro­pos sur la catas­trophe de Fuku­shi­ma. Ain­si donc, à l’écouter, l’accident nucléaire n’aurait pro­vo­qué que deux morts, dans des acci­dents de chan­tier. Même dans le pire des cas, dans le scé­na­rio-catas­trophe, le bilan humain reste accep­table : deux morts. Un détail de l’Histoire, hein ? 

Le pro­blème, Jan Bens, c’est que ce pire des cas, je l’ai vu d’assez près. Entre 2011 et 2013, j’ai coor­don­né un pro­jet de recherche fran­co-japo­nais qui por­tait sur les consé­quences humaines de la catas­trophe. J’y suis allé plu­sieurs fois, pour ren­con­trer les vic­times de l’accident. Et je peux vous dire que le bilan humain ne s’arrête pas à deux morts. On ver­ra plus tard les cor­ré­la­tions entre les can­cers de la thy­roïde et l’exposition aux par­ti­cules radio­ac­tives — il est trop tôt pour tirer des conclu­sions définitives.

Ce que nous avons vu, par contre, ce sont des vil­lages aban­don­nés, des familles déci­mées et des vies cham­bou­lées. L’accident nucléaire a dépla­cé un peu moins de 200.000 per­sonnes. Beau­coup ne pour­ront jamais reve­nir chez elles. L’évacuation a été orga­ni­sée dans la plus grande pré­ci­pi­ta­tion, sans que les gens soient infor­més de ce qu’il se pas­sait réel­le­ment. Aujourd’hui, la zone avoi­si­nant la cen­trale reste une zone inter­dite, tan­dis que les vil­lages alen­tours ont été déser­tés par ceux qui avaient les moyens de démé­na­ger. N’y res­tent que ceux qui sont trop vieux ou trop pauvres pour partir.

Nous avons réa­li­sé des entre­tiens les yeux rivés sur nos montres, sachant que nous ne pou­vions pas res­ter très long­temps dans la zone conta­mi­née, tan­dis qu’eux n’avaient pas le choix. Nous avons refu­sé le riz et le thé que les gens nous pro­po­saient, sachant que nous ne pou­vions ava­ler aucune nour­ri­ture locale, tan­dis qu’eux n’avaient pas le choix. Nous avons enten­du des his­toires de souf­france, de dis­cri­mi­na­tion, de dépit et de vies bri­sées, des récits de résis­tance et de volon­té aus­si ; mais pas d’espoir. C’est cela sans doute qui rend la catas­trophe de Fuku­shi­ma si dif­fé­rente des autres catas­trophes que j’ai pu étu­dier : par­tout ailleurs, même quand les gens avaient per­du des proches, leur mai­son et leurs biens, leur res­tait l’espoir que demain serait for­cé­ment meilleur qu’aujourd’hui. Pas à Fukushima.

Et cela Jan Bens ne peut l’ignorer. Ceux qui l’écoutent pour­ront peut-être croire que le bilan humain de Fuku­shi­ma s’arrête à deux morts. Le pré­sident de l’agence fédé­rale de contrôle nucléaire de mon pays ne peut igno­rer que le pire acci­dent nucléaire de l’histoire est un drame pour un pays tout entier. On sait bien qu’en matière de sûre­té nucléaire, les gou­ver­ne­ments et auto­ri­tés de contrôle disent rare­ment toute la véri­té. Mais ce men­songe fait de vous une véri­table ordure, Jan Bens. Si je vous ren­contre un jour, je ne vous pro­mets pas de res­ter poli. 

François Gemenne


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