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Iran : deux pas en avant, trois pas en arrière

Blog - e-Mois par Pierre Vanrie

octobre 2013

Alors que l’ambiance était plu­tôt à un opti­misme rela­tif , cer­tains évé­ne­ments ont mon­tré qu’il convient d’être pru­dent quant à l’appréciation de l’évolution de la situa­tion en Iran. Notam­ment en ce qui concerne les droits de l’homme, pro­blé­ma­tique par rap­port à laquelle le nou­veau pré­sident Rou­ha­ni est, outre les ques­tions éco­no­miques et géo­po­li­tiques, éga­le­ment très atten­du. Des violences […]

e-Mois

Alors que l’ambiance était plu­tôt à un opti­misme rela­tif 1 , cer­tains évé­ne­ments ont mon­tré qu’il convient d’être pru­dent quant à l’appréciation de l’évolution de la situa­tion en Iran. Notam­ment en ce qui concerne les droits de l’homme, pro­blé­ma­tique par rap­port à laquelle le nou­veau pré­sident Rou­ha­ni est, outre les ques­tions éco­no­miques et géo­po­li­tiques, éga­le­ment très attendu.

Des vio­lences se sont pro­duites dans les régions à majo­ri­té sun­nites du pays, c’est à dire au Kur­dis­tan (Ouest) mais sur­tout dans la pro­vince du Sis­tan-Balou­chis­tan, fron­ta­lière avec le Pakis­tan et l’Afghanistan, une région par­ti­cu­liè­re­ment instable 2 . En effet, le 25 octobre der­nier, une attaque menée par l’« Armée de la Jus­tice » (Jaish ul Adl), groupe baloutche se reven­di­quant d’Al Qaï­da, a fait qua­torze morts dans les rangs des gardes-fron­tières ira­niens. La réac­tion ne s’est pas faite attendre et le pro­cu­reur de Zahe­dan (Balou­chis­tan) a annon­cé dans un réflexe de pure ven­geance assu­mée l’exécution par pen­dai­son de seize mili­tants baloutches qui seraient liés à cette même mou­vance terroriste.

Le site online Iran Wire 3 , héber­gé hors d’Iran, rap­pelle « l’optimisme du gou­ver­ne­ment Ahma­di­ne­jad lorsque le lea­der du groupe armé baloutche Joun­dol­lah (« Sol­dats de Dieu »), Abdol­ma­lek Rigi avait été cap­tu­ré et exé­cu­té en 2010 ». Le gou­ver­ne­ment de l’époque croyait en effet en avoir fini avec l’irrédentisme sun­nite qu’incarnait alors dans cette région le groupe Joun­dol­lah, moins struc­tu­ré et moins pré­sent sur les réseaux sociaux que Jaish Ul Adl qui semble aujourd’hui lui avoir suc­cé­dé. En effet, après l’exécution de son lea­der, Joun­dol­lah s’était mon­tré plus dis­cret. Mais le mili­tan­tisme pro-sun­nite baloutche à ten­dance de plus en plus sala­fiste est spec­ta­cu­lai­re­ment reve­nu dans l’actualité avec l’attentat très meur­trier reven­di­qué par l’« Armée de la jus­tice ». La réac­tion des auto­ri­tés ira­niennes a ain­si mon­tré que la peine capi­tale res­tait, même sous Rou­ha­ni, un moyen d’intimidation encore lar­ge­ment uti­li­sé 4 .

L’ancien dépu­té de Zahe­dan, Jaa­far Kam­bou­zia rap­pelle dans le quo­ti­dien pro-réfor­ma­teur Shargh 5 l’enthousiasme des habi­tants de sa région qui ont voté en masse pour Rou­ha­ni, et avant lui pour Kha­ta­mi en 1997, et qui sont, selon lui, majo­ri­tai­re­ment favo­rables à un Iran uni­taire. Sans faire allu­sion direc­te­ment aux pen­dai­sons, il invite ain­si le gou­ver­ne­ment ira­nien, si celui-ci veut gagner la guerre contre le ter­ro­risme, « à gagner la confiance des habi­tants ». En effet, pas sûr que les auto­ri­tés, en mul­ti­pliant les pen­dai­sons publiques de mili­tants baloutches, puisse vendre le modèle d’un Etat ira­nien res­pec­tueux des mino­ri­tés et éloi­gner la popu­la­tion locale des sirènes de l’irrédentisme sun­nite et salafiste.

Ces atteintes aux droits de l’homme s’inscrivent dans un contexte de régres­sion illus­tré aus­si par l’interdiction de paru­tion du quo­ti­dien réfor­ma­teur Bahar. Ce quo­ti­dien a ain­si publié fin octobre des articles remet­tant en ques­tion une cer­taine his­to­rio­gra­phie du chiisme. Cette « gaffe » a été admise par le quo­ti­dien lui-même, mais cela n’a pas empê­ché la jus­tice ira­nienne d’ordonner la fer­me­ture du jour­nal pro-réfor­ma­teur. Ce quo­ti­dien avait lors des der­nières élec­tions pré­si­den­tielles d’abord sou­te­nu la can­di­da­ture de Moham­mad Reza Aref qui s’était reti­ré pour faci­li­ter la vic­toire de Rou­ha­ni. Suite à la polé­mique pro­vo­quée par la paru­tion de ces articles, Aref a nié tout lien avec Bahar. Par ailleurs le ministre de la Culture et de la Gui­dance isla­mique, Ali Jan­na­ti, qui venait pour­tant d’annoncer la fin de la cen­sure a jus­ti­fié publi­que­ment la fer­me­ture de Bahar.

Au rayon des nou­velles tem­pé­rant sérieu­se­ment l’optimisme né du « réchauf­fe­ment » des rela­tions entre l’Iran et l’Occident figure éga­le­ment la condam­na­tion à dix-huit mois de pri­son de l’actrice et docu­men­ta­riste Pegah Ahan­ga­ra­ni. Cette jeune actrice de 29 ans – fille de la réa­li­sa­trice Mani­jeh Hek­mat – qui a joué dans plu­sieurs séries et films à suc­cès en Iran se consa­crait depuis un cer­tain temps au docu­men­taire et avait notam­ment réa­li­sé un docu­men­taire sur Mas­soud Deh­na­ma­ki, ancien membre du groupe ultra conser­va­teur Ansar é Hez­bol­lah et rédac­teur en chef de jour­naux liés à cette ten­dance qui s’était illus­trée par des actions et une cri­tique très dure du réfor­ma­teur Moham­mad Kha­ta­mi, pré­sident entre 1997 et 2005. Pegah Ahan­ga­ra­ni s’est ain­si pen­chée sur la recon­ver­sion ciné­ma­to­gra­phique de Deh­na­ma­ki et sur le phé­no­mène que consti­tue le suc­cès du film humo­ris­tique et de pro­pa­gande qu’il a réa­li­sé sur la guerre Iran-Irak (Ekh­ra­ji­ha, « The Out­casts » ou « Expel­led » en anglais). Empê­chée de quit­ter l’Iran suite à son enga­ge­ment en faveur du can­di­dat Mous­sa­vi lors de l’élection pré­si­den­tielle de 2009, Pegah Ahan­ga­ra­ni est une autre jeune actrice vic­time des tra­cas­se­ries d’un sys­tème qui a aus­si fait fuir du pays Gol­shif­teh Fara­ha­ni, une autre jeune actrice à suc­cès du ciné­ma ira­nien 6 .

Ces évé­ne­ments montrent les limites de l’action d’un pré­sident qui n’est pas le seul maître à bord dès lors que l’autorité suprême de la Répu­blique isla­mique est pré­ci­sé­ment le Guide suprême Ali Kha­me­nei. Dans quelle mesure Hasan Rou­ha­ni, dont le pou­voir repose sur une très forte assise élec­to­rale, pèse-t-il sur le cours de ces évé­ne­ments alors qu’il n’est élu que depuis trois mois ?

  1. http://www.revuenouvelle.be/blog/carnets-turco-iraniens/2013/10/25/changement-dambiance-a-teheran/
  2. Lire à ce pro­pos l’excellent livre de Sté­phane A. Dudoi­gnon « Voyage au pays des Baloutches », Edi­tions Car­touche, 2009
  3. http://iranwire.com/fa/projects/3264
  4. Des exé­cu­tions de mili­tants kurdes dans un contexte de mili­tance auto­no­miste kurde viennent éga­le­ment d’avoir lieu.
  5. http://www.sharghdaily.ir/1392/08/06/Files/PDF/13920806 – 1867‑1 – 1.pdf
  6. Gol­shif­teh Fara­ha­ni (30 ans) a joué notam­ment dans le film « A pro­pos d’Elly » (2009) de Asghar Farha­di, mais c’est sa par­ti­ci­pa­tion au film de Rid­ley Scott « Men­songes d’Etat » avec Leo­nar­do Di Caprio et Rus­sel Crowe en 2008 qui lui a valu des tra­cas­se­ries de la part du régime ira­nien et qui l’a obli­gé à quit­ter l’Iran pour s’installer en France.

Pierre Vanrie


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