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Insultes

Blog - Anathème par Anathème

janvier 2014

On dit que Vla­di­mir Pou­tine, sui­vant en cela les pré­ceptes du KGB, adopte, lors d’une ren­contre, les atti­tudes et mimiques de son inter­lo­cu­teur. Ce serait une manière de ras­su­rer l’adversaire en lui ten­dant le miroir ras­su­rant du même. Com­ment ne pas éprou­ver plus de sym­pa­thie pour celui qui nous res­semble que pour celui qui, trop […]

Anathème

On dit que Vla­di­mir Pou­tine, sui­vant en cela les pré­ceptes du KGB, adopte, lors d’une ren­contre, les atti­tudes et mimiques de son inter­lo­cu­teur. Ce serait une manière de ras­su­rer l’adversaire en lui ten­dant le miroir ras­su­rant du même. Com­ment ne pas éprou­ver plus de sym­pa­thie pour celui qui nous res­semble que pour celui qui, trop impec­cable ou trop dégoû­tant, est un juge­ment de notre peti­tesse ou une insulte à notre grandeur ?

Cette atti­tude de séduc­tion n’a bien enten­du pas besoin d’être théo­ri­sée par un ser­vice secret pour être uti­li­sée tous les jours. « Qui se res­semble s’assemble » dit la sagesse popu­laire et chaque séduc­teur, même novice, sait que, pour séduire, il doit être ce qu’attend l’autre et que le plai­sir du flat­té est à la mesure de la ser­vile appro­ba­tion qu’il lit en son flatteur.

Avouons-le, nous rêvons tous d’apparaître comme les phé­nix des hôtes de ce bois, dus­sions-nous payer pour cela. Et notre monde n’est pas avare de ces plai­sirs. Chaque jour, notre poste de radio ne nous ren­voie-t-il pas, par publi­ci­té inter­po­sée, une amu­sante image de notre médio­cri­té, laquelle est vénielle puisqu’elle n’obère aucu­ne­ment les chances d’un bon­heur sans tache ? Chaque jour, la télé­vi­sion, par le tru­che­ment de la télé­réa­li­té, ne met-elle pas savam­ment en scène un reflet pho­to­sho­pé de notre vie, nous ten­dant le miroir de l’aventure de notre vie ? Quelle exal­ta­tion que ces dis­putes qui res­semblent tel­le­ment aux nôtres, que ces bas­sesses en tout point sem­blables à celles qui émaillent notre vie, que ces plages d’ennui iden­tiques à celles qui s’emparent de nous quand nous recrachent l’usine ou le bureau. Quel bon­heur que de voir qu’être un héros, c’est être comme nous ! Chaque jour, la presse ne nous pousse-t-elle pas, à grand ren­fort de micro­trot­toirs, à croire que notre opi­nion pré­sente un quel­conque inté­rêt. « Ce sont les soldes, elles sont mer­veilleuses, j’ai vou­lu en pro­fi­ter » (comme moi !). « Je n’ai rien contre les étran­gers, mais ils me font peur et moins il y en aura, mieux je me sen­ti­rai » (comme moi !). « Je trouve quand même qu’on exa­gère, les impôts, ça suf­fit, même si je ne sais pas exac­te­ment ce que je paie, ni ce que je reçois en retour » (comme moi !).

Comme nous sommes heu­reux de leur offrir, pour prix du plai­sir de nous mirer en eux, du « temps de cer­veau dis­po­nible », du clic, de l’attention, de l’audimat, des SMS sur­taxés, des votes en tout genre,… Des mil­liers de ven­deurs en porte-à-porte se pressent sur notre seuil, riva­lisent d’abjectes flat­te­ries pour que nous les hono­rions d’un regard, pour que nous consi­dé­rions l’achat d’une nou­velle voi­ture, pour que nous lisions leur copie des dépêches Bel­ga plu­tôt que celle du concur­rent, pour que… et ça nous plait tant.

Dans ce brou­ha­ha, les poli­tiques peinent à se faire entendre lorsque, d’aventure, il est ques­tion d’idées, d’aspirations supé­rieures, d’effets com­plexes de poli­tiques com­pli­quées (à moins que ce ne soit l’inverse) et d’options phi­lo­so­phiques. Qu’à cela ne tienne, ils aban­donnent les mau­vaises nou­velles, les expli­ca­tions, la décons­truc­tion des pré­ju­gés. Et voi­là que la poli­tique d’asile se mue en poli­tique de dis­sua­sion, que les poli­tiques de sécu­ri­té doivent être de bon sens, que les poli­tiques fis­cales doivent réfor­mer sans rien chan­ger, qu’en matière d’enseignement, les parents ont rai­son contre les pro­fes­seurs, que l’avis des experts n’est que le reflet d’une vision décon­nec­tée de la réalité,…

Et défilent, dans les médias, des poli­tiques nous pré­sen­tant leurs pou­pons, nous confiant leurs peines de cœur, nous révé­lant où ils cachent leur GSM, pre­nant la pose sous les éclai­rages gla­mour d’un pho­to­graphe de mode,… Quelques slo­gans, des phrases-choc mille fois enten­dues, des que­relles d’égo pour mas­quer l’absence de débat d’idée… La presse ne veut rien de plus, elle qui vend de l’espace publi­ci­taire aux uns et des miroirs aux alouettes aux autres.

Recon­nais­sons-le : nos poli­tiques ne sont pas des génies, mais sont-ils aus­si demeu­rés qu’ils le paraissent ? Sont-ils à ce point incom­pé­tents qu’il puisse se comp­ter sur les doigts d’une main les nou­velles idées (j’ai dit « les nou­velles », pas les relif­tées) poli­tiques au cours des vingt der­nières années ? Sont-ils ineptes au point de ne pas connaître les matières res­sor­tis­sant à leur com­pé­tence mieux que Mme Michu qui inter­vient sur le répon­deur de l’émission radio mati­nale qu’ils squattent ?

Le miroir, mes chers, le miroir ! Ils nous tendent notre reflet. Ou plu­tôt, celui qu’ils croient fidèle à ce que nous sommes, pour nous flat­ter. Faut-il qu’ils nous prennent pour des abrutis !

Com­bien de temps nous lais­se­rons-nous insul­ter de la sorte ?

Anathème


Auteur

Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s'est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd'hui le regard lucide d'un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes. Son expérience du pouvoir l'incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d'ordre dans ce monde qui va à vau-l'eau.