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Imbéciles islamophobes

Blog - e-Mois - Islam islamophobie racisme radicalisation Réfugiés par Christophe Mincke

janvier 2016

Il y a quelques jours, à la pis­cine de Coxyde, s’est dérou­lé un drame. Un réfu­gié nageait, une jeune fille criait, la police débar­quait et embar­quait les pro­ta­go­nistes. Rapi­de­ment, le récit se répan­dit de l’agression sexuelle d’une jeune fille par un réfu­gié. Aus­si rapi­de­ment, se fit jour chez le bourg­mestre le pro­jet d’interdire l’entrée de la piscine […]

e-Mois

Il y a quelques jours, à la pis­cine de Coxyde, s’est dérou­lé un drame. Un réfu­gié nageait, une jeune fille criait, la police débar­quait et embar­quait les pro­ta­go­nistes. Rapi­de­ment, le récit se répan­dit de l’agression sexuelle d’une jeune fille par un réfu­gié. Aus­si rapi­de­ment, se fit jour chez le bourg­mestre le pro­jet d’interdire l’entrée de la pis­cine aux réfu­giés1, sans doute selon une tra­di­tion bien éta­blie qui veut qu’à chaque inci­dent, on exclue la caté­go­rie de per­sonnes concer­née : hommes, gamins à shorts voyants, vieilles à bon­nets à fleurs, prêtres ou employés des postes… Bien enten­du, la presse en ligne relaya « l’événement », fai­sant assaut de reprises de décla­ra­tions offi­cielles, de condi­tion­nels et ouvrant ses forums à la haine la plus ignoble. Pour les recou­pe­ments, les enquêtes, la modé­ra­tion des inter­nautes et les mises en pers­pec­tives, on ver­rait plus tard.

Mais voi­là que, quelques jours plus tard, la même presse qui avait col­por­té les on-dit annon­çait qu’on s’était selon toute vrai­sem­blance trom­pé : le réfu­gié en ques­tion aurait por­té secours à une jeune fille han­di­ca­pée qui pani­quait, celle-ci ne se cal­mant pas, il aurait été fait appel aux forces de l’ordre qui auraient emme­né tout le monde au com­mis­sa­riat. L’ex-suspect était donc blan­chi de toute accu­sa­tion… mais pas lais­sé en paix pour autant. Pour lui apprendre à se mêler de ce qui ne le regarde pas, et alors que le par­quet a renon­cé à l’idée de le défé­rer à un juge d’instruction, il a été trans­fé­ré dans un centre fer­mé. Son avo­cat a deman­dé sa libération.

Il est visi­ble­ment des groupes dont la liber­té ne compte pas et qui doivent répondre col­lec­ti­ve­ment de la mécon­duite sup­po­sée de leurs membres2.

On pour­rait s’interroger sur la faci­li­té avec laquelle on envi­sage de dis­cri­mi­ner l’ensemble des réfu­giés dès que se pro­duit un inci­dent. On pour­rait aus­si se pen­cher sur la presse qui semble consi­dé­rer le recou­pe­ment des infor­ma­tions comme un luxe inutile et l’investigation comme se limi­tant à un micro­trot­toir. On pour­rait répé­ter à quel point il est cri­mi­nel – au sens lit­té­ral du terme – de sciem­ment lais­ser s’exprimer en ligne les pires appels à la haine, dans des forums légi­ti­més par un organe de presse, pour­tant défen­seur sup­po­sé des liber­tés publiques et de la démo­cra­tie. Je me tour­ne­rai plu­tôt avec conster­na­tion vers nous-mêmes.

Quel est donc cet élan qui nous fait don­ner tête bais­sée dans le pan­neau, prendre la moindre rumeur pour argent comp­tant ? Car l’épisode n’est pas iso­lé. Ain­si, il y a quelques mois, une réunion des Bear­ded Vilains a été inter­rom­pue par la police. Ce club de bar­bus se réunis­sait dans les ruines d’un châ­teau, arbo­rant fiè­re­ment son dra­peau noir. Or, de braves citoyens, voyant des bar­bus et un dra­peau, man­dèrent les forces de l’ordre, signa­lant la pré­sence de ter­ro­ristes de Daech. L’appel qui aurait dû être reçu par la police comme n’importe quel canu­lar étu­diant a pro­vo­qué l’envoi d’une équipe. Certes, on n’a pas dépê­ché des uni­tés anti­ter­ro­ristes, mais on a mobi­li­sé une patrouille.

On se sou­vient aus­si de cette per­sonne basa­née qui se bala­dait avec une batte de cri­cket et qui, repé­rée par une camé­ra de sur­veillance, a fait l’objet d’un appel à témoin de la police. On pour­rait aus­si citer le cas de cet homme d’origine syrienne, arrê­té 24 heures pour avoir eu un com­por­te­ment hau­te­ment sus­pect consis­tant à pho­to­gra­phier une église. Rap­pe­lons-nous éga­le­ment de cet homme d’origine magh­ré­bine arrê­té après avoir fait un sel­fie avec la prin­cesse Claire et avoir pho­to­gra­phié, sem­blait-il, le dis­po­si­tif de sécu­ri­té. Faut-il éga­le­ment se remé­mo­rer la vague d’arrestations et de dénon­cia­tions qui avait sui­vi l’affaire « Char­lie Heb­do », abou­tis­sant même à l’audition d’enfants par la police ? Doit-on ajou­ter Ahmed, cet élève texan qui, fier d’avoir construit seul une hor­loge, fut arrê­té à son école parce que ses ensei­gnants crurent qu’il avait conçu une machine infernale.

Le point com­mun de tous ces exemples est que les per­sonnes concer­nées sont iden­ti­fiées ou iden­ti­fiables comme « musul­manes ». Tout semble donc indi­quer que « l’islam », les « musul­mans » et tout ce qui peut y être iden­ti­fié nous ter­ri­fient tant qu’ils para­lysent chez nous toute intel­li­gence. Panique, sur­réac­tion – y com­pris des pro­fes­sion­nels –, mesures de sécu­ri­té dis­pro­por­tion­nées et sus­pi­cion géné­ra­li­sée : nous appa­rais­sons dénués de toute capa­ci­té d’analyse, de tout prin­cipe de réa­li­té, inca­pables d’autre chose que de réflexes de défense. L’explication « musul­mane » sup­plante toutes les autres : le carac­tère étant consi­dé­ré comme néces­sai­re­ment expli­ca­tif du fait consta­té ; comme si ce der­nier ne pou­vait dépendre d’autres fac­teurs, que nous aurions pour­tant remar­qués chez un non-musul­man (ou pré­su­mé tel), comme le sexe, l’âge, la météo, la volon­té de conser­ver une pho­to­gra­phie sou­ve­nir, l’inscription dans un réseau rela­tion­nel ou un hobby.

N’importe qui peut affir­mer n’importe quoi à pro­pos de quelqu’un pou­vant être per­çu comme « musul­man» ; au lieu d’un haus­se­ment d’épaules ou d’un regard cir­cons­pect, il obtien­dra des troupes, un espace média­tique, une prise en consi­dé­ra­tion. Jean-Fran­çois Copé invente une his­toire de vol de pain au cho­co­lat par un musul­man ? Elle fait la une. Il en va de même de la légende du sapin de la grand place de Bruxelles rem­pla­cé par une sculp­ture moderne à la suite d’une demande de musul­mans, ou de fausses accu­sa­tions d’agression, comme celle d’Amina Sboui, ex-Femen, décla­rant à la presse qu’elle avait été ton­due par des sala­fistes, ou encore du tol­lé média­tique déclen­ché par une dis­pute entre jeunes femmes dans un parc, immé­dia­te­ment qua­li­fiée de « police des mœurs » musul­mane, voire du bidon­nage d’un repor­tage sur le culte musul­man visant à faire croire à des pra­tiques d’abattage illé­gales.

Voi­là que nous construi­sons comme dan­ge­reuses des popu­la­tions lar­ge­ment domi­nées, dis­cri­mi­nées et pré­ca­ri­sées – tout par­ti­cu­liè­re­ment, bien sûr, lorsqu’il s’agit de réfu­giés. Faire de pré­caires, des loups et, au contraire, de domi­nants, des per­sonnes mena­cées : la vieille recette conti­nue de fonc­tion­ner, délé­gi­ti­mant toute reven­di­ca­tion poli­tique, empê­chant toute paci­fi­ca­tion sociale, blo­quant toute inté­gra­tion et jus­ti­fiant la vio­lence et l’injustice. Sur la thé­ma­tique de la légi­time défense, se ren­force un appa­reil de dis­cri­mi­na­tion et d’oppression

Tout est alors en place et la moindre étin­celle met le feu aux poudres : un témoi­gnage non véri­fié, une inter­pré­ta­tion à l’emporte-pièce ou une simple plainte (uni­la­té­rale par défi­ni­tion) per­mettent de lan­cer la chaîne média­tique et les rumeurs sur les réseaux sociaux. L’histoire cor­res­pond trop bien aux pré­ju­gés en vigueur. Elle est donc reprise fré­né­ti­que­ment par des médias avides de sto­ry­tel­ling et crai­gnant davan­tage de se faire dou­bler que de publier des infor­ma­tions incor­rectes, par les offi­cines de pro­pa­gandes de la facho­sphère pré­ten­dant œuvrer à la « réin­for­ma­tion », par des poli­tiques avides d’un cos­tume d’homme pro­vi­den­tiel et par des inter­nautes heu­reux de voir leurs convic­tions confir­mées. Ceux qui appellent au calme et invitent cha­cun à sus­pendre son juge­ment, le temps qu’on en sache plus, ceux-là sont invec­ti­vés : ces Bisou­nours se voilent la face, ne veulent pas admettre, sont des col­la­bos, n’ont aucune com­pas­sion pour les vic­times et sont les alliés objec­tifs de l’ennemi. À ce titre, ils ne valent pas mieux que lui.

Le fond qui per­met cet embal­le­ment est, à n’en pas dou­ter, l’islamophobie ambiante3 qui fait du musul­man (réel ou sup­po­sé) l’ennemi public numé­ro 1. Il appa­raît donc que cette peur col­lec­tive, comme bien des peurs, nous rend par­ti­cu­liè­re­ment stu­pides. C’est sans doute un des aspects de la situa­tion qui doit nous alar­mer. Nous qui nous pré­ten­dons éclai­rés par les lumières de la science, gui­dés par des prin­cipes intan­gibles, scru­pu­leu­se­ment enca­drés par nos pro­cé­dures et nos garde-fous, lorsque monte la peur, serions-nous donc prêts à tout abdi­quer et à nous lais­ser aller à d’inavouables dérives ?

Nous nous en sommes mon­trés capables par le pas­sé et rien n’indique que nous ne puis­sions réci­di­ver. Au-delà, donc, des torts incon­tes­tables que cause l’islamophobie aux popu­la­tions sur les­quelles elle s’abat, nous devons avoir la luci­di­té de recon­naître qu’elle nous rend idiots. Dès lors, ne fau­drait-il pas enfin consi­dé­rer sérieu­se­ment que c’est la culture, le savoir et l’enseignement qui devraient être mobi­li­sés mas­si­ve­ment, non au béné­fice du mar­ché, de la com­pé­ti­ti­vi­té ou de l’emploi, mais avant tout à celui de la sur­vie de notre socié­té, pour nous évi­ter de deve­nir de par­faits abru­tis et, à terme, fata­le­ment, des criminels ?

Mais serons-nous assez intel­li­gents pour choi­sir l’intelligence ?

  1. Notons qu’il avait déjà pro­po­sé des per­qui­si­tions quo­ti­diennes en gilet pare-balles chez les réfu­giés.
  2. Notons que, conco­mi­tam­ment, en France, un réfu­gié qui rap­por­tait dans un com­mis­sa­riat un por­te­feuille (et l’ensemble de son conte­nu, liquide com­pris) s’est vu pri­ver de son pas­se­port, ain­si que sa famille, et assi­gné à rési­dence en attente de son expul­sion.
  3. À pro­pos de l’islamophobie, nous ren­voyons au dos­sier paru dans La Revue nou­velle : Chris­tophe Mincke et Renaud Maes, « Une socié­té au bord de la pho­bie », n° 3 (2014): 35‑83.

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est codirecteur de La Revue nouvelle, directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque.