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Il y a pire que nous…

Blog - Belgosphère par Christophe Mincke

avril 2016

Récem­ment, dans un billet sur les blogs du Monde[efn_note] Repu­blié le len­de­main sur notre site.[/efn_note], j’évoquais une série de ques­tions que posaient, à notre socié­té et à notre sys­tème poli­tique, les récents atten­tats de Bruxelles. L’idée était d’indiquer que la réponse était cer­tai­ne­ment moins sécu­ri­taire que poli­tique, qu’elle tenait moins au qua­drillage de notre socié­té qu’à sa juste organisation.

Belgosphère

Bien enten­du, s’interroger sur les issues à condam­ner et sur les divi­sions à faire patrouiller est moins désa­gréable que de se deman­der ce qui cloche en notre beau royaume. Évi­dem­ment, poser cette der­nière ques­tion implique d’accepter de nous défaire de l’image de gen­tils pro­vin­ciaux que nous aimons à don­ner de nous-mêmes et qui nous évite d’avoir à croi­ser notre regard dans le miroir.

Les réac­tions furent nom­breuses, posi­tives et néga­tives. L’une d’elles retint mon atten­tion ; non qu’elle soit par­ti­cu­liè­re­ment ori­gi­nale, mais au contraire qu’elle pro­cède d’un mode de pen­sée récur­rent qui, à mon sens, empoi­sonne bien des débats.

L’argument est simple : com­ment osé-je cri­ti­quer la socié­té belge, poin­ter son racisme struc­tu­rel et mettre en ques­tion son sta­tut de havre de paix alors que la situa­tion est bien pire ailleurs ? L’extrême droite parade en France, le chô­mage est plus éle­vé en Espagne, la déli­ques­cence poli­tique est plus avan­cée en Ita­lie, la misère est plus dure au Royaume-Uni, la déré­gu­la­tion est plus avan­cée en Irlande et l’eau de la mer est plus froide au Dane­mark, ne vivons-nous pas dans un pays de cocagne ?

En quelque sorte, nous serions meilleurs que les autres et, de ce fait, au-des­sus de tout soup­çon. Que chaque situa­tion ait ses défauts et ses avan­tages, la nôtre comme celles que l’on nous cite en exemple ne semble pas ébran­ler les tenants de cette vision. Pour­tant, lorsqu’on cite un de ces pays en exemple sur un point où il nous sur­classe, on s’empresse de nous expli­quer que, chez nous, c’est dif­fé­rent : nous avons de bonnes rai­sons d’être moins per­for­mants en cette matière parce que nous payons le tri­but d’une situa­tion particulière.

En un mot : l’exemple étran­ger ne vaut que pour confir­mer notre supé­rio­ri­té. Voi­là donc que le Belge, une fois de plus, sous son auto­dé­ri­sion, cache son into­lé­rance à la critique.

Cette argu­men­ta­tion pro­meut bien enten­du l’immobilisme satis­fait de ceux qui se savent arri­vés. On la retrouve dans d’autres domaines, comme lorsque cer­tains, offi­ciel­le­ment grands défen­seurs de nos valeurs et de nos démo­cra­ties, s’en pre­nant à des indi­vi­dus qu’ils iden­ti­fient comme allo­gènes et pro­blé­ma­tiques, pro­posent qu’on « leur fasse comme on fait chez eux », qu’on « les chasse sans ména­ge­ment », bref, qu’on leur applique le trai­te­ment qu’ils auraient pu attendre de la pétro­mo­nar­chie dont on les pense issus. Res­pec­ter leurs liber­tés reli­gieuses alors que « chez eux » (en musul­ma­nie, évi­dem­ment), celles-ci ne sont pas pro­té­gées ? Jamais ! Qu’ils rentrent chez eux pour voir si leur liber­té d’expression, leur droit à un pro­cès équi­table, leur pro­tec­tion contre les trai­te­ments inhu­mains et dégra­dants ou leur droit à la vie pri­vée sont mieux respectés !

Visi­ble­ment, le fait que ce soit pire ailleurs cau­tionne notre action. En effet, puisqu’il ne faut pas se remettre en ques­tion quand on est meilleur qu’autrui, il est néces­saire mais il suf­fit d’être micro­sco­pi­que­ment plus res­pec­table pour être à l’abri. Abais­sons donc notre niveau d’exigence en consé­quence. Bien enten­du, choi­sir une pétro­mo­nar­chie, une dic­ta­ture mili­taire ou une jungle ultra­li­bé­rale plu­tôt qu’une démo­cra­tie accom­plie nous aide­ra à nous sen­tir supé­rieurs à bon compte et nous pour­rons res­treindre encore les contraintes qui pèsent sur nous.

Ce qui se cache sous cet argu­men­taire, ce n’est pas seule­ment un refus de nous inter­ro­ger et de pro­gres­ser, c’est même une com­plai­sance vis-à-vis de nos recu­lades, celles par les­quelles nous tra­his­sons les idéaux dont nous nous van­tons tant lorsqu’il est ques­tion d’asseoir notre indis­cu­table supé­rio­ri­té morale.

C’est d’autant plus grave que ces­ser de nous inter­ro­ger et de pro­gres­ser, c’est déjà tra­hir la démo­cra­tie. Car, contrai­re­ment à ce que nous aime­rions croire, la démo­cra­tie n’est pas un état, mais une quête et, comme toute quête, elle est sans fin. Le Graal, sitôt tou­ché, s’avère une illu­sion et nous repre­nons la route. Cette ten­sion démo­cra­tique fait de nos sys­tèmes, non le confor­table havre de paix que nous nous repré­sen­tons, mais au contraire, le règne du doute et de l’inconfort. Certes, pire est l’inconfort d’une cel­lule de pri­son mili­taire, mais la démo­cra­tie n’est pas de tout repos pour autant.

Étant une ten­sion, la démo­cra­tie est un enga­ge­ment qui implique que, sans cesse, nous tra­quions l’injustice, l’oppression, l’aliénation, l’autoritarisme… Le prin­cipe élec­to­ral, le suf­frage uni­ver­sel mas­cu­lin, le vote des femmes, l’égalité des sexes, les droits des homo­sexuels ou la lutte contre le racisme ne sont que quelques étapes d’un pro­ces­sus infi­ni. Quels seront les com­bats de demain ? À nous de les défi­nir, mais il fau­dra qu’il y en ait.

Ce pro­ces­sus repose sur la mau­vaise conscience dont la démo­cra­tie doit être pétrie, celle qui fait que tout pou­voir, tout usage de la force, toute peine, toute res­tric­tion des liber­tés est sus­pect et exa­mi­né avec cir­cons­pec­tion par des démo­crates tou­jours vigi­lants, tou­jours méfiants envers eux-mêmes, se soup­çon­nant constam­ment de n’être pas à la hau­teur de leurs idéaux. Com­ment pour­rait-il en être autre­ment ? Com­ment pour­rions-nous être à la hau­teur d’idéaux si immenses ? Com­ment pour­rions-nous faire autre­ment que de les tra­hir tous les jours ?

La posi­tion du démo­crate est donc telle qu’il ne doit ni s’endormir en pen­sant être arri­vé à ses fins ni se décou­ra­ger de voir son objec­tif s’éloigner à mesure qu’il tente de s’en appro­cher. En fin de compte, Tan­tale devrait être la figure tuté­laire des démo­crates, lui qui jamais ne par­vient à se sai­sir de l’eau, mais ne renonce pas pour autant, même si notre aspi­ra­tion n’est pas une malé­dic­tion divine.

Avons-nous le choix ? Oui. La moindre des choses serait cepen­dant que nous l’acceptions pour ce qu’il est : une option entre une lutte infi­nie et un renon­ce­ment clair. 

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est codirecteur de La Revue nouvelle, directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque.