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Hétéronomes homonégatifs ?

Blog - Le dessus des cartes par Bernard De Backer

mars 2016

L’Ukraine, pays machiste et terre des Femen, se démène comme elle peut dans sa posi­tion fron­ta­lière d’éternel « étran­ger proche ». Les évè­ne­ments de Maï­dan ont cepen­dant fait sur­gir un nou­veau spectre mena­çant d’engloutir la patrie de Chevt­chen­ko : la Gay­rope ou « Euro-Sodom ». Agis­sant comme une pierre de touche et un révé­la­teur, la ques­tion des droits des minorités […]

Le dessus des cartes

L’Ukraine, pays machiste et terre des Femen, se démène comme elle peut dans sa posi­tion fron­ta­lière d’éternel « étran­ger proche ». Les évè­ne­ments de Maï­dan ont cepen­dant fait sur­gir un nou­veau spectre mena­çant d’engloutir la patrie de Chevt­chen­ko : la Gay­rope ou « Euro-Sodom ». Agis­sant comme une pierre de touche et un révé­la­teur, la ques­tion des droits des mino­ri­tés sexuelles ouvre des réflexions beau­coup plus glo­bales sur les liens entre homo­né­ga­ti­vi­té et hété­ro­no­mie reli­gieuse assu­mée ou voilée.

Une très ins­truc­tive série d’articles, en cours de publi­ca­tion sur le site du réseau de revues euro­péennes Euro­zine, dont La Revue nou­velle est membre, est consa­crée à l’Ukraine, et plus par­ti­cu­liè­re­ment à « L’Ukraine dans le dia­logue euro­péen ». Un quart de siècle après l’indépendance de 1991 et deux ans après les évè­ne­ments de Maï­dan, sui­vis par l’annexion de la Cri­mée et le déclen­che­ment de la guerre au Don­bass, la situa­tion du pays des confins de la Rus­sie et de l’Europe est périlleuse. Les textes publiés par Euro­zine, pour la plu­part issus d’une col­la­bo­ra­tion avec l’Ins­ti­tute for Human Sciences (IHS) de Vienne1, exa­minent la situa­tion actuelle dans le contexte géo­po­li­tique et géo­cul­tu­rel de l’«entre-deux » où se trouve l’Ukraine, à par­tir de dif­fé­rentes thé­ma­tiques. Le pro­jet de l’IHS est pilo­té par Tatia­na Zhurz­hen­ko, ori­gi­naire de Khar­kiv où elle fut pro­fes­seure en phi­lo­so­phie sociale. Zhurz­hen­ko tra­vaille plus par­ti­cu­liè­re­ment sur les iden­ti­tés de fron­tière post­so­vié­tiques (bor­der­lands), les poli­tiques de mémoire, de genre, ain­si que sur le fémi­nisme en Ukraine — ce qui n’est pas sans rap­port avec notre sujet. Car il sera bien ques­tion ici d’identités de fron­tière au car­ré, de gen­der bor­der­lines au bor­der­land (nom anglais sou­vent don­né à l’Ukraine).

Par­mi les dif­fé­rents thèmes abor­dés par le pro­jet de l’IHS en col­la­bo­ra­tion avec Euro­zine, nous nous cen­tre­rons en effet sur la ques­tion des « sexua­li­tés non tra­di­tion­nelles » (selon l’expression de V. Pou­tine) et le dif­fi­cile et tor­tueux pro­ces­sus de non-dis­cri­mi­na­tion des LGBT en Ukraine, dans le cadre de l’accord d’association avec l’UE. Mais au-delà de ce pro­ces­sus, que nous retra­ce­rons briè­ve­ment sur la base d’un article du pro­jet de l’IHS, nous nous pose­rons plus glo­ba­le­ment la ques­tion des rap­ports entre le rejet des orien­ta­tions sexuelles non hété­ro­sexuelles et une vision hété­ro­nome, « reli­gieuse », de la socié­té. Notre objet n’est pas ici de stig­ma­ti­ser les « homo­phobes »2, de les reje­ter dans les limbes de l’obscurantisme, ce qui ne ferait que repro­duire un sché­ma binaire par­ti­cu­liè­re­ment étri­qué, mais bien de sai­sir les logiques cultu­relles du rejet de l’homosexualité et autres « sexua­li­tés non tra­di­tion­nelles ». Cela dans le contexte par­ti­cu­lier de l’Ukraine, où le spectre de la « Gay­rope » fut agi­té par la Rus­sie pour effa­rou­cher Kiev, mais aus­si par nombre d’acteurs internes au pays. Ensuite, de manière plus exten­sive, nous abor­de­rons briè­ve­ment la ques­tion d’une « géo­cul­tu­ra­li­té de l’homonégativité » et de ses fondements.

Les aléas de la proposition de loi 2342

Pour avoir lon­gue­ment bour­lin­gué en Ukraine, nous avons pu consta­ter à de nom­breuses reprises que la norme sexuelle des Ukrai­niens (simi­laire à celle des autres « pays de l’Est », comme le montre la carte « Rain­bow Europe » sur la situa­tion légale des LGBT) était vigou­reu­se­ment et osten­si­ble­ment hété­ro­sexuelle et « tra­di­tion­nelle ». Même des amis proches, réso­lu­ment démo­crates et pro-euro­péens, sem­blaient gênés à l’évocation de l’homosexualité, « sujet tabou » en Ukraine à cette époque3. Il est dès lors d’autant plus inté­res­sant de res­ti­tuer le champ conflic­tuel qui s’est révé­lé dans la bataille poli­tique des LGBT en Ukraine, avant et après Maï­dan, selon l’article de Maria Tete­riuk, « A lit­mus test for post-Mai­dan demo­cra­cy » (« Un test déci­sif pour la démo­cra­tie post-Maï­dan ») paru dans le cadre de « L’Ukraine dans le dia­logue euro­péen ». Rien que l’expression « test déci­sif » indique évi­dem­ment la pierre de touche que semble consti­tuer ce point pour l’auteure. Mais pour­quoi diable cette foca­li­sa­tion sur les sexua­li­tés « non tra­di­tion­nelles » et qu’est-ce qui peut bien réunir ses oppo­sants par-delà les cli­vages politiques ?

Entre 2011 et 2013, sous le règne de Vik­tor Yanou­ko­vitch et du Par­ti des régions, plu­sieurs pro­po­si­tions de loi « anti-pro­pa­gande » (ce terme s’inspire de la ter­mi­no­lo­gie pou­ti­nienne et désigne toute forme de mani­fes­ta­tion publique des LGBT pour leur non dis­cri­mi­na­tion) furent pré­sen­tées au par­le­ment ukrai­nien, dont celle de l’un des oppo­sants les plus farouches à la « pro­pa­gande homo­sexuelle », Vadym Koles­ni­chen­ko. Ancien par­le­men­taire ukrai­nien rus­so­phone de Cri­mée, ce der­nier est aujourd’hui, par la faveur de l’annexion, membre du par­ti « natio­nal-conser­va­teur » russe Rodi­na (Patrie)4. Mais sous la pres­sion inter­na­tio­nale (ONU, UE et diverses ONG), les pro­jets de lois ne furent pas sou­mis au vote, contrai­re­ment à ce qui se pas­sa en Rus­sie. Le pro­jet offi­ciel de Yanou­ko­vitch était tou­jours de signer l’accord d’association avec l’Union euro­péenne, ce qui explique sans doute « la sen­si­bi­li­té » du pou­voir aux pres­sions externes. Mais ce pre­mier épi­sode popu­la­ri­sa la thé­ma­tique de la « pro­pa­gande homo­sexuelle » sur la scène publique et mit le feu aux poudres des débats qui sui­virent, autant au par­le­ment que dans diverses arènes publiques.

Pour la pre­mière fois en Ukraine, une pro­po­si­tion de loi en faveur des droits des LGBT vit le jour en 2013. Elle était la consé­quence des exi­gences euro­péennes pour la libé­ra­tion du régime des visas pour les citoyens ukrai­niens, dans le cadre des accords d’association avec l’UE, qui impli­quait une mise à niveau de la légis­la­tion anti-dis­cri­mi­na­tion ukrai­nienne avec les stan­dards euro­péens, notam­ment en matière d’orientation sexuelle. C’est ain­si que, après diverses manœuvres, le gou­ver­ne­ment du Pre­mier ministre de Yanou­ko­vitch, Myko­la Aza­rov, finit par sou­mettre la pro­po­si­tion de loi 2342 au Par­le­ment. Cette pro­po­si­tion inter­di­sait expli­ci­te­ment les dis­cri­mi­na­tions sur la base de l’orientation sexuelle. Et elle fut rapi­de­ment au centre d’une vive bataille poli­tique entre les par­ti­sans et les adver­saires du rap­pro­che­ment de l’Ukraine avec l’Union euro­péenne. Selon Maria Tete­riuk, l’opposition au pro­jet 2342 fut même beau­coup plus vive que celle à l’encontre de inté­gra­tion européenne. 

Cette oppo­si­tion réunis­sait des « adver­saires irré­con­ci­liables » comme le par­ti d’extrême droite Svo­bo­da et le Par­ti com­mu­niste d’Ukraine, ain­si que les églises et une part du Par­ti des régions « pro-russe » de Yanou­ko­vitch. Une cam­pagne mas­sive de lob­bying fut orga­ni­sée par les Eglises chré­tiennes, le Par­ti com­mu­niste, les orga­ni­sa­tions pro-russes du Par­ti des régions. L’Union euro­péenne y était assi­mi­lée au « mariage entre per­sonnes de même sexe » et à la « dic­ta­ture homo­sexuelle ». Le pro­jet de loi 2342 fut fina­le­ment repous­sé par un accord poli­tique en juillet 2013, qui deman­dait à la Cour consti­tu­tion­nelle d’expliquer que la légis­la­tion ukrai­nienne en vigueur inter­di­sait déjà la discrimination…

Après Maïdan

La cris­tal­li­sa­tion du débat autour de la « ques­tion homo­sexuelle » fut d’une telle inten­si­té que cer­tains par­ti­sans de Yanou­ko­vitch expli­quèrent, à un large public, que le rejet de l’accord d’association avec l’UE lors du som­met de Vil­nius les 28 et 29 novembre 2013 était en fait moti­vé par le fait que l’UE for­ce­rait l’Ukraine à léga­li­ser les mariages gay (ce qui est notoi­re­ment faux). Bref, l’association avec l’Union euro­péenne en entrai­ne­rait d’autres qui mena­ce­raient l’Ukraine d’apocalypse, comme l’avait pro­phé­ti­sé le patriarche de l’église ortho­doxe russe5. La ques­tion prit rapi­de­ment le sens d’un point de fixa­tion et de cli­vage géo­po­li­tique ou géo­cul­tu­rel, la Rus­sie se posant en héros mes­sia­nique de la défense de la civi­li­sa­tion contre la dégé­né­res­cence fatale repré­sen­tée par la « Gay­rope » ou « Euro-Sodom ». Mais l’opposition du pro­jet de loi anti-dis­cri­mi­na­toire 2342 ne peut se réduire à l’influence du lob­by pro-russe, car elle com­por­tait éga­le­ment des acteurs poli­tiques ukrai­niens pro-euro­péens, ce qui se véri­fie­ra avec les évè­ne­ments pos­té­rieurs à Maï­dan. Il était d’ailleurs cou­rant dans l’Ukraine des années 1990 de dif­fa­mer un per­son­nage poli­tique sur la base de son homo­sexua­li­té pré­su­mée. Et nous avons vu que des par­tis natio­na­listes, comme Svo­bo­da, ain­si que des Eglises chré­tiennes ukrai­niennes (sans par­ler des Tatars de Cri­mée) s’opposaient aus­si vigou­reu­se­ment à la non-dis­cri­mi­na­tion des LGBT.

Cette oppo­si­tion reprit en effet après les évè­ne­ments de Maï­dan, la fuite de Yanou­ko­vitch et l’arrivée d’un gou­ver­ne­ment pro-euro­péen au prin­temps 2014. Ain­si, en mai 2014 et dans la pers­pec­tive de l’accord d’association, le par­le­ment approu­va le pro­jet de loi 4581 repre­nant en grande par­tie le pro­jet 2342, à l’exception de la pro­hi­bi­tion de la dis­cri­mi­na­tion sur la base de l’orientation sexuelle. Mais les yeux de la popu­la­tion (et de l’Europe) étaient alors tour­nés vers la Cri­mée et le Don­bass ; l’Ukraine signa l’accord de libé­ra­li­sa­tion du régime des visas en juin 2014 sans qu’une loi anti-dis­cri­mi­na­toire n’ait été adop­tée (ce qui ne fut pas le cas de la Géor­gie et de la Mol­da­vie, même si ces pays ren­con­trèrent une résis­tance des églises et des « conser­va­teurs »). La guerre « hybride » avec la Rus­sie favo­ri­sa cepen­dant l’identification à l’Europe et le finan­ce­ment par Mos­cou de cer­taines orga­ni­sa­tions mili­tant pour les « sexua­li­tés tra­di­tion­nelles » prit du plomb dans l’aile. Ce qui n’empêcha pas la Kyiv Gay Pride 2015 d’être atta­quée par de jeunes membres des groupes para­mi­li­taires d’extrême droite, le Pra­vy Sek­tor et le Sich. Cepen­dant, des par­le­men­taires du par­ti de Poro­shen­ko par­ti­ci­pèrent à la Gay Pride et le pré­sident lui-même sou­li­gna, à cette occa­sion, que la liber­té de réunion paci­fique fai­sait par­tie des droits de tous les citoyens.

Les lignes se mirent donc à bou­ger, mal­gré l’opposition de l’extrême droite et des Églises (le Par­ti com­mu­niste ayant été inter­dit et le Par­ti des régions réduit à la por­tion congrue). Une ten­ta­tive de sou­mettre un pro­jet de loi 3442 expli­cite en 2015 débou­cha néan­moins sur un nou­vel échec, avec l’opposition de l’extrême droite (Samo­po­mich et le Par­ti radi­cal) et du Bloc oppo­si­tion­nel for­mé d’anciens membre du Par­ti des régions. Fina­le­ment, le pro­jet de loi 3442 fut adop­té le 12 novembre 2015 sous la pres­sion d’activistes LGBT, mais aus­si de citoyens « ordi­naires » qui s’inquiétaient de ne pou­voir dis­po­ser d’un régime de voyage sans visa vers l’Europe. Le com­bat fut donc favo­ri­sé par la nou­velle donne poli­tique, un glis­se­ment des men­ta­li­tés et la pres­sion de l’UE sur le régime des visas. De nom­breux indices, comme le haut niveau d’homonégativité en Ukraine, donnent cepen­dant à pen­ser que sa mise en œuvre ne sera pas facile. Par ailleurs, l’Ukraine n’est pas à l’abri de retours de flamme conser­va­teurs, comme dans dif­fé­rents pays d’Europe cen­trale membre de l’UE (Hon­grie, Pologne, Litua­nie…). L’histoire n’est jamais linéaire, autant le savoir.

Homonégatifs de tous les pays

Ce sur­vol du débat ukrai­nien amène à se poser la ques­tion de ce qui carac­té­rise et clive les oppo­sants et les par­ti­sans d’une recon­nais­sance des « sexua­li­tés non tra­di­tion­nelles » (nous revien­drons sur ce terme). Comme nous l’avons vu, les oppo­sants à la recon­nais­sance des droits LGBT étaient, d’un côté, des Églises chré­tiennes de dif­fé­rentes obé­diences, et, de l’autre, des par­tis poli­tiques peu favo­rables à la démo­cra­tie libé­rale (Par­ti com­mu­niste, extrême droite, Par­ti des régions). Pour­rait-on dire que ce qui les réunit, par-delà leurs dif­fé­rences, est d’être favo­rable à l’«ordre natu­rel des choses » ? Et que cette « natu­ra­li­té » s’incarne de manière par­ti­cu­liè­re­ment forte dans le domaine de la sexua­li­té (mais aus­si du rap­port entre les genres)? Tant les Églises, le Par­ti com­mu­niste, l’extrême droite et les par­ti­sans de V. Pou­tine sont en faveur d’une socié­té hié­rar­chi­sée « ver­ti­cale », subor­don­née à une alté­ri­té méta-sociale (trans­cen­dance reli­gieuse, véri­té de l’Histoire, nature du Peuple) et com­mu­nau­taire ou « holiste » (subor­di­na­tion de l’individu au collectif). 

La « natu­ra­li­té » du couple hété­ro­sexuel — et de la libi­do cen­sée le fon­der — consti­tue, à pre­mière vue, le socle de cette vision par la dif­fé­rence ana­to­mique qui paraît le jus­ti­fier. Don­ner du « jeu » à cette fon­da­tion, par la recon­nais­sance de la légi­ti­mi­té d’autres dis­po­si­tions sexuelles, risque de faire bas­cu­ler tout l’édifice. Il est remar­quable de consta­ter que la pro­gres­sion de la démo­cra­tie, à avoir l’autogouvernement des socié­tés par elles-mêmes sans garant méta-social, s’est accom­pa­gnée en Europe occi­den­tale d’une éga­li­té plus grande entre les genres et d’une recon­nais­sance pro­gres­sive des droits des homo­sexuels (et plus lar­ge­ment des LGBT). Inver­se­ment, sur notre conti­nent, nazisme et bol­che­visme furent des adver­saires réso­lus de l’homosexualité, alors dans que les régions domi­nées par un para­digme théo­lo­gi­co-reli­gieux, comme c’est le cas pour de nom­breux pays musul­mans (mais aus­si en Inde et dans une par­tie du monde ortho­doxe), la situa­tion des homo­sexuels est pour le moins pré­oc­cu­pante. On a, par exemple, appris récem­ment qu’un jeune can­di­dat au jihad en Syrie avait confié à la jus­tice bruxel­loise que « des recru­teurs l’a­vaient obli­gé, lui et quatre autre com­pa­gnons, à com­mettre des agres­sions vio­lentes sur des homo­sexuels »6.

Comme le sou­ligne Mar­cel Gau­chet dans un article de 2015 de la revue Le Débat sur « Les res­sorts du fon­da­men­ta­lisme » : « Dans la moder­ni­té occi­den­tale elle-même, nul ne l’ignore, la hié­rar­chie des sexes a consti­tué, dans le cadre fami­lial, la der­nière empreinte vivante de la struc­tu­ra­tion hété­ro­nome. Toutes les autres hié­rar­chies étaient balayées mais celle-là demeu­rait. Elle ne s’est dis­soute que tout récem­ment. Tant que cet ultime ves­tige de l’ordre hété­ro­nome qu’est la hié­rar­chie des sexes existe, on peut rêver de reve­nir sur le reste. Enle­vez cette butée et ce coup-là nous sommes dans un autre monde, notre monde. » Ce pro­pos peut bien enten­du être éten­du à la « butée » de l’hétéronormativité, ce qui explique la foca­li­sa­tion obses­sion­nelle des groupes et par­tis sur ce point, ain­si que celle de la Rus­sie pou­ti­nienne. Il est inté­res­sant de noter le rôle des femmes et des fémi­nistes en Ukraine, notam­ment de dépu­tées, pour sou­te­nir les pro­jets de lois anti-dis­cri­mi­na­tion des LGBT.

Rap­pe­lons que l’homosexualité n’est plus consi­dé­rée comme mala­die men­tale par le DSM III que depuis 1980. Il est piquant de consta­ter que le retrait de cette men­tion a été obte­nu par des mani­fes­ta­tions de mili­tants homo­sexuels devant les portes du Congrès aux USA qui devait enté­ri­ner le nou­veau DSM. Der­rière les portes, où s’opposaient psy­chiatres et psy­cho­thé­ra­peutes, ce sont les psy­cho­thé­ra­peutes qui résistent à ce retrait « car cela revient à faire s’effondrer tout un pan de la psy­cho­pa­tho­lo­gie freu­dienne »7(nous sou­li­gnons). Nous n’entrerons pas ici dans le vaste débat sur « psy­cha­na­lyse et homo­sexua­li­té » (ni sur la libi­do d’Anna Freud), au sein duquel les posi­tions ont beau­coup varié8, mais force est de consta­ter que nombre de psy­cha­na­lystes se sont oppo­sés au « mariage pour tous » en arguant de la « natu­ra­li­té » du couple hété­ro­sexuel (le plus sou­vent expri­mée par des argu­ments de type « sym­bo­liques », voire des « inva­riants anthro­po­lo­giques »). Quant à Lacan, grand admi­ra­teur de l’Église catho­lique et ancien sym­pa­thi­sant de l’Action fran­çaise, outre les nom­breux témoi­gnages de son dédain et de ses qua­li­fi­ca­tifs inju­rieux sur les « tantes », on rap­por­te­ra ici ce pro­pos rap­por­té par l’une de ses der­nières com­pagnes (et ana­ly­sante), Cathe­rine Mil­lot, au sujet d’un trans­sexuel à l’hôpital Sainte-Anne à Paris : « Il ne ces­sa de rap­pe­ler, au cours de l’entretien, qu’il était un homme, qu’il le veuille ou non, et qu’aucune opé­ra­tion ne ferait de lui une femme. Et pour finir il l’appela “mon pauvre vieux”»9.

On serait ten­té d’affirmer qu’une cer­taine psy­cha­na­lyse laca­nienne, par­ti­cu­liè­re­ment déve­lop­pée dans les pays latins de la contre-réforme, a retra­duit l’hétéronomie reli­gieuse dans son dis­cours sur l’ordre sexuel. C’est en tous cas l’analyse déve­lop­pée par Michel Tort qui écrit, dans son livre La fin du dogme pater­nel (2007), que la psy­cha­na­lyse laca­nienne est « ven­tri­loque de la tra­di­tion reli­gieuse mono­théiste ». Cela ne serait pas sans rap­port avec l’homonégativité de Lacan et le témoi­gnage de Mil­lot à pro­pos de sa fas­ci­na­tion pour l’Eglise catho­lique et sa vio­lence ver­bale à l’encontre d’un trans­sexuel. Comme l’affirme Michel Tort, les normes de la théo­lo­gie chré­tienne « repre­naient du ser­vice sous un accou­tre­ment “sym­bo­lique”, à grand ren­fort d’anthropologie et de psy­cha­na­lyse »10.

Bougres de Japonais

Un der­nier mot sur la notion de « sexua­li­té tra­di­tion­nelle » et sur la vali­di­té de notre hypo­thèse pour cer­taines époques ou régions du monde. Remar­quons tout d’abord que la notion de « tra­di­tion » est congruente avec celle d’hétéronomie, dans la mesure où l’ordre social y est fon­dé sur la fidé­li­té aux ancêtres ou aux inter­prètes de la véri­té his­to­rique ou raciale et non sur la construc­tion auto­nome de la socié­té et des iden­ti­tés indi­vi­duelles. Dans les faits, cepen­dant, la réa­li­té his­to­rique semble plus com­plexe et l’analyse déve­lop­pée plus haut devrait être nuan­cée et enri­chie. L’on sait qu’en Europe, en par­ti­cu­lier durant les périodes de l’antiquité grecque et romaine, la notion d’homosexualité n’existait pas et que les pra­tiques sexuelles légi­times étaient dif­fé­rentes de l’hétérosexualité « natu­relle ». C’est le mono­théisme judéo-chré­tien qui a condam­né l’homosexualité comme étant « contre nature ». Par ailleurs, dans une autre sphère cultu­relle et géo­gra­phique, le Japon médié­val n’avait pas les mêmes normes sexuelles que l’Occident chré­tien. Les mis­sion­naires por­tu­gais, vec­teurs du pre­mier contact avec la civi­li­sa­tion japo­naise au XVe siècle, furent sur­pris par le raf­fi­ne­ment de la socié­té et par ses mœurs, sou­vent éloi­gnées de l’hétéronormativité mono­théiste, mais par­fois proches de celles la Grèce antique. La reli­gion shin­to pas plus que le boud­dhisme ne condam­nait l’homosexualité mas­cu­line (nan­sho­ku) ou la pédé­ras­tie (waka­shū­do), mais l’inégalité entre les genres y était bien pré­sente. La situa­tion était sem­blable dans la Chine tra­di­tion­nelle ; les lois anti-homo­sexuelles du XIXe siècle (dynas­tie Qin), maoïstes ensuite, sont d’inspiration occi­den­tale, comme au Japon. Nous revien­drons sur la spé­ci­fi­ci­té de la civi­li­sa­tion japo­naise dans un pro­chain billet de blog.

Source et signi­fi­ca­tion de la carte

Repré­sen­ta­tion car­to­gra­phique de la situa­tion légale des LGBT en Europe en 2014, source : Euro­pean Region of the Inter­na­tio­nal Les­bian, Gay, Bisexual, Trans and Inter­sex Asso­cia­tion (ILGA EUROPE).

Plus on va vers le rouge, plus le niveau de dis­cri­mi­na­tion, de vio­lence et de vio­la­tion des droits humains envers les LGBT augmente.

  1. Fon­dé en 1982 à Vienne, l’IHS pro­meut les échanges entre l’Europe orien­tale et occi­den­tale. On y retrouve notam­ment le phi­lo­sophe cana­dien Charles Tay­lor et l’historien état­su­nien Timo­thy Sny­der, ain­si que de nom­breux cher­cheurs d’Europe cen­trale et orien­tale. Le siège d’Eurozine se trouve éga­le­ment à Vienne.
  2. Le texte dont nous nous ins­pi­rons pour le débat ukrai­nien, « A lit­mus test for post-Mai­dan demo­cra­cy », de Maria Tete­riuk, Euro­zine 2016, emploie la plu­part du temps le terme « Homo­ne­ga­ti­vi­ty », réser­vant celui d’homophobie à l’expression d’une peur « irra­tion­nelle », d’une pho­bie de l’homosexualité. On peut en effet être oppo­sé à la recon­nais­sance de l’homosexualité comme orien­ta­tion sexuelle légi­time sans être pour autant « homo­phobe ». Cette remarque vaut pour d’autres « pho­bies » sociales, ter­mi­no­lo­gie ayant le désa­van­tage (ou l’avantage…) d’assimiler l’opposition et la cri­tique à une dis­po­si­tion mala­dive ou sus­pecte (de refou­le­ment, de racisme, de patho­lo­gie, etc.), balayant les vrais enjeux d’un débat sous le tapis d’une psy­cho­pa­tho­lo­gi­sa­tion de la vie col­lec­tive. Ce méca­nisme d’invalidation de l’opposant par patho­lo­gi­sa­tion ou dia­bo­li­sa­tion est bien connu (stra­té­gies de défense uti­li­sées contre la cri­tique du com­mu­nisme ou de la psy­cha­na­lyse, par exemple).
  3. Je me per­mets de ren­voyer à mon récit « Voyage au pays des deux rives », paru dans le dos­sier « Où va l’Ukraine », La Revue nou­velle, octobre 2006, et notam­ment au témoi­gnage d’Anastasia.
  4. Par­ti poli­tique natio­na­liste de type « rouge-brun » (son sym­bole est une étoile rouge) antioc­ci­den­tal, xéno­phobe et « pan­russe » créé en 2003, regrou­pant dif­fé­rentes ten­dances natio­na­listes. Il fut « écla­bous­sé en jan­vier 2005 par le scan­dale de “la lettre des 500”, péti­tion de per­son­na­li­tés publiques et de dépu­tés deman­dant de lut­ter contre la “domi­na­tion juive mon­diale” et exi­geant l’ouverture d’une enquête sur les asso­cia­tions juives de Rus­sie, accu­sées d’organiser des acti­vi­tés extré­mistes ». Lors d’élections à Mos­cou en 2005, Rodi­na fit « une cam­pagne publi­ci­taire du par­ti [qui] montre des Cau­ca­siens en train de jeter les bouts de pas­tèques qu’ils viennent de man­ger sous les roues d’un lan­dau pous­sé par une jeune femme blonde, avec le slo­gan “débar­ras­sons la ville des ordures”», dans Mar­lène Laruelle, “Rodi­na”: les mou­vances natio­na­listes russes du loya­lisme à l’opposition.
  5. Le patriarche Cyrile n’a en effet pas hési­té pas à consi­dé­rer le mariage gay comme un « symp­tôme alar­mant de l’approche de l’apocalypse ». Par ailleurs, Le Saint Synode de l’Église ortho­doxe ukrai­nienne (Patriar­cat de Mos­cou), réuni le 15 mars  2013, avait « déci­dé de s’adresser au nom du métro­po­lite Vla­di­mir de Kiev au pré­sident de l’Ukraine V. Yanou­ko­vitch, au chef du gou­ver­ne­ment N. Aza­rov et au chef de la Rada V. Rybak leur deman­dant d’empêcher l’adoption du pro­jet de loi n° 2342 élar­gis­sant la notion de “dis­cri­mi­na­tion”, per­met­tant d’interpréter comme dis­cri­mi­na­tion la posi­tion néga­tive tra­di­tion­nelle de l’Église sur l’homosexualité », dans « Apo­ca­lypse pour tous », Ber­nard De Backer
  6. Dans La Libre Bel­gique, 28/2/2016. Il y a peut-être un lien entre ce type de fait et le vote FN de couples homo­sexuels en France. Selon une enquête du Cevi­pol, près d’un tiers des répon­dants homo­sexuels mariés a voté pour le FN en décembre 2015, dans L’Express, 4 février 2016. Voir aus­si le texte d’Alban Ketel­bu­ters, « Aux asso­cia­tions de défense des homo­sexuels en France de dénon­cer l’intégrisme musul­man », Le Monde, 28/1/2016, ou les posi­tions de Pim For­tuyn (ne se reven­di­quant pas de l’extrême droite) aux Pays-Bas. Pour une ana­lyse du phé­no­mène, voir Didier Les­trade, Pour­quoi les gays sont pas­sés à droite, Le Seuil 2012.
  7. Dans Pierre Schep­pens et Nico­las Zda­no­wicz, Tous fous ou la psy­chia­trie 5.0, Aca­de­mia 2015.
  8. Freud a notam­ment écrit : « L’exigence fémi­nine d’une éga­li­té des droits entre les sexes n’a pas ici une grande por­tée, la dif­fé­rence mor­pho­lo­gique ne peut pas ne pas se mani­fes­ter dans la diver­si­té du déve­lop­pe­ment psy­chique. Le des­tin, c’est l’anatomie », dans La dis­pa­ri­tion du com­plexe d’Œdipe, 1923.
  9. Pro­pos cité par Eli­sa­beth Rou­di­nes­co dans « Lacan, amour et bouts de ficelle », Le Monde du 19 février 2016, compte-ren­du du livre de Cathe­rine Mil­lot, La vie avec Lacan, Gal­li­mard, 2016.
  10. Par exemple : « Tou­cher à ce legs uni­ver­sel, en ins­tau­rant mimé­ti­que­ment un “mariage homo­sexuel” géné­ra­teur de filia­tion via adop­tion ou pro­créa­tion assis­tée, appa­rait anthro­po­lo­gi­que­ment des plus aven­tu­reux », Fran­cis Mar­tens dans « L’union civile », La Revue nou­velle, novembre 1996 (nous soulignons).

Bernard De Backer


Auteur

sociologue et chercheur