Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Grèce : non, les torts ne sont pas partagés !

Blog - Délits d’initiés - Europe Grèce Référendum par Olivier Derruine

juin 2015

« Dési­reux d’ap­pro­fon­dir la soli­da­ri­té entre leurs peuples dans le res­pect de leur his­toire, de leur culture et de leurs tra­di­tions, Dési­reux de ren­for­cer le carac­tère démo­cra­tique et l’ef­fi­ca­ci­té du fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions, afin de leur per­mettre de mieux rem­plir, dans un cadre ins­ti­tu­tion­nel unique, les mis­sions qui leur sont confiées, Réso­lus à ren­for­cer leurs éco­no­mies ainsi […]

Délits d’initiés

« Dési­reux d’ap­pro­fon­dir la soli­da­ri­té entre leurs peuples dans le res­pect de leur his­toire, de leur culture et de leurs traditions,

Dési­reux de ren­for­cer le carac­tère démo­cra­tique et l’ef­fi­ca­ci­té du fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions, afin de leur per­mettre de mieux rem­plir, dans un cadre ins­ti­tu­tion­nel unique, les mis­sions qui leur sont confiées,

Réso­lus à ren­for­cer leurs éco­no­mies ain­si qu’à en assu­rer la conver­gence, et à éta­blir une union éco­no­mique et moné­taire, com­por­tant, confor­mé­ment aux dis­po­si­tions du pré­sent trai­té et du trai­té sur le fonc­tion­ne­ment de l’U­nion euro­péenne, une mon­naie unique et stable,

Déter­mi­nés à pro­mou­voir le pro­grès éco­no­mique et social de leurs peuples, compte tenu du prin­cipe du déve­lop­pe­ment durable et dans le cadre de l’a­chè­ve­ment du mar­ché inté­rieur, et du ren­for­ce­ment de la cohé­sion et de la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, et à mettre en œuvre des poli­tiques assu­rant des pro­grès paral­lèles dans l’in­té­gra­tion éco­no­mique et dans les autres domaines,

Réso­lus à éta­blir une citoyen­ne­té com­mune aux res­sor­tis­sants de leurs pays, (…)
Dans la pers­pec­tive des étapes ulté­rieures à fran­chir pour faire pro­gres­ser l’in­té­gra­tion européenne,

[les chefs d’É­tat et de gou­ver­ne­ment signa­taires des Trai­tés euro­péens] ont déci­dé d’ins­ti­tuer une Union européenne.(…)

Le pré­sent trai­té marque une nou­velle étape dans le pro­ces­sus créant une union sans cesse plus étroite entre les peuples de l’Eu­rope, dans laquelle les déci­sions sont prises dans le plus grand res­pect pos­sible du prin­cipe d’ou­ver­ture et le plus près pos­sible des citoyens. »

(Pré­am­bule au Trai­té de Rome deve­nu Trai­té sur l’U­nion euro­péenne)

Le 27 juin 2015 sera une date mar­quante dans la (dé)construction euro­péenne : au cours de cette jour­née, le ministre grec des Finances, Yanis Varou­fa­kis, quitte ses col­lègues de l’Eu­ro­groupe convain­cu qu’il ne pour­ra venir à bout de leur mau­vaise foi. En cause : l’im­pos­si­bi­li­té de trou­ver un accord sur les condi­tions à rem­plir pour que la Grèce puisse béné­fi­cier des 13 mil­liards d’eu­ros pré­vus par le second pro­gramme d’aide qui arrive à expi­ra­tion ce 30 juin, cette manne devant lui per­mettre de rem­bour­ser la somme de 1,5 mil­liard d’euros au Fonds moné­taire inter­na­tio­nal. Dans la fou­lée, Alexis Tsi­pras annonce s’en remettre à la vox popu­li par la tenue d’un réfé­ren­dum le 5 juillet… soit après l’é­chéance dudit prêt. La ques­tion posée au peuple grec sera de savoir si celui-ci accepte les condi­tions atta­chées à une aide appor­tée à la Grèce pour évi­ter la faillite ou non. En termes moins poli­cés, il s’a­git de savoir si la popu­la­tion accepte les termes de la red­di­tion pro­po­sée par les « par­te­naires » euro­péens ou si elle est prête à mou­rir les armes à la main. 

Rétroactes

Les évé­ne­ments ont rapi­de­ment dégé­né­ré au cours de cette semaine fati­dique : trois jours avant que Varou­fa­kis claque la porte, la Grèce pré­sen­tait un nou­veau paquet de réformes qui étaient jugées une bonne base de tra­vail par le pré­sident de l’Eu­ro­groupe, le socia­liste Jeroen Dijs­sel­bloem. Com­ment expli­quer alors que, en si peu de temps, les points de vue deviennent incon­ci­liables et que le tor­chon brûle de part et d’autre ? Entre l’ul­time offre des Grecs et les exi­gences des Euro­péens et du FMI, la dif­fé­rence est pour­tant négli­geable au regard des mon­tants finan­ciers en jeu et des retom­bées poli­tiques : moins d’un demi-mil­liard d’eu­ros en 2015 et à peine un mil­liard d’euros en 2016, soit autant que ce qu’au­rait coû­té l’or­ga­ni­sa­tion de la Coupe du Monde 2018 si elle avait été octroyée à la Bel­gique et au Pays-Bas !

Et encore ce chiffre est une pous­sière au regard du coût payé par l’en­semble de l’Eu­rope pour la réuni­fi­ca­tion alle­mande, ce pays qui, sous la hou­lette de son ministre des Finances, Wolf­gang Schauble dont on ima­gine l’écume poindre au bord des lèvres à la seule pen­sée d’Alexis Tsi­pras, est le plus inflexible.

À qui ont profité les prêts ?

Rap­pe­lons à nou­veau que les mil­liards d’eu­ros prê­tés à la Grèce ne se sont pas déver­sés sur son éco­no­mie ou ses habi­tants par enchan­te­ment et par altruisme ; à peine 10% ont été uti­li­sés pour sou­te­nir les dépenses de fonc­tion­ne­ment de l’É­tat, régler des arrié­rés de paie­ment et, dans une moindre mesure, aider l’é­co­no­mie réelle. Les 90% res­tant ont été employés pour garan­tir que les banques pri­vées des pays riches de l’UE — d’a­bord la France, ensuite l’Al­le­magne et l’en­semble de la zone euro (via les Banques cen­trales) — soient rem­bour­sées et rému­né­rées des inté­rêts aux­quels elles avaient droit ! En d’autres termes, la Grèce n’a jamais grat­té un ticket d’Eu­ro­mil­liards qui lui aurait per­mis de mener un train de vie dis­pen­dieux jus­qu’à la fin des temps.

Notons éga­le­ment que, à l’époque, même si les sommes étaient fara­mi­neuses, rap­por­tés par habi­tant, les mon­tants en jeu dans chaque pays étaient rela­ti­ve­ment négli­geables. Dès lors, une réduc­tion de la dette publique grecque déci­dée à cette époque aurait été indo­lore. Mais, depuis, la situa­tion s’est dégra­dée et des sommes bien plus impor­tantes ont été avan­cées en garan­ties et en prêts.

Les Grecs de mauvaise volonté ?

Depuis le 27 juin, cha­cun affûte ses argu­ments et sa com­mu­ni­ca­tion. Les Euro­péens cri­tiquent le gou­ver­ne­ment Syri­za pour l’ab­sence de résul­tat depuis son arri­vée au pou­voir… il y a 6 mois. Or, deux ans après son arri­vée à la pré­si­dence, Fran­çois Hol­lande et sa garde pré­to­rienne arguent — et à juste titre — face à leurs détrac­teurs et à une opi­nion publique de plus en plus impa­tiente que cela prend du temps pour que les réformes portent leurs fruits. Si Rome ne s’est pas faite en un jour, ce n’est pas le cas non plus d’Athènes. Ange­la Mer­kel le sait très bien : les suc­cès en matière de créa­tion d’emplois au cours de son pre­mier man­dat sont lar­ge­ment impu­tables aux lois Haartz entre­prises par son pré­de­ces­seur et rival, Gerhard Schrö­der, afin de flexi­bi­li­ser le mar­ché du tra­vail (et, au pas­sage, le précariser). 

Quant à la Bel­gique qui estime que l’administration grecque est trop lourde et cor­rom­pue, ne devrait-elle avant de cri­ti­quer regar­der l’état déplo­rable dans lequel se trouve sa Jus­tice, sans même par­ler des retards pris dans la moder­ni­sa­tion du parc infor­ma­tique de son admi­nis­tra­tion des Finances ? 

Cette attaque à l’é­gard du gou­ver­ne­ment Syri­za est gui­dée par la mal­hon­nê­te­té intellectuelle.

Quant aux efforts bud­gé­taires four­nis par la Grèce, un exa­men super­fi­ciel des sta­tis­tiques grecques peut conduire à pen­ser hâti­ve­ment que bien peu de choses ont été entre­prises pour réduire les dépenses publiques astro­no­miques : elles sont pas­sées de 45,4% du PIB à 50,6% à la veille de la crise et ont conti­nué à enfler jus­qu’à atteindre 54% en 2009. En 2012, der­nière année dis­po­nible chez Euro­stat, le ratio était tou­jours de 53,7%. Cepen­dant, lorsque l’in­di­ca­teur des dépenses publiques n’est plus expri­mé par rap­port au PIB, mais en mil­lions d’eu­ros, on mesure l’ef­fort gigan­tesque réa­li­sé : entre 2009 et 2012, les dépenses publiques ont recu­lé de 21 mil­liards d’eu­ros, soit 17%. Les efforts réa­li­sés dans le domaine de la san­té repré­sentent 20% du total des coupes bud­gé­taires, dans l’en­sei­gne­ment 10% sup­plé­men­taires et la pro­tec­tion sociale 16 autres pour­cents. Le bud­get dévo­lu à la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment a éga­le­ment recu­lé de 30%. Et ces com­pres­sions ont conti­nué jus­qu’à présent. 

Que les choses soient claires : les coupes bud­gé­taires si impor­tantes soient-elles ne per­met­tront, à l’heure actuelle, JAMAIS de rame­ner la dette publique qui avoi­sine actuel­le­ment les 175% du PIB vers les 60% du Trai­té de Maas­tricht : depuis au moins 2011, il est clair que la dette grecque est insou­te­nable : les pro­jec­tions concer­nant la crois­sance éco­no­mique et les taux d’in­té­rêt étaient d’ores et déjà à ce point défa­vo­rables qu’il était impos­sible que la dette publique puisse être maî­tri­sée, même avec toute la bonne volon­té poli­tique. Une simple restruc­tu­ra­tion de la dette (consis­tant à rem­bour­ser l’in­té­gra­li­té de la dette, mais à des taux infé­rieurs ou sur une plus longue durée afin de réduire le mon­tant annuel des rem­bour­se­ments) ne peut plus suf­fire : les créan­ciers pri­vés et publics doivent renon­cer à obte­nir le rem­bour­se­ment com­plet. Or, cette option n’a jamais été mise sur la table sauf par le FMI, mais c’était bien avant l’arrivée de Tsi­pras & co au pouvoir.

Met­tez-vous dans la peau d’un Ministre des Finances et pre­nez le sort de la Grèce en main en cli­quant ici.

Une restruc­tu­ra­tion et un effa­ce­ment par­tiel de la dette publique sont-ils irréa­listes ? Comme le docu­mente Tho­mas Piket­ty dans Le Capi­tal au XXIe siècle, la France et l’Al­le­magne ont été des adeptes du non-rem­bour­se­ment de leur dette publique et sou­vent, de façon uni­la­té­rale, non coor­don­née avec leurs prê­teurs. Le Royaume-Uni, lui, s’est per­mis de faire tour­ner la planche à billet et à créer de l’in­fla­tion pour réduire la valeur de la dette publique à rem­bour­ser et donc allé­ger ce far­deau. La Grèce ne connaît pas de pous­sée infla­tion­niste. Au contraire ! Alors qu’il y a quelques mois encore, les éco­no­mistes redou­taient une défla­tion en Europe, la baisse des prix est bel et bien au ren­dez-vous en Grèce depuis deux années, ce qui alour­dit méca­ni­que­ment le poids de la dette. Par ailleurs, la Grèce fai­sant par­tie de la zone euro, elle a trans­fé­ré à la Banque cen­trale euro­péenne la com­pé­tence moné­taire ; elle ne peut ain­si plus recou­rir à cette stra­té­gie ou à la déva­lua­tion pour res­tau­rer sa com­pé­ti­ti­vi­té (et encore, dans ce cas de figure, cela lui serait de peu d’aide, étant don­né la gamme de pro­duits et ser­vices offerts sur les mar­chés internationaux).

Le reniement du FMI sur le multiplicateur

Un éco­no­miste cité dans le Finan­cial Times, Mar­tin Sand­bu, cal­cu­lait que la mise en œuvre du nou­veau paquet d’aus­té­ri­té recom­man­dé par l’UE et le FMI condui­rait à une nou­velle contrac­tion de l’ac­ti­vi­té éco­no­mique de rien moins que 5%, ce qui aurait pour effet contre­pro­duc­tif d’é­le­ver — oui, éle­ver, et non réduire — la dette publique de 9%. Cela s’ex­plique par le jeu du « mul­ti­pli­ca­teur » : cou­per dans les dépenses publiques lors­qu’un pays connaît une période de vache maigre où ni les ménages, ni les entre­prises ne consomment ou inves­tissent revient à se pri­ver du seul moteur de relance ou de sta­bi­li­sa­tion de l’é­co­no­mie. Le PIB se rédui­sant alors que les charges d’in­té­rêt res­tent éle­vées, voire aug­mentent, le poids de la dette publique aug­mente. Curieu­se­ment, cet effet dévas­ta­teur avait été mis en évi­dence par le FMI lui-même. À cette occa­sion, il créait une polé­mique avec la Com­mis­sion euro­péenne qui res­tait une farouche par­ti­sane de l’aus­té­ri­té et n’en­ten­dait pas qu’on puisse remettre en cause son exper­tise. Aujourd’­hui, bizar­re­ment, alors que la situa­tion n’a pas fon­da­men­ta­le­ment chan­gé, le FMI semble ne plus tenir compte de ce « détail » qui, pour­tant, condamne un peuple à une impasse.

Dès lors, com­ment s’é­ton­ner du fait que, avant la crise, le taux de crois­sance éco­no­mique annuel moyen esti­mé par la Com­mis­sion pour la Grèce dans le long terme est pas­sé de 2,0% à… 0,4%! Cela rend maté­riel­le­ment IMPOSSIBLE le rem­bour­se­ment du capi­tal et des inté­rêts qui s’ac­cu­mu­le­ront tou­jours plus vite que les moyens finan­ciers déga­gés pour y faire face dans les échéances conve­nues avec les créanciers.

Certes, la crise a eu un effet sur la Grèce comme sur tous les pays, mais, là où l’on décèle que l’in­tru­sion de la troï­ka depuis 2010 a aggra­vé les pers­pec­tives pour la Grèce, c’est que le taux de crois­sance éco­no­mique annuel moyen pour la zone euro dans son ensemble a subi une baisse plus limi­tée de 1,7% à 1,2%.

Une offre européenne socialement équitable ?

Lors de sa confé­rence de presse des­ti­née à pré­sen­ter l’offre de réformes de manière à ama­douer les Grecs et sus­ci­ter un « oui » au réfé­ren­dum, Jean-Claude Jun­cker a mar­te­lé que : « In fact, it’s a package which creates more social fair­ness ». En réa­li­té, rien n’est moins sûr. Illus­trons cela. Le FMI refu­sa la pro­po­si­tion du gou­ver­ne­ment grec d’im­po­ser une taxe sur les jeux en ligne et sur la mise en vente des licences du réseau 4G et 5G au motif que cela nui­rait au poten­tiel de crois­sance ! Le FMI insis­ta plu­tôt pour un relè­ve­ment de la TVA à 23% sur la nour­ri­ture, ce qui aurait per­mis de déga­ger des éco­no­mies de l’ordre de 0,74% du PIB. Sachant que 13% de la popu­la­tion se trouve en « inca­pa­ci­té à s’of­frir un repas com­por­tant de la viande, du pou­let ou du pois­son (ou un équi­valent végé­ta­rien) un jour sur deux » (indi­ca­teur Euro­stat), soit le double d’a­vant la crise, on mesure à quel point cette pro­po­si­tion était poli­ti­que­ment et socia­le­ment inacceptable.
Une étude par­mi un cer­tain nombre qui va dans le même sens a conclu qu’une réduc­tion des dépenses publiques de 10% don­nait lieu à une hausse du nombre de sui­cides « réus­sis » de 3%. Entre 2009 et 2012, les dépenses publiques ont été com­pri­mées de 25%, cela donne donc une recru­des­cence des sui­cides de l’ordre de 7,5%. Consi­dé­rant les cal­culs de Mar­tin Sand­bu abou­tis­sant à une contrac­tion sup­plé­men­taire de 5% du PIB, on com­prend que le pire n’est pas encore der­rière le peuple grec.

Alors, Charles Michel, on est tou­jours aus­si content de son bon mot sur le fait qu’il faut « sif­fler la fin de la récréa­tion » comme si les Grecs n’a­vaient pas subi suf­fi­sam­ment d’hu­mi­lia­tions et de recul dans leur niveau de vie ?

Juncker décevant (à nouveau)

C’est avec sou­la­ge­ment pour nombre d’ob­ser­va­teurs et d’eu­ro­philes que José Luis Bar­ro­so a fina­le­ment aban­don­né son siège de pré­sident de la Com­mis­sion au terme de deux man­dats labo­rieux. C’est le vété­ran des ministres des Finances et des Pre­miers ministres qui lui a suc­cé­dé, le Luxem­bour­geois Jean-Claude Jun­cker. Celui-ci trou­vait une Com­mis­sion en débris et décon­si­dé­rée par les États membres. Jun­cker, grave, affir­ma le jour de l’ac­cep­ta­tion par les euro­dé­pu­tés de son Col­lège des com­mis­saires qu’il pre­nait les rênes de la Com­mis­sion « de la der­nière chance ». Est-ce pour ama­douer les euro­dé­pu­tés pro­gres­sistes dubi­ta­tifs (ou y croyait-il vrai­ment?) qu’il annon­ça que « tout sou­tien et tout pro­gramme de réforme ne sera plus seule­ment sou­mis à une éva­lua­tion de sa dura­bi­li­té bud­gé­taire, mais aus­si à une éva­lua­tion de son impact social. Les effets sociaux des réformes struc­tu­relles doivent être dis­cu­tés en public, et la lutte contre la pau­vre­té doit être une priorité ». 

Force est aujourd’­hui de consta­ter qu’il n’a pas res­pec­té sa pro­messe. Or, une telle ana­lyse d’im­pact social aurait per­mis de rendre les demandes des uns et des autres plus trans­pa­rentes et accep­tables. Et sur­tout, elle aurait mon­tré que la Com­mis­sion ne bana­li­sait pas la crise huma­ni­taire qui se joue en Grèce depuis plu­sieurs années.

Le pré­sident Jun­cker a par­ti­ci­pé à la cam­pagne de dés­in­for­ma­tion vouée à jeter le dis­cré­dit sur les négo­cia­teurs grecs. S’il n’a pas usé de la rhé­to­rique minable de Lagarde (« il n’y a pas d’a­dultes dans cette salle » en réfé­rant à Tsi­pras, Varou­fa­kis et leurs équipes), il n’en a pas moins tenu des pro­pos indignes comme lors­qu’il laisse entendre que les Grecs n’ont pas encore réa­li­sé des efforts comme d’autres pays. (« It is time for Gree­ce’s poli­ti­cal lea­ders to shoul­der their res­pon­si­bi­li­ty, to tell their people what is real­ly at stake, that it will not be easy but neces­sa­ry ; others did it. Ask the Irish, ask the Por­tu­guese, ask the Spa­niards and many others. »)

Le pré­sident a pous­sé la per­fi­die jus­qu’à affir­mer que, les négo­cia­teurs grecs eussent-ils accep­tés l’«offre la plus géné­reuse » des Euro­péens pour reprendre les termes de Mer­kel, ils se seraient vus pro­po­ser ulté­rieu­re­ment comme « bonus » un plan d’in­ves­tis­se­ment de 35 mil­liards d’eu­ros ain­si qu’un allè­ge­ment de la dette (tel­le­ment indis­pen­sable comme nous le sou­li­gnions plus haut). Mais, sa maî­trise de la com­mu­ni­ca­tion et du double lan­gage est telle qu’il res­ta nébu­leux quant aux condi­tions atta­chées à cela. Des exi­gences addi­tion­nelles auraient-elles été posées pour pou­voir en béné­fi­cier ? Ne s’a­gis­sait-il que d’un appât ? La méfiance reste de mise d’au­tant que les 35 mil­liards que l’on ferait miroi­ter aux Grecs ne seraient en fait que les aides aux­quelles la Grèce a droit au titre des fonds struc­tu­rels européens !

Quant au fameux Fonds euro­péen pour les inves­tis­se­ments stra­té­giques, aus­si appe­lé Fonds Jun­cker, qui est cen­sé lever 315 mil­liards d’eu­ros pour relan­cer l’Eu­rope, il faut noter que celui-ci a été conçu de manière à soi­gneu­se­ment évi­ter une répar­ti­tion géo­gra­phique ou sec­to­rielle de ce mon­tant selon des cri­tères objec­tifs et chif­frés. Dès lors, rien ne garan­tit que des pro­jets à des­ti­na­tion de la Grèce seront finan­cés et qu’ils seront suf­fi­sam­ment nom­breux pour exer­cer une influence sur l’ac­ti­vi­té et l’emploi dans le pays. Par­tant, il se pour­rait que ce Fonds soit un vec­teur de décro­chage addi­tion­nel de la Grèce !

Enfin, Jun­cker frôle l’ab­ject en concluant son speech par ces quelques mots : « Si le peuple grec, res­pon­sable, conscient du rôle et natio­nal et euro­péen qu’il joue, votait “oui”, le mes­sage tel qu’il serait reçu dans les autres pays membres de la zone euro, et au-delà de l’U­nion euro­péenne, et au-delà de la socié­té mon­diale, vou­drait dire que la Grèce veut res­ter ensemble avec les autres pays membres de la zone euro et de l’U­nion euro­péenne. » (Je sou­ligne.) En d’autres termes, le chan­tage exer­cé par Jun­cker ne porte même plus sur l’ap­par­te­nance de la Grèce à la zone euro (le Grexit). Ce chan­tage devient ridi­cule de part les pro­por­tions prises puisque Jun­cker en vient à lier le résul­tat du réfé­ren­dum à l’ap­par­te­nance à l’UE même. Sous-enten­du : « chers amis grecs, auriez-vous le culot de dire “non” au réfé­ren­dum, vous vous retrou­ve­riez dans un pays pri­vés de fonds struc­tu­rels, employés — pour les plus chan­ceux par­mi vous — dans des entre­prises qui, mal­heu­reu­se­ment pour elles, ne béné­fi­cie­ront plus d’un accès pri­vi­lé­gié au mar­ché inté­rieur, mais qui devront s’ac­quit­ter de droits de douane, etc. Les mil­liers d’emplois bien rému­né­rés occu­pés par des Grecs dans les ins­ti­tu­tions et agences euro­péennes dis­pa­raî­tront éga­le­ment. » Une éven­tuelle sor­tie de la zone euro consti­tue un défi intel­lec­tuel à tous les consti­tu­tion­na­listes et spé­cia­listes en droit inter­na­tio­nal et droit des trai­tés. Alors, la sor­tie ou plu­tôt l’é­vic­tion de l’U­nion euro­péenne puisque c’est bien de cela dont il s’a­git est une matière encore plus ardue, voire inex­tri­cable. À moins que cela ne soit tout bon­ne­ment impos­sible à mettre en pra­tique. Cela revien­drait à don­ner à la Grèce son C4 pour faute grave. Cepen­dant, cette menace proche de la poli­tique de la terre brû­lée aura sûre­ment de quoi peser sur le choix d’une par­tie de la popu­la­tion. Et après, on s’é­ton­ne­ra, dans quelques années, que l’on ait vu resur­gir des groupes ter­ro­ristes de type anar­chiste en Grèce. Si une chose est sûre, l’un des moteurs des conflits dans l’His­toire sont l’hu­mi­lia­tion et la frustration.

Ima­gi­nons que, à l’is­sue du réfé­ren­dum, Tsi­pras se sente désa­voué par la popu­la­tion, décide de jeter le gant et de convo­quer des élec­tions anti­ci­pées en août, trois sce­na­rii seraient alors pos­sibles : soit Syri­za rem­porte à nou­veau les élec­tions, mais pour faire quoi d’autres ; soit un gou­ver­ne­ment d’u­ni­té natio­nale se met en place (mais on a vu que cela n’a­vait rien don­né lorsque le Pasok et Nea Demo­cra­tia ont dû faire alliance); soit un gou­ver­ne­ment de tech­ni­ciens est tem­po­rai­re­ment consti­tué (à la manière de ce qui s’est pas­sé en Ita­lie sous la hou­lette de l’an­cien com­mis­saire Mario Mon­ti); soit Aube Dorée, la fac­tion d’ex­trême droite appa­raît comme le der­nier recours.

L’aide d’urgence de la Banque centrale européenne

Loin des tumultes de la scène poli­tique, la Banque cen­trale euro­péenne gou­ver­née par Mario Dra­ghi apporte un sou­tien majeur à l’é­co­no­mie grecque en por­tant à bout de bras son sec­teur ban­caire par le biais des aides d’ur­gence en liqui­di­tés (ELA pour Emer­gen­cy Liqui­di­ty Assis­tance). Ces liqui­di­tés sont pour l’é­co­no­mie aus­si impor­tante que le sang qui irrigue les veines et tout le corps. Sans elles, toute l’é­co­no­mie grecque s’ef­fon­dre­rait. Or, plu­sieurs gou­ver­neurs de Banque cen­trale dont Jens Weid­man de la Bun­des­bank cri­tiquent cette opé­ra­tion : ils estiment qu’elle dure depuis trop long­temps et que beau­coup de banques grecques sont des zom­bies qui, sans cette aide, devraient périr, ce qui contri­bue­rait à assai­nir l’é­co­no­mie. Étant don­né que 1 mil­liard de capi­taux quit­taient quo­ti­dien­ne­ment la Grèce avant que le contrôle des capi­taux et la fer­me­ture des banques soient impo­sés ce 29 juin, on ima­gine les consé­quences d’une fin de ce dis­po­si­tif. Ne sub­sis­te­rait alors que les dépôts des Grecs pour ali­men­ter, vaille que vaille, l’é­co­no­mie qui serait condam­née à décré­pir. Dans ce contexte et comme les négo­cia­tions ont échoué le 27 juin, la Banque cen­trale euro­péenne a choi­si de ne pas aug­men­ter les liqui­di­tés au sec­teur ban­caire grec alors qu’une telle déci­sion aurait pu s’avérer néces­saire pour faire face aux retraits des capi­taux dépo­sés sur les comptes en banque en rai­son de la panique et de l’incertitude quant à l’avenir. C’est cela qui a moti­vé le gou­ver­ne­ment à réin­tro­duire un contrôle des capi­taux et une fer­me­ture tem­po­raire des banques. Reste alors désor­mais à voir quelle sera la réac­tion de la BCE lorsque le non-rem­bour­se­ment sera offi­ciel­le­ment consta­té le 1er juillet et à l’issue du référendum…

Conclusion

En se mon­trant aus­si intran­si­geants, les ministres des Finances ont contraint Tsi­pras à cher­cher man­dat auprès de la popu­la­tion et, de ce fait, se sont eux-mêmes expo­sés à ce que la Grèce fasse défaut. Cela signi­fie que ces ministres, repré­sen­tants de pays cré­di­teurs qui ont vir­tuel­le­ment (vir­tuel­le­ment car pas le moindre euro n’est per­du tant que la Grèce conti­nue à rem­bour­ser, même avec retard) enga­gé l’argent de leurs contri­buables, ne se sont pas conduits en bons pères de famille dans la ges­tion de leur patri­moine. Aveu­glés par leur volon­té de faire plier le gou­ver­ne­ment grec qui, à l’heure actuelle, offre la seule alter­na­tive éco­no­mique en Europe, ils ont pris des risques insen­sés. Si le scé­na­rio catas­trophe devait se concré­ti­ser avec la com­pli­ci­té du gou­ver­ne­ment belge, on peut se deman­der s’il ne serait pas oppor­tun que, en Bel­gique, les dépu­tés fédé­raux lancent une com­mis­sion d’en­quête pour voir si les 7,2 mil­liards d’eu­ros à hau­teur des­quels la Bel­gique est expo­sée auraient été per­dus en rai­son de la fata­li­té ou à cause de cette obses­sion des tenants de la pen­sée unique qui vise à mon­trer que, au-delà même de Tsi­pras, aucune alter­na­tive n’est pos­sible. « Marche ou crève. » Cette com­mis­sion se jus­ti­fie­rait par le fait que si la Bel­gique devait perdre cet argent et si le gou­ver­ne­ment Michel res­tait cram­pon­né à son objec­tif de réa­li­ser des éco­no­mies pour 17 mil­liards d’i­ci à 2019 et de res­ter dans les clous bud­gé­taires défi­nis en accord avec la Com­mis­sion, il fau­drait com­pen­ser ce trou par de l’aus­té­ri­té sup­plé­men­taire en Bel­gique même… Ain­si, ce qui se joue en Grèce ne sera pas sans réper­cus­sion ailleurs en Europe.

En défi­ni­tive, il appa­raît que les ministres des Finances actuels cau­tion­nés par leur Pre­mier ministre ou pré­sident sont de médiocres per­son­na­li­tés indignes de leurs pré­dé­ces­seurs qui ont réus­si, col­lec­ti­ve­ment, à se sur­mon­ter les embûches qui se dres­saient devant eux. En fai­sant front ensemble, ils per­met­taient à l’Eu­rope d’a­van­cer et à chaque citoyen d’a­mé­lio­rer son niveau de vie. Repen­sons à la créa­tion de la Com­mu­nau­té euro­péenne du char­bon et de l’a­cier qui pré­fi­gu­ra l’U­nion euro­péenne, à la mise en place des fonds struc­tu­rels dont le fonds social euro­péen, à la réuni­fi­ca­tion alle­mande ou à l’a­morce du pro­ces­sus d’é­lar­gis­se­ment aux pays d’Eu­rope cen­trale et orientale.

Quelle que soit l’is­sue du réfé­ren­dum, la logique jus­qu’au-bou­tiste des lea­ders de la zone euro les a condam­nés à se débar­ras­ser pour de bon de Tsi­pras et de Syri­za. En effet, en s’a­lié­nant le gou­ver­ne­ment d’un pays membre, ils ont rui­né leurs chances de voir abou­tir des dos­siers qui requièrent l’u­na­ni­mi­té comme la conclu­sion du Trai­té trans­at­lan­tique ou encore les éven­tuelles dis­cus­sions qui s’en­clen­che­raient avec le Royaume-Uni si son propre réfé­ren­dum devait abou­tir à une rené­go­cia­tion de son appar­te­nance à l’UE, voire à son Brexit. Sans même par­ler du bras de fer que l’UE a enga­gé avec la Rus­sie vers laquelle la Grèce, avide de capi­taux frais, pour­rait jus­te­ment se tour­ner. Et c’est peut-être bien pour évi­ter toute revanche, tout sabo­tage ulté­rieurs que cer­tains laissent déjà pla­ner l’infâme menace d’une sor­tie de la Grèce de l’Union européenne.

Olivier Derruine


Auteur

économiste, conseiller au Parlement européen