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Faut-il avoir peur de la propagande russe ?

Blog - e-Mois - Médias Propagande Russie par Baptiste Campion

décembre 2016

Après la chute du Mur et la désa­gré­ga­tion de l’URSS, on l’avait crue remi­sée avec les reliques de la guerre froide et la voi­là qu’elle revient : la pro­pa­gande russe et son influence pré­su­mée sur les opi­nions occi­den­tales !  Depuis l’élection amé­ri­caine en novembre, il n’est pra­ti­que­ment pas un jour où la presse amé­ri­caine ou inter­na­tio­nale ne […]

e-Mois

Après la chute du Mur et la désa­gré­ga­tion de l’URSS, on l’avait crue remi­sée avec les reliques de la guerre froide et la voi­là qu’elle revient : la pro­pa­gande russe et son influence pré­su­mée sur les opi­nions occidentales ! 

Depuis l’élection amé­ri­caine en novembre, il n’est pra­ti­que­ment pas un jour où la presse amé­ri­caine ou inter­na­tio­nale ne se demande dans quelle mesure la Rus­sie a pu peser dans le scru­tin. À côté de l’affaire du pira­tage du ser­veur de cour­riels de l’équipe d’Hillary Clin­ton, la Rus­sie a été poin­tée du doigt pour la dif­fu­sion mas­sive de « fausses nou­velles » qui auraient contri­bué à ren­for­cer Donald Trump. Dans la fou­lée, des craintes d’actions simi­laires ont été expri­mées pour d’autres pays, notam­ment l’Italie (avec le mou­ve­ment popu­liste « 5 Étoiles » qui semble s’enraciner dura­ble­ment) et la France (où au moins trois can­di­dats à la pré­si­den­tielle ne font pas mys­tère de leur proxi­mi­té avec les thèses du Krem­lin sur un cer­tain nombre de sujets1 : Marine Le Pen, Fran­çois Fillon et Jean-Luc Mélen­chon). Plus récem­ment, la presse2 a mis en cause la pro­pa­gande russe dans les nom­breuses mises en cause virales de l’honnêteté des médias occi­den­taux dans leur cou­ver­ture de la bataille d’Alep et de la situa­tion en Syrie.

Ces accu­sa­tions d’intervention de la « pro­pa­gande russe » dans notre espace média­tique déchainent les pas­sions, notam­ment sur les réseaux sociaux. S’y affrontent ceux qui diag­nos­tiquent une ingé­rence qui pour­rait expli­quer la mon­tée des popu­lismes extré­mistes et ceux qui nient le phé­no­mène et évoquent la spon­ta­néi­té d’un « réveil des peuples » contre leurs élites. De quoi la « pro­pa­gande russe » est-elle donc le symp­tôme et pour­quoi semble-t-elle gagner du ter­rain chez nous ?

« Propagande », vraiment ?

Il faut d’abord sou­li­gner l’ambigüité du terme « pro­pa­gande »3. D’abord, à cause de ses conno­ta­tions néga­tives, il est géné­ra­le­ment consi­dé­ré comme dis­qua­li­fiant et fait dès lors obs­tacle à un débat ration­nel. Ensuite, cette notion est sou­vent floue aux yeux du grand public, lequel tend à oppo­ser de manière sim­pliste véri­té et pro­pa­gande, allant par­fois jusqu’à confondre cette der­nière avec le « faux ». C’est oublier que tout média est par nature une construc­tion repré­sen­ta­tion­nelle, ce qui implique néces­sai­re­ment un regard sur le monde : aucun média n’est le monde. C’est éga­le­ment omettre que la pro­pa­gande se défi­nit par la volon­té d’influence du récep­teur et non par le men­songe, lequel n’est qu’une tech­nique de pro­pa­gande par­mi d’autres.

Cette confu­sion mène sou­vent à d’interminables guerres de posi­tion où des per­sonnes en désac­cord cher­che­ront à prou­ver que leurs sources sont « vraies » alors que celles de l’adversaire n’auraient aucun inté­rêt du fait de leur carac­tère pro­pa­gan­diste, donc men­son­ger. La dis­cus­sion sera impos­sible, ali­men­te­ra la défiance et la frag­men­ta­tion sociale. 

Dans cet article, notre objec­tif n’est pas défi­ni­tion­nel, mais plu­tôt de mon­trer com­ment et pour­quoi cer­tains médias russes, que l’on les consi­dère ou non comme rele­vant de la « pro­pa­gande », sont aujourd’hui au cœur des inter­ro­ga­tions sur la manière dont cer­taines par­ties de la popu­la­tion construisent leur vision du monde.

La « propagande russe » : de quoi parle-t-on ?

Tel qu’employé ces der­niers jours dans nos médias, le terme de « pro­pa­gande russe » recouvre en géné­ral deux choses. 

D’une part, il désigne par là les « médias russes » gou­ver­ne­men­taux4, et plus pré­ci­sé­ment deux d’entre eux pro­po­sant des pro­grammes dans plu­sieurs langues étran­gères : Sput­nik et RT. L’agence Sput­nik est née en 2014 de la fusion, sous l’égide du minis­tère russe de la Presse et de l’agence Ros­sia Segod­nia (orga­nisme offi­ciel de com­mu­ni­ca­tion de la diplo­ma­tie russe), du réseau de radios La voix de la Rus­sie et de l’agence de presse RIA Novos­ti. Dif­fu­sant prin­ci­pa­le­ment sur Inter­net, elle pro­pose des dépêches écrites, des pro­grammes de radio en 30 langues ain­si que des repor­tages et émis­sions télé­vi­sées dans les prin­ci­pales langues occi­den­tales. Sa mis­sion est d’apporter « un regard russe sur l’actualité ». La télé­vi­sion RT (ancien­ne­ment Rus­sia Today) est une chaine d’informations en conti­nu finan­cée par l’État russe et opé­rée depuis les locaux de Sput­nik à Mos­cou (et de bureaux dans les prin­ci­pales capi­tales du monde). Comme Sput­nik, elle est dif­fu­sée en plu­sieurs langues, majo­ri­tai­re­ment sur Inter­net, et sa mis­sion est de por­ter une vision « impar­tiale » de la Rus­sie et du monde. Les deux médias sont donc étroi­te­ment imbri­qués ins­ti­tu­tion­nel­le­ment et dépendent direc­te­ment des auto­ri­tés gou­ver­ne­men­tales russes avec une mis­sion expli­cite d’influence sur les publics étran­gers auprès des­quels il convien­drait, selon ces mêmes auto­ri­tés, de contrer la « pro­pa­gande occidentale ». 

D’autre part, il est sou­vent fait allu­sion à la mys­té­rieuse Inter­net Research Agen­cy, implan­tée à Olgi­no dans la ban­lieue de Saint-Péters­bourg. Sup­po­sé­ment finan­cée par un oli­garque proche du Krem­lin, celle-ci est décrite par d’anciens membres inter­ro­gés par le New York Times comme employant plu­sieurs cen­taines de per­sonnes dont le tra­vail consis­te­rait à ali­men­ter les réseaux sociaux avec des mes­sages favo­rables à Vla­di­mir Pou­tine (prin­ci­pa­le­ment en Rus­sie) ou diverses rumeurs (en Occi­dent), ce dans plu­sieurs langues. Cette stra­té­gie du pour­ris­se­ment à grande échelle des échanges en ligne jugés défa­vo­rables à la Rus­sie lui a valu le sur­nom « d’usine à trolls5 » du Krem­lin. C’est cette « usine » qui a été poin­tée du doigt, durant la cam­pagne amé­ri­caine, dans la dif­fu­sion aux États-Unis de cen­taines de rumeurs défa­vo­rables à Hil­la­ry Clinton.

Comment cette « propagande » opère-t-elle ?

La pro­pa­gande sovié­tique se carac­té­ri­sait par son impor­tant contrôle ver­ti­cal. L’organisation hié­rar­chique était sup­po­sée garan­tir la dif­fu­sion d’un mes­sage unique et cohé­rent à des­ti­na­tion de l’ensemble des par­tis com­mu­nistes et des opi­nions publiques du monde via les grands médias : l’URSS incar­nait le modèle unique d’émancipation des peuples et, de suc­cès en suc­cès, menait l’Humanité vers la féli­ci­té du socia­lisme réel. 

Force est de consta­ter que les médias gou­ver­ne­men­taux russes actuels ne relèvent pas de ce modèle, bien au contraire. Ce qui frappe dans leurs publi­ca­tions, c’est le ton direct et « bran­ché » sur une varié­té immense de sujets, à l’opposé de l’austérité mar­tiale des agences sovié­tiques après la prise du pou­voir par Sta­line. Bien que la Rus­sie soit assez peu connue pour sa grande liber­té de presse, Sput­nik et RT, avec leur ton décon­trac­té voire inso­lent, ne semblent pas être « la voix de leur maitre ». À côté des inévi­tables grands titres de l’actualité russe et étran­gère et de repor­tages de ter­rain6, ces médias four­nissent une incroyable diver­si­té de sujets et d’intervenants et n’hésitent pas à abor­der les thèmes a prio­ri défa­vo­rables au Krem­lin. Une diver­si­té telle qu’on y trouve tout et par­fois, lit­té­ra­le­ment, n’importe quoi. Tran­chant avec ce qui se fait sou­vent dans les médias gou­ver­ne­men­taux, la moindre rumeur a droit à son article : Hil­la­ry Clin­ton serait en réa­li­té morte et rem­pla­cée en cam­pagne par une comé­dienne (Sput­nik Fr, 15/09/2016), ou serait une Illu­mi­na­ti7 (RT En, 13/10/2015), etc. Les thèmes trai­tés et les titres sont plus proches de ceux des sites occi­den­taux fai­sant le buzz sur les stars de la télé­réa­li­té que de l’agence TASS de l’époque brejnévienne…

Bien sûr, ces « infor­ma­tions » ne sont pas expli­ci­te­ment pré­sen­tées comme vraies, mais au moins comme des hypo­thèses avan­cées par cer­taines sources ou qui seraient étayées par des « élé­ments trou­blants » dans la pure tra­di­tion com­plo­tiste. Sont par exemple épin­glés le malaise de la can­di­date démo­crate ou la pré­sence d’un tri­angle dans le logo de la boite de com­mu­ni­ca­tion réa­li­sant une par­tie de ses mes­sages. Se conten­tant de rap­por­ter sans mise en pers­pec­tive, le média semble consi­dé­rer que ces nou­velles suf­fi­sam­ment impor­tantes jus­ti­fient un papier. Comme sur n’importe quel sujet, il y a tou­jours une source pour dire une chose et une autre pour affir­mer son contraire, sur RT ou Sput­nik, les deux ont droit à leur article. Le média peut donc, à quelques jours d’intervalle, publier des articles contra­dic­toires sans que cela ne semble poser de pro­blème. Par exemple, Sput­nik (Fr) avance que l’examen des don­nées satel­lite amé­ri­caines per­met d’écarter l’hypothèse selon laquelle le vol MH17 aurait été abat­tu par les rebelles ukrai­niens pro-russes (21/03/2016), tout en affir­mant la semaine sui­vante que ces mêmes don­nées n’ont jamais été com­mu­ni­quées à qui­conque parce qu’elles seraient com­pro­met­tantes (31/03/2016), ces révé­la­tions fai­sant elles-mêmes suite à une série d’articles pré­sen­tant des preuves sup­po­sées d’innombrables autres causes à la catas­trophe (l’avion aurait été abat­tu au canon ou par une bombe à bord, les Amé­ri­cains auraient ten­té de tuer Vla­di­mir Pou­tine, aucun avion ne se serait écra­sé et ce serait une mise en scène pour sanc­tion­ner la Rus­sie, etc.). 

Dans ce cas pré­cis, on pour­rait bien sûr voir une stra­té­gie clas­sique de « noyage de pois­son », des écrans de fumée dans un dos­sier poten­tiel­le­ment com­pro­met­tant pour la Rus­sie. Mais cette inter­pré­ta­tion semble limi­tée, dans la mesure où l’on peut obser­ver le même genre de para­doxes dans la plu­part des sujets même les moins poli­tiques : l’alimentation, l’astrophysique ou les civi­li­sa­tions antiques… Ce fai­sant, bien plus qu’une vision « russe » du monde, ce qui relie ces articles en appa­rence contra­dic­toires est la constante mise en avant de l’impossibilité de savoir la véri­té sur quoi que ce soit. « On ne s’y retrouve plus », semblent dire ces médias, pour­tant en par­tie à l’origine de la confu­sion qu’ils dénoncent. Toutes les nou­velles qui se suc­cèdent se valent, sont pré­sen­tées comme des hypo­thèses égales dans un monde incer­tain carac­té­ri­sé par le men­songe géné­ra­li­sé des élites et des médias (occi­den­taux, s’entend). La paro­die a exac­te­ment la même place que l’information fac­tuelle ou l’analyse, comme lorsque Sput­nik (Fr) publie dans son dos­sier consa­cré à la Syrie un article sur les éva­lua­tions amé­ri­caines de l’action russe com­men­çant ain­si : « Enfin une expli­ca­tion “vrai­sem­blable” des pro­grès de la Rus­sie sur le sol syrien : M. Pou­tine le doit aux extra­ter­restres qui lui livrent des secrets sur la meilleure façon de mener effi­ca­ce­ment le com­bat ! » (27/08/2016).

On ne sait rien, on ne peut rien savoir, tout le monde ment et on en rit. Contrai­re­ment à la pro­pa­gande clas­sique, ces médias ne véhi­culent pas une vision du monde, ils les véhi­culent toutes en même temps, dans une sorte de patch­work confu­sion­niste et rela­ti­viste non hié­rar­chi­sé (au point que cer­tains parlent d’ère « post-fac­tuelle », où la réa­li­té des faits importe moins que le dis­cours qu’on peut tenir sur le monde). Sput­nik, c’est un peu Le Figa­ro et Le Gora­fi en même temps, pré­ten­dant faire par là la cri­tique des « médias dominants ».

Pourquoi ça marche ?

S’ils disent (aus­si) n’importe quoi, pour­quoi y a‑t-il en Occi­dent des gens pour les croire ? Le nombre de ret­weets et for­ward sur divers réseaux sociaux montre en tout cas que ces publi­ca­tions en fran­çais ou en anglais ont un vrai public8.

Pour le com­prendre, il faut se pen­cher sur la manière dont ces infor­ma­tions sont construites et dif­fu­sées : en ligne, sous forme d’articles ou de cap­sules vidéo brèves et auto­nomes avec un titre asser­tif se prê­tant par­fai­te­ment à une dif­fu­sion virale. Met­tant eux-mêmes leurs conte­nus à dis­po­si­tion sur dif­fé­rentes pla­te­formes (You­tube et Face­book, notam­ment), ces médias favo­risent leur par­tage mas­sif. Le carac­tère appa­rem­ment inco­hé­rent des infor­ma­tions publiées n’est pas un vrai pro­blème : cha­cun, de l’extrême droite iden­ti­taire à la gauche anti-impé­ria­liste com­plo­tiste, ne va cher­cher (et pro­pa­ger) que les infor­ma­tions qui l’intéressent et qui confortent ses a prio­ri. Comme ces médias pro­posent à peu près toutes les opi­nions sur tous les sujets, pour­vu qu’elles se pré­sentent comme en rup­ture avec la « pen­sée domi­nante », n’importe quel grou­pus­cule qui cherche une recon­nais­sance sym­bo­lique de ses thèses par un grand média inter­na­tio­nal a des chances de trou­ver son bon­heur sur Sput­nik ou RT. Ceux qui dénoncent les « men­songes des médias domi­nants » y trouvent nombre d’informations « cachées » en Occi­dent. Ces agences russes n’hésitent d’ailleurs pas à invi­ter extré­mistes et com­plo­tistes occi­den­taux notoires en les pré­sen­tant comme des poli­ti­ciens res­pec­tables ou comme de « grands intel­lec­tuels »9, per­met­tant ensuite une reprise de ces inter­views par les sites de ces militants. 

La force de per­sua­sion de ces médias russes ne repose donc pas tant sur une adhé­sion à une doc­trine pré­ci­sé­ment défi­nie et pro­pa­gée par des relais clai­re­ment iden­ti­fiés (comme c’était le cas du temps de l’URSS) que sur leur capa­ci­té à four­nir à toute une série de publics ayant en com­mun une défiance plus ou moins déve­lop­pée envers ce qu’ils nomment « le sys­tème » (poli­tique, éco­no­mique ou média­tique) des infor­ma­tions cor­res­pon­dant à ce qu’ils attendent, à leur vision du monde. RT et Sput­nik ne cherchent pas à convaincre, ils ali­mentent des gens déjà convain­cus avec des pro­duits média­tiques et sym­bo­liques faits sur mesure pour être réap­pro­priés et recy­clés dans leurs com­bats locaux. 

La « propagande russe » est-elle un danger ?

Le débat fait rage aux États-Unis et ailleurs. Des articles dou­teux, ou quelques fuites dif­fu­sés en grand nombre, suf­fisent-ils à « faire » l’élection dans une des plus grandes et anciennes démo­cra­ties du monde ? Pro­ba­ble­ment pas : les États-Unis n’ont pas eu besoin d’attendre Vla­di­mir Pou­tine pour géné­rer leur lot de conspi­ra­tion­nistes para­noïaques de tous poils, loin de là ! Par contre, il est vrai­sem­blable que ces com­mu­nau­tés d’opinions, anciennes et plus ou moins lar­ge­ment implan­tées, aient trou­vé dans ces médias matière à ren­for­cer leur vision du monde et qu’elles s’en servent (entre autres choses) pour faire bas­cu­ler l’opinion des gens les plus indécis. 

De ce point de vue, Donald Trump a sans doute rai­son d’affirmer qu’il n’a pas besoin de la Rus­sie pour gagner les voix d’une par­tie de l’Amérique : les médias russes accom­pagnent le mou­ve­ment popu­liste et confu­sion­niste bien plus qu’ils ne le créent. On peut faire la même hypo­thèse à pro­pos des mou­ve­ments popu­listes euro­péens, désor­mais soli­de­ment implan­tés dans nombre de pays : ce ne sont bien sûr pas des « créa­tions » des ser­vices secrets russes, mais ils recyclent allè­gre­ment dans leurs propres réseaux les thèses conspi­ra­tion­nistes cor­res­pon­dant à leur vision du monde. Si on se limite à la fran­co­pho­nie, on peut faire ce constat tant dans la « facho­sphère » que dans la nébu­leuse des sites de gauche radi­cale et anti­mon­dia­li­sa­tion flir­tant avec le conspirationnisme. 

Que faire ? Du côté des auto­ri­tés poli­tiques, on prend conscience du phé­no­mène et on envi­sage une « riposte » avec la mise en place d’actions de com­mu­ni­ca­tion stra­té­gique des­ti­nées à « contrer » l’influence russe. Par exemple, si la mise en place d’une chaine de télé­vi­sion euro­péenne, pro­po­sée par les pays baltes (qui craignent une repro­duc­tion du scé­na­rio ukrai­nien dans leurs fron­tières) a (pro­vi­soi­re­ment?) été écar­tée, l’Union euro­péenne a lan­cé une équipe char­gée de tra­vailler sur de nou­velles formes de com­mu­ni­ca­tion. Ces ini­tia­tives sont sans doute néces­saires car la com­mu­ni­ca­tion des États euro­péens est très en « retard » par rap­port à une com­mu­ni­ca­tion russe qui a tiré tout le par­ti de la puis­sance virale de l’Internet. Ne pas « occu­per le ter­rain » revient à lais­ser le champ libre à toute une série de théo­ries dou­teuses et/ou dan­ge­reuses10. On peut tou­te­fois se deman­der quelle serait la per­ti­nence de la réponse pro­pa­gan­diste à la pro­pa­gande. Quelle serait l’efficacité de cette stra­té­gie dans un contexte bien réel de défiance envers les « médias offi­ciels » (de nos pays) qui carac­té­rise ces mouvements ?

Une autre piste sou­vent évo­quée est celle d’un contrôle tech­nique et légis­la­tif accru de la presse et de l’Internet. Cette voie est de plus en plus sui­vie dans le cadre de la lutte contre les mou­ve­ments ter­ro­ristes, comme le fait par exemple la France en péna­li­sant la consul­ta­tion de sites de pro­pa­gande dji­ha­diste, et cher­chant à inter­dire tech­ni­que­ment l’accès à des sites iden­ti­fiés comme poten­tiel­le­ment « hos­tiles ». C’est la voie sui­vie par la Rus­sie et, sur­tout, la Chine (avec sa « grande muraille numé­rique » ver­rouillant qua­si tota­le­ment l’Internet chi­nois) afin de contrô­ler ce qui cir­cule en ligne et de limi­ter les pos­si­bi­li­tés d’influence exté­rieure. Mais cette approche est por­teuse de nom­breux risques de dérives liber­ti­cides et il n’est pas ano­din de voir que ce modèle est avant tout mis en œuvre par des États auto­ri­taires ou totalitaires.

On ne peut pas consi­dé­rer de telles actions comme suf­fi­santes ou tota­le­ment satis­fai­santes. À moins de sou­hai­ter une dic­ta­ture, ces bar­rières n’empêcheront nul­le­ment les citoyens de pen­ser ce qu’ils veulent, et de cher­cher à ali­men­ter cette pen­sée comme ils le peuvent. La meilleure pré­ven­tion pos­sible est peut-être de miser sur l’intelligence cri­tique des citoyens afin de leur per­mettre d’évaluer plus cor­rec­te­ment les médias qui les séduisent comme ceux qu’ils abhorrent. En d’autres termes : l’éducation. Ce que les experts de l’éducation aux médias appellent la « lit­té­ra­tie média­tique », c’est-à-dire l’ensemble des com­pé­tences néces­saires pour évo­luer de manière auto­nome et cri­tique dans un uni­vers média­tique dense et com­plexe, est plus que jamais indis­pen­sable pour tous. 

  1. Ces prises de posi­tion inter­ve­nant par ailleurs dans le contexte de la publi­ca­tion de plu­sieurs ouvrages consa­crés aux réseaux d’influence russes en France. Hénin N. (2016), La France russe. Enquête sur les réseaux de Pou­tine, Paris, Fayard. Vais­sié C. (2016), Les réseaux du Krem­lin en France, Paris, Les petits matins.
  2. Voir par exemple Libé­ra­tion ou Le Monde.
  3. Notons que le sens du mot lui-même a évo­lué, n’acquérant son sens actuel (néga­tif) qu’à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.
  4. Pré­ci­sons que ces médias très par­ti­cu­liers ne résument pas tout le pay­sage média­tique russe. Les jour­na­listes russes tra­vaillent sou­vent dans des condi­tions très dif­fi­ciles, tous médias confondus.
  5. Sur Inter­net, un « troll » est une per­sonne qui cherche à pour­rir des échanges en ligne en sus­ci­tant ou ali­men­tant arti­fi­ciel­le­ment des polémiques.
  6. RT couvre les conflits ukrai­nien ou syrien, sou­vent en pre­mière ligne et prin­ci­pa­le­ment du côté des alliés de Moscou.
  7. Les Illu­mi­na­ti sont une socié­té secrète d’inspiration maçon­nique qui a exis­té en Bavière à la fin du XVIIIIe siècle (comme il en exis­tait alors beau­coup). Une théo­rie com­plo­tiste aujourd’hui très répan­due sur le web affirme que cette socié­té exis­te­rait tou­jours, en par­ti­cu­lier aux États-Unis, avec pour but de diri­ger secrè­te­ment les affaires du monde, sur un modèle ins­pi­ré du mythe du « com­plot juif » et maçon­nique décrit dans le texte anti­sé­mite des Pro­to­coles des sages de Sion. Cette théo­rie s’appuie notam­ment sur la pré­sence sur les billets d’un dol­lar d’un œil sur­mon­tant une pyra­mide, sym­bole sup­po­sé indi­quer la main-mise des Illu­mi­na­ti sur l’État amé­ri­cain. C’est ce sym­bole que RT pense avoir déce­lé dans le logo de la start-up The Ground­work man­da­tée pour la cam­pagne d’Hillary Clinton.
  8. Même si ce serait à nuan­cer, des « bots » pou­vant contri­buer à la pro­pa­ga­tion de ces articles, comme l’ont soup­çon­né cer­tains médias amé­ri­cains à pro­pos de la cam­pagne pré­si­den­tielle, ou comme le feraient des struc­tures comme « l’usine à trolls » d’Olgino men­tion­née plus haut.
  9. Ain­si, Marine et Marion Maré­chal-Le Pen, Mishaël Modri­ka­men, Alain Soral ou Thier­ry Meys­san sont régu­liè­re­ment invités.
  10. La remarque est vraie pour énor­mé­ment de sujets, notam­ment le conspi­ra­tion­nisme ou les dis­cours extré­mistes ou radi­caux qui ne ren­contrent que peu de contra­dic­teurs en ligne, faute de moti­va­tion, de temps ou de moyens de la part de ceux qui pour­raient être ten­tés de le faire.

Baptiste Campion


Auteur

Baptiste Campion est docteur en information et communication de l'Université catholique de Louvain. Il travaille maintenant comme professeur et chercheur à l'Institut des Hautes Études des Communications Sociales au sein du master en éducation aux médias. Ses travaux scientifiques ont principalement porté sur la communication éducative médiatisée, les effets cognitifs de la narration, les interactions en ligne et l'appropriation des technologies numériques, les transformations de l'expertise dans ce contexte particulier. À côté de ces travaux scientifiques, ces questions l'ont amené à réfléchir sur les conditions de la "démocratie numérique", de l'espace social dans une société hypermédiatisée ainsi que le rôle et la transformation des médias.