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Eurasisme, revanche et répétition de l’histoire

Blog - Le dessus des cartes par Bernard De Backer

mai 2015

Depuis la fin de l’Union sovié­tique et la chute des régimes com­mu­nistes vas­saux, les ten­sions entre le monde euro-atlan­­tique et la Fédé­ra­tion de Rus­sie furent long­temps et com­mu­né­ment per­çues ou inter­pré­tées à tra­vers le prisme des luttes géos­tra­té­giques, des inté­rêts éco­no­miques diver­gents et des enjeux de pou­voir. L’idéologie alter­na­tive du com­mu­nisme s’étant éva­po­rée, il sem­blait que […]

Le dessus des cartes

Depuis la fin de l’Union sovié­tique et la chute des régimes com­mu­nistes vas­saux, les ten­sions entre le monde euro-atlan­tique et la Fédé­ra­tion de Rus­sie furent long­temps et com­mu­né­ment per­çues ou inter­pré­tées à tra­vers le prisme des luttes géos­tra­té­giques, des inté­rêts éco­no­miques diver­gents et des enjeux de pou­voir. L’idéologie alter­na­tive du com­mu­nisme s’étant éva­po­rée, il sem­blait que la Rus­sie s’était gros­so modo conver­tie à la « démo­cra­tie-éco­no­mie-de-mar­ché », même si cette conver­sion se fai­sait à son rythme et selon ses moda­li­tés propres. Nous étions encore dans le récit popu­laire ou savant de la « fin de l’Histoire » (Hegel, Kojève, Fukuya­ma…), de l’extension irré­sis­tible d’un modèle sup­po­sé uni­ver­sel, né en Europe occi­den­tale, ver­sion libé­rale du défunt mil­lé­nium mar­xiste. C’est cepen­dant à La Revanche de l’histoire (titre d’un ouvrage du néo-eur­asiste Alexandre Pana­rin) que l’on semble avoir pro­gres­si­ve­ment assis­té.

Le regain d’une théo­rie poli­tique impé­riale et d’une Wel­tan­schauung alter­na­tives et rivales avan­çait à bas bruit, anti­ci­pé par quelques experts (dont Samuel Hun­ting­ton dans Le Choc des civi­li­sa­tions, ouvrage publié en 1993 et qui a fait l’objet de vives cri­tiques)1 ou acteurs du pou­voir russe, et trou­vait des com­pli­ci­tés fur­tives en Europe occi­den­tale. La ques­tion des sexua­li­tés non tra­di­tion­nelles »2, sui­vie de la guerre en Ukraine, furent de ce point de vue des révé­la­teurs publics, et mirent en quelque sorte ces des­sous (ou des­sus) idéo­lo­giques à l’air libre. Main­te­nant qu’ils y sont et que de nom­breux auteurs – internes ou externes aux visions du monde concer­nées – ont déve­lop­pé leurs argu­men­taires et ana­lyses, nous avons assez de recul pour mieux les dis­tin­guer. Ceci d’autant que les res­sem­blances avec des contrastes du pas­sé entre Rus­sie et Europe, voire à l’intérieur d’elles, sont nom­breuses et profondes. 

Une très ancienne nouvelle question

Il faut en effet se gar­der d’une erreur de pers­pec­tive qui consis­te­rait à se foca­li­ser uni­que­ment sur le pré­sent récent (néo-eur­asisme, « monde russe ») voire sur l’histoire des der­niers siècles (sla­vo­phi­lie, eur­asisme, natio­nal-bol­che­visme). Il n’est pas néces­saire d’être un spé­cia­liste de la Rus­sie pour se rendre compte, à l’aide de quelques bons ouvrages, que l’affirmation d’une voie propre à sa civi­li­sa­tion, et, plus lar­ge­ment, à l’espace slave ortho­doxe, est aus­si ancienne que le monde dit russe. Et cette affir­ma­tion dif­fé­ren­tielle de soi est, au départ et sans sur­prise, pro­fon­dé­ment liée – mais pas assi­mi­lable – à la dimen­sion reli­gieuse. Ain­si, l’opposition entre « l’Église grecque » et « l’Église latine » (celle-ci incluant, après la Réforme, le pro­tes­tan­tisme), dans ses dimen­sions poli­tiques et cultu­relles (rap­port à l’autorité et à la véri­té, pri­mat de la foi sur la rai­son, impor­tance de l’expérience sen­sible, dont témoigne notam­ment le culte des icônes, etc.), est qua­si­ment aus­si ancienne que la Rus’ de Kiev. D’innombrables conflits et dis­cours en témoignent à tra­vers les siècles. On épar­gne­ra au lec­teur ce long flo­ri­lège, en nous cen­trant plu­tôt sur les dimen­sions struc­tu­relles de cette « voie russe de l’appartenir humain », ce qui nous per­met­tra de repé­rer conti­nui­tés et rup­tures avec la situa­tion actuelle.

Dans le livre de l’historien d’origine russe Michel Hel­ler, His­toire de la Rus­sie et de son Empire3, les réfé­rences à cette oppo­si­tion ger­mi­nale entre les deux branches du chris­tia­nisme, sépa­rées après le schisme de 1054, sont légion. Dès l’époque de la Rus’ de Kiev – seul État euro­péen de l’époque à n’avoir pas été une pro­vince de l’Empire romain et qui entre­tient une rela­tion de fas­ci­na­tion avec Constan­ti­nople (les prin­ci­paux bâti­ments reli­gieux sont d’inspiration byzan­tine, voire des copies, comme Sainte Sophie) –, les ten­sions avec le monde « latin » sont pré­sentes. Un prince de Kiev, Svia­to­polk Ier, dit « le Mau­dit », en fera les frais, son alliance avec la Pologne catho­lique étant per­çue comme une tra­hi­son. Il sera qua­li­fié par des his­to­riens eur­asistes comme « le pre­mier occi­den­ta­liste russe » (selon Hel­ler, 1999). Le diable sera à cette époque sou­vent repré­sen­té sous les traits d’un Polo­nais, et les « latins » ou les juifs sont qua­li­fiés « d’impurs ». Un moine de la même époque, Théo­dose, affirme même dans son Ser­mon sur la foi chré­tienne et latine que « si l’on se trouve dans l’obligation de don­ner à boire ou à man­ger à un “latin”, il convient ensuite de laver les réci­pients et de les puri­fier ensuite par la prière ». 

Théorie du pouvoir des souverains moscovites

Dans les siècles qui sui­vront, après la mon­tée en puis­sance de Mos­cou au détri­ment de Kiev et sur­tout de Nov­go­rod – l’une des seules villes mar­chandes, gou­ver­née par une répu­blique selon les cri­tères de l’époque, et où se déve­lop­pa une « héré­sie » aux relents pro­tes­tants4 –, cette oppo­si­tion ini­tiale repré­sen­te­ra une constante. Elle se cris­tal­li­se­ra dans les théo­ries de Joseph de Volok (1439 – 1515), un moine qui com­bat­tit l’hérésie de Nov­go­rod avec la plus extrême vio­lence. Pen­seur majeur du césa­ro­pa­pisme russe, il légi­ti­ma reli­gieu­se­ment le pou­voir du grand-prince de Mos­cou, qui pren­dra bien­tôt le titre de Tsar, dont il avait par ailleurs reçu des assu­rances quant au main­tien des pro­prié­tés tem­po­relles de l’Église5. Les thèses de Joseph de Volok devien­dront la théo­rie du pou­voir des sou­ve­rains mos­co­vites, sui­vies quelques années plus tard, avant même l’avènement d’Ivan IV, « le Ter­rible », de la fameuse épître d’un moine « josé­phite », Phi­lo­tée de Pskov, à Vas­si­li III et à son épouse, la prin­cesse byzan­tine Sophie Paléo­logue, com­pre­nant ce pas­sage : « Deux Rome sont tom­bées, la Troi­sième est solide et il n’en sera pas de qua­trième ». La Troi­sième Rome était née et ces mots seront pro­non­cés lors du cou­ron­ne­ment des tsars, jusqu’à Pierre le Grand. La Rus­sie était deve­nue « sainte » et avait pour mis­sion de pro­té­ger l’orthodoxie dans le monde6, sinon la chré­tien­té dans sa totalité.

Ce moment ger­mi­nal de l’autocratie mos­co­vite, légi­ti­mée par l’église ortho­doxe en échange du main­tien de ses biens sécu­liers et de son mono­pole reli­gieux, est donc signi­fi­ca­ti­ve­ment contem­po­rain de sa lutte contre les répu­bliques flu­viales de Nov­go­rod et de Pskov (asso­ciées à la très mari­time ligue han­séa­tique, qui exploi­te­ra un comp­toir pen­dant deux siècles dans la pre­mière ville) et de ses « héré­sies qui s’apparentent à des mou­ve­ments simi­laires en Europe. Nous revien­drons sur cette oppo­si­tion, qui consti­tue une sorte de « croi­sée des che­mins ». Ceci non seule­ment parce qu’elle est his­to­ri­que­ment et géo­gra­phi­que­ment très ins­truc­tive et peu connue, mon­trant qu’une voie poli­tique dif­fé­rente exis­tait en Rus­sie avant l’écrasement de Nov­go­rod par Ivan III en 1475 puis sa « puni­tion » par Ivan IV7, mais aus­si parce qu’elle est reven­di­quée par le néo-eur­asisme, oppo­sant tel­lu­ro­cra­tie russe et tha­las­so­cra­tie occi­den­tale8.

La suite de l’histoire de la Rus­sie tsa­riste sera carac­té­ri­sée par la mise en place d’un « sys­tème patri­mo­nial », soit un régime poli­tique dans lequel le pou­voir poli­tique et la pro­prié­té des biens et des hommes (notam­ment esclaves et serfs) sont entre les mains exclu­sives de l’autocratie tsa­riste. Si ce régime a connu cer­taines atté­nua­tions, notam­ment avec les réformes « par le haut » de Pierre le Grand et de Cathe­rine II, puis l’abolition du ser­vage en 1861, ses fon­de­ments sont res­tés en place jusqu’en 1917. Le régime bol­che­vique, concen­trant la pro­prié­té entre les mains de l’État, a en quelque sorte per­pé­tué ce sys­tème (cer­tains pay­sans qua­li­fiaient d’ailleurs la col­lec­ti­vi­sa­tion de « second ser­vage »), qui rejaillit sous V. Pou­tine9. Une des consé­quences de ce régime était la très grande dépen­dance de l’aristocratie, de la bour­geoi­sie mar­chande (qua­si­ment inexis­tante, tout comme les liber­tés urbaines) et de la pay­san­ne­rie vis-à-vis de la Cou­ronne, et la fai­blesse consé­cu­tive de la socié­té civile. L’Église ortho­doxe, comme nous l’avons vu, se vou­lait la garante de l’autocratie, le tsar étant le repré­sen­tant de Dieu sur terre. Elle n’a jamais joué de rôle oppo­si­tion­nel, y com­pris sous le com­mu­nisme, et s’est trou­vée de plus en plus pla­cée sous la tutelle de l’État (Pierre le Grand abo­lit le patriar­cat en 1721).

Slavophilie et bolchevisme

Le fonc­tion­ne­ment poli­tique de la Rus­sie tsa­riste était donc « anti-libé­ral » aux sens poli­tique et éco­no­mique du terme. La seule oppo­si­tion poli­tique, outre les vio­lentes jac­que­ries récla­mant le « par­tage noir » de la terre entre pay­sans, étant celle de l’intelligentsia issue de la noblesse de ser­vice — dont Lénine fai­sait par­tie, son père ayant été ano­bli par Alexandre II —, ceci à par­tir du XVIIIe siècle. Cette oppo­si­tion débou­che­ra entre autres sur le mou­ve­ment des « décem­bristes » et leur coup d’État man­qué de décembre 1825. Cette très longue impré­gna­tion poli­tique et cultu­relle10, qui s’accompagna d’une fixa­tion des pay­sans à la terre (ce sera aus­si le cas sous l’URSS, avec l’obligation du « pas­se­port inté­rieur » pour chan­ger de lieu de rési­dence ou de tra­vail, et dont les pay­sans furent long­temps pri­vés), pro­dui­ra des théo­ries poli­tiques, autres que reli­gieuses, légi­ti­mant aus­si la voie anti-libé­rale et anti-démo­cra­tique de la Rus­sie11.

Nous pas­sons rapi­de­ment ces théo­ries en revue, nous attar­dant davan­tage sur le néo-eur­asisme dont le géo­po­li­ti­cien Alexandre Dou­guine, un des sup­ports idéo­lo­giques du régime de Vla­di­mir Pou­tine, serait aujourd’hui le « pro­phète »12. Nous met­trons éga­le­ment en lumière les liens ou affi­ni­tés élec­tives exis­tant actuel­le­ment entre ces théo­ries et une large mou­vance anti-libé­rale (anti-atlan­tiste, anti-occi­den­tale) euro­péenne, allant de la « nou­velle droite » d’Alain de Benoist à l’extrême gauche, en pas­sant par divers cou­rants intel­lec­tuels13.

La pre­mière mou­vance poli­tique anti-occi­den­tale (ins­pi­rée par les roman­tiques, dont Her­der) por­tée par l’intelligentsia russe sera le mou­ve­ment sla­vo­phile, né après l’échec des décem­bristes (1825), et regrou­pé autour de la revue Le Mos­co­vite dans les années 1850. Si cette théo­rie a des ori­gines tchèques et polo­naises, elle pren­dra un tour spé­ci­fique en Rus­sie, cen­tré sur l’orthodoxie, mais cette fois por­té par des laïcs. Ce mou­ve­ment se situe dans la pos­té­ri­té de l’opposition reli­gieuse entre les « grecs » et les « latins », mais il la remet au goût du jour dans le contexte d’un contact accru avec l’Occident, sa culture et ses « phi­lo­sophes » (réformes du « trans­fi­gu­ra­teur » Pierre le Grand et de Cathe­rine II). L’Occident est per­çu comme per­ver­ti par l’individualisme, le léga­lisme et le ratio­na­lisme. Il convient dès lors de reve­nir au génie russe, à la « rus­si­tude » carac­té­ri­sée par son esprit com­mu­nau­taire, sa foi sen­sible et son « savoir vivant ». Idéa­li­sant la com­mu­nau­té pay­sanne, la terre, la vraie reli­gion et l’autocratie, les sla­vo­philes prônent un retour à la com­mu­nau­té orga­nique régie par l’amour et la fra­ter­ni­té plu­tôt que par la rai­son et l’intérêt. Il n’y a pas de civi­li­sa­tion uni­ver­selle, la Rus­sie doit reve­nir à l’âge d’or d’a­vant Pierre le Grand. 

La matrice de sens qui struc­ture l’opposition Russie/Occident, déjà pré­sente dans le champ reli­gieux plu­sieurs siècles plus tôt, prend ici un tour « civi­li­sa­tion­nel » que nous allons retrou­ver ensuite. En défi­ni­tive, comme nous le ver­rons à nou­veau avec Dou­guine et le néo-eur­asisme, c’est la moder­ni­té poli­tique et cultu­relle occi­den­tale qui est reje­tée, le « monde russe » étant per­çu comme pur et authen­tique, alors que l’Europe et ses sur­geons nord-amé­ri­cains sont, eux, décrits comme minés par une dyna­mique maté­ria­liste et déca­dente. Le bol­che­visme se situe peu ou prou dans cette pos­té­ri­té, comme en témoigne par­mi d’autres le par­cours symp­to­ma­tique du sla­vi­sant fran­çais, Pierre Pas­cal, chré­tien convain­cu et tra­duc­teur de Lénine, qui est pas­sé d’un amour mys­tique pour la Sainte Rus­sie à une pas­sion toute aus­si reli­gieuse pour le bol­che­visme 14. Cette fois, ce sera l’Occident capi­ta­liste et impé­ria­liste qui fera l’objet d’un rejet total, la Rus­sie sovié­tique deve­nant le nou­veau phare de l’humanité.

D’un eurasisme à l’autre

Après la vic­toire du bol­che­visme, des immi­grés russes (dont le lin­guiste Niko­laï Trou­betz­koy, mort à Vienne en 1938) déve­lop­pe­ront une idéo­lo­gie, dite « eur­asiste », dans les années 1920. Oppo­sants au com­mu­nisme — mais non à l’URSS qu’ils per­çoivent comme une conti­nua­tion du pro­jet impé­rial russe — ils assignent une iden­ti­té civi­li­sa­tion­nelle spé­ci­fique à la Rus­sie, qui la dis­tingue radi­ca­le­ment du libé­ra­lisme occi­den­tal. Les eur­asistes se situent dès lors dans le même para­digme géo­po­li­tique que les sla­vo­philes, voire les sovié­tiques, mais y incluent le monde tur­co-mon­gol. Comme l’indique leur ouvrage emblé­ma­tique, Tour­nant vers l’Orient (Savits­ky, 1921), ils consi­dèrent que la Rus­sie est au cœur d’un troi­sième conti­nent poli­tique et civi­li­sa­tion­nel, situé entre l’Occident (encore et tou­jours dénon­cé comme maté­ria­liste et déca­dent) et l’Asie. De manière inté­res­sante pour ce qui va suivre, ils pen­saient que le régime sovié­tique était sus­cep­tible d’évoluer vers un pou­voir de type non euro­péen et d’inspiration ortho­doxe, reje­tant le masque ini­tial de l’internationalisme pro­lé­ta­rien et de l’athéisme. Le natio­nal-bol­che­visme (né en Alle­magne dans les années 1920, et qui a connu une renais­sance en Rus­sie contem­po­raine avec Edouard Limo­nov) et le néo-eur­asisme se situe­ront effec­ti­ve­ment dans cette pos­té­ri­té, le der­nier sou­te­nant et légi­ti­mant le régime de Vla­di­mir Poutine.

Il existe plu­sieurs cou­rants (Gumi­lev, Pana­rin, Dou­guine…)15 néo-eur­asiste russes contem­po­rains — nous n’abordons pas ici les eur­asismes allo­gènes en Fédé­ra­tion de Rus­sie ou au Kaza­khs­tan — qui, mal­gré leurs dif­fé­rences en termes de para­digme (bio­lo­gique, cultu­ra­liste, poli­ti­co-mys­tique) et de pro­jet poli­tique, se retrouvent sur un point fon­da­men­tal : rejet de l’Occident, res­tau­ra­tion de l’empire russe et défense d’un monde mul­ti­po­laire anti-uni­ver­sa­liste, com­po­sé de civi­li­sa­tions irré­duc­tibles, pen­sées comme des tota­li­tés closes sur elles-mêmes. L’Europe y est asso­ciée au capi­ta­lisme libé­ral, à l’hédonisme, à la consom­ma­tion et à la « tech­no-ratio­na­li­té abs­traite ». Nous retrou­vons une matrice de sens simi­laire, qui pré­sente nombre d’affinités avec l’opposition inau­gu­rale entre « latins » et « grecs », voire entre Nov­go­rod et Mos­cou16.

Hétéronomie et géopolitique

Chez les néo-eur­asistes, quelles sont les com­po­santes spé­ci­fiques de l’idéologie liée à Dou­guine ? Pour exa­mi­ner cela, il faut recons­ti­tuer briè­ve­ment le par­cours de ce der­nier. Contrai­re­ment à Gumi­lev et Pana­rin, Alexandre Dou­guine (né en 1962) n’agit pas dans la seule sphère des idées mais aus­si dans celle de l’action poli­tique, mili­taire et géo­po­li­tique. Venu de l’extrême droite natio­na­liste (après une affi­lia­tion à l’association anti-occi­den­tale monar­chiste et ortho­doxe Pamiat, il fut, avec Edouard Limo­nov, l’un des fon­da­teurs du par­ti natio­nal-bol­che­vique russe), Dou­guine a déve­lop­pé une idéo­lo­gie « révo­lu­tion­naire conser­va­trice » aux racines mul­tiples, mais arti­cu­lées. On y trouve une mys­tique reli­gieuse anti-moderne ins­pi­rée d’auteurs euro­péens tels René Gué­non et Julius Evo­la, des réfé­rents ortho­doxes dans leur ver­sion « vieille croyante », une théo­rie géo­po­li­tique oppo­sant la tel­lu­ro­cra­tie eur­asia­tique à la thal­las­so­cra­tie atlan­tiste, une concep­tion figée et essen­tia­liste de peuples (ver­sion cultu­ra­liste des etnos de Lev Gumi­lev) et, last but not least, une pro­mo­tion mus­clée de la voca­tion impé­riale russe. Mal­gré la diver­si­té des sources, le che­mi­ne­ment intel­lec­tuel de Dou­guine semble assez cohé­rent et ses idées auraient peu varié. Son par­cours poli­tique, en revanche, l’a conduit des marges « under­ground » de la fin des années 1980 à une proxi­mi­té de plus en plus étroite avec le pou­voir de Vla­di­mir Pou­tine et les ins­tances offi­cielles, notam­ment mili­taires. On a dès lors l’impression que c’est davan­tage le centre de gra­vi­té du pou­voir russe qui a glis­sé vers les concep­tions de Dou­guine que l’inverse.

La matrice idéo­lo­gique du néo-eur­asisme dou­gui­nien (et donc en par­tie du « sys­tème Pou­tine ») consti­tue un ensemble idéo­lo­gique rela­ti­ve­ment cohé­rent et stra­ti­fié, qui va de l’histoire et de la géo­po­li­tique des civi­li­sa­tions à la sexua­li­té des indi­vi­dus, en pas­sant par une concep­tion holiste, ver­ti­cale et hié­rar­chi­sé du pou­voir, de l’économie et des corps inter­mé­diaires (le col­lec­tif y prime réso­lu­ment sur l’individu). Son point d’appui fon­da­men­tal, qui a rap­pro­ché un temps Dou­guine des alter­mon­dia­listes, est l’opposition à la glo­ba­li­sa­tion amé­ri­caine-atlan­tiste. Sa pen­sée est d’abord géo­po­li­tique et impé­riale, Dou­guine consi­dé­rant que l’Eurasie est l’espace de déploie­ment d’un « uni­ver­sel » à base russe-ortho­doxe qui doit s’opposer à l’Occident. Si chez lui les fon­de­ments de cette iden­ti­té se perdent dans les arcanes de l’occultisme et de la géo­gra­phie mys­tique (ce qui est assez congruent avec sa vision hété­ro­nome du deve­nir humain), les consé­quences irriguent toute sa concep­tion de la socié­té, des rela­tions au pou­voir et entre les genres (la lutte contre les « sexua­li­tés non tra­di­tion­nelles » vient s’ancrer dans cette vision sacrale de la com­plé­men­ta­ri­té natu­relle des sexes), du rap­port au reli­gieux dans ses dimen­sions mys­tiques et cultuelles, en pas­sant par la voca­tion impé­riale de la Rus­sie qui doit recon­qué­rir son lebens­raum eur­asia­tique tout en pré­ser­vant les cultures et reli­gions des peuples allo­gènes (notam­ment musul­mans). Espace impé­rial qui com­prend bien enten­du l’Ukraine mais éga­le­ment les pays du bloc sovié­tique, voire les Bal­kans. Dou­guine aurait des sym­pa­thies pour les « nazis de gauche » et consi­dère Pou­tine comme « trop libé­ral », écrit M. Laruelle (2007). Il n’est dès lors pas éton­nant de le voir aux avant-postes de la guerre contre l’Ukraine ou, avec l’Église ortho­doxe, du com­bat contre les sexua­li­tés « non tra­di­tion­nelles ». Rap­pe­lons-nous du jeu de mot de « gay­rope » (pour « Europe »), lan­cé par le pou­voir russe au plus fort de Maïdan.

Comme déjà men­tion­né, ces concep­tions anti-démo­cra­tiques, hété­ro­nomes (l’expression est de Kant et désigne la sou­mis­sion à une loi externe, « natu­relle » ou divine, à laquelle les hommes doivent se plier), trouvent des échos en Europe occi­den­tale17, non seule­ment par­mi les par­tis d’extrême droite ou de la « nou­velle droite » (Alain de Benoist et ses épi­gones en France, notam­ment Alain Soral), mais aus­si chez nombre d’intellectuels « anti-libé­raux ». La mise en pers­pec­tive du néo-eur­asisme dans le temps long tend à mon­trer qu’il s’agirait tout autant d’une répé­ti­tion de l’histoire que d’une revanche sur la « fin de l’Histoire », voire d’une poli­tique revan­charde ambi­tieuse. Nous n’avons sans doute pas fini de mesu­rer les effets de ce natio­na­lisme impé­rial, tant que le pou­voir et les struc­tures de force russes, voire une majo­ri­té de la socié­té, conti­nue­ront de s’y recon­naître et de s’en inspirer. 

Post-scrip­tum

Cet article a été écrit avant la sor­tie du livre de M. Elt­cha­ni­noff, Dans la tête de Vla­di­mir Pou­tine, que nous avons lu ensuite. L’analyse d’Eltchaninoff, consa­crée au « cock­tail idéo­lo­gique » de V. Pou­tine (et non à l’eurasisme en tant que tel), est proche de celle déve­lop­pée ici, notam­ment par sa prise en compte de l’histoire russe « longue », sa tra­di­tion anti-occi­den­ta­liste, sla­vo­phile ou eur­asiste. Mais elle se concentre sur une période plus réduite, les XXe et XIXe siècles.

  1. Comme l’a très bien ana­ly­sé Her­vé Cnudde dans « Faut-il pendre Samuel Hun­ting­ton ? », Revue nou­velle, octobre 2001.
  2. La fixa­tion du dis­cours « civi­li­sa­tion­nel » du Krem­lin sur cette ques­tion vire à l’obsession. En jan­vier 2015, les trans­sexuels et tra­ves­tis (notam­ment) furent pri­vés de per­mis de conduire.
  3. Publié chez Flam­ma­rion, 1999. Nous nous ins­pi­rons éga­le­ment de Richard Pipes (1974, 2013).
  4. Cette héré­sie, dite « judaï­sante », s’était déve­lop­pée dans la pos­té­ri­té de celle des Stri­gol­ni­ki, née dans les cités-état de Nov­go­rod et Pskov. Les par­ti­sans de cette « secte » étaient des mar­chands et des membres du bas cler­gé. Ils s’affirmaient adver­saires de la hié­rar­chie ecclé­sias­tique, du mona­chisme et des sacre­ments, sources de reve­nus pour une église per­çue comme vénale et igno­rante. Les affi­ni­tés avec le pro­tes­tan­tisme sautent aux yeux.
  5. Le der­nier film du cinéaste russe Andreï Zvia­guint­sev, Levia­than, illustre le regain, et donc la per­sis­tance, de ce lien. C’est en effet à un pope que le maire, spo­lia­teur et cor­rom­pu, se confie dans un moment cri­tique. Et c’est du même reli­gieux qu’il obtient une légi­ti­ma­tion de sa vio­lence auto­cra­tique, offrant in fine à l’église ortho­doxe locale le fruit tem­po­rel du for­fait qu’elle a auto­ri­sé. Dif­fi­cile de ne pas faire le rap­pro­che­ment avec la rela­tion exis­tant entre Vla­di­mir Pou­tine et son confes­seur, l’ar­chi­man­drite Thi­kon Chev­kou­nov, par ailleurs rédac­teur en chef du site inter­net de l’Église ortho­doxe russe. Et, bien évi­dem­ment aus­si, entre Joseph de Volok et Ivan III.
  6. Dans son dis­cours annuel du 4 décembre 2014 devant les chambres réunies du Par­le­ment russe, Vla­di­mir Pou­tine a défen­du l’annexion de la Cri­mée en disant que la pénin­sule « a une énorme signi­fi­ca­tion cultu­relle, sacrée pour la Rus­sie, comme le mont du Temple à Jéru­sa­lem pour ceux qui sont de confes­sion musul­mane ou juive ». Ce serait en Cri­mée (la ques­tion est débat­tue, l’autre lieu étant Kiev) que « le prince Vla­di­mir a été bap­ti­sé avant de pro­cé­der au bap­tême de la Rus­sie », a‑t-il rap­pe­lé. « C’est là que se trouvent les ori­gines spi­ri­tuelles de l’u­ni­té ances­trale de la nation russe et de l’É­tat cen­tra­li­sé russe. » Rap­pe­lons que Vla­di­mir était le Grand-Prince de la Rus’ de Kiev. Le pro­pos du pré­sident de la fédé­ra­tion de Rus­sie annexe ain­si de fac­to l’Ukraine dans l’espace sacré de la Russie.
  7. Déjà asser­vie par Ivan III qui s’empare de Nov­go­rod en 1475 et abo­lit sa consti­tu­tion, Ivan IV « achève le tra­vail » en 1570 par une expé­di­tion puni­tive. La pros­pé­ri­té com­mer­ciale et les liber­tés étaient défi­ni­ti­ve­ment anéanties.
  8. Le terme tel­lu­ro­cra­tie signi­fie un État dont la puis­sance réside dans la domi­na­tion des terres, et la tha­las­so­cra­tie dans la domi­na­tion des mers. Cette oppo­si­tion est ins­pi­rée notam­ment du géo­po­li­ti­cien John Mac­kin­der (1861 – 1947).
  9. Voir à ce sujet l’article de Kat­li­jn Mal­fliet (2012).
  10. Comme nous l’écrivions dans l’introduction au dos­sier « Rus­sie : le retour du même ? », Revue nou­velle d’avril 2012, cette mise en pers­pec­tive pla­çant l’accent sur le mou­ve­ment long, les déter­mi­nants struc­tu­rels et la « dépen­dance au sen­tier emprun­té », ne relève pas du déter­mi­nisme cultu­ra­liste. L’histoire de Nov­go­rod et Pskov montre que d’autres voies étaient possibles.
  11. Nous nous basons sur les tra­vaux de l’historienne et poli­to­logue Mar­lène Laruelle (2001, 2007).
  12. Le pro­phète de l’eurasisme, Alexandre Dou­guine (2006).
  13. Voir à ce sujet « Le nou­veau front idéo­lo­gique », la bataille anti-libé­rale et anti-démo­cra­tique menée par Mos­cou et Pékin, de Alain Fra­chon dans Le Monde du 12 décembre 2014.
  14. Comme l’é­crit le jour­na­liste Ludo­vic Nadeau en 1920, « Aujourd’hui M. Pas­cal consacre à Lénine le culte qu’il vouait naguère au petit père le Tsar. Il était de bonne foi avant 1917 comme il est main­te­nant sin­cère. C’est devant le maître abso­lu de la Rus­sie, c’est devant le prin­cipe d’autorité qu’il a fait hier et qu’il fait aujourd’hui la révé­rence. Il brûle d’un amour mys­tique pour la Sainte Rus­sie, il la vénère, et même quand elle mas­sacre l’ancien auto­crate, il voit en elle l’agent d’exécution des plans de l’Éternel. » Ludo­vic Nau­deau, En pri­son sous la ter­reur russe. Cité par Sophie Cœu­ré (2014). À titre anec­do­tique et per­son­nel, nous nous sou­ve­nons des pro­pos d’un magis­trat bruxel­lois, très tra­di­tion­na­liste et catho­lique, qui consi­dé­rait qu’en Union sovié­tique, « l’on fabri­quait encore de vrais hommes ».
  15. Lev Gumi­lev (1912 – 1992), fils des poètes Niko­laï Gumi­lev et Anna Akh­ma­to­va, qui pas­sa de nom­breuses années au gou­lag, déve­lop­pa une théo­rie scien­tiste et cos­mique des « etnos » dans laquelle les civi­li­sa­tions se dis­tinguent par leur des­ti­née bio­lo­gique. Alexandre Pana­rin (1940 – 2003) est un uni­ver­si­taire recon­nu qui est pas­sé pro­gres­si­ve­ment, dans les années 1980 – 2000, d’un occi­den­ta­lisme social-démo­crate à un conser­va­tisme « civi­li­sa­tion­niste » (il reçut le prix Sol­je­nit­syne en 2002 pour La Civi­li­sa­tion ortho­doxe dans un monde glo­ba­li­sé) et anti-démo­cra­tique, proche des sla­vo­philes, louant les ver­tus d’un régime fort et auto­cra­tique. Il a, vers la fin de sa vie, prô­né « la res­tau­ra­tion de la spi­ri­tua­li­té ortho­doxe et de l’étaticité sta­li­nienne » (Laruelle, 2007) et s’est rap­pro­ché de Dou­guine. Contrai­re­ment à Gumi­lev, son para­digme n’est pas natu­ra­liste, mais « cultu­ro­lo­gique » (essen­tia­lisme culturel).
  16. Sur l’histoire et les ins­ti­tu­tions de Nov­go­rod, voir Nov­go­rod ou la Rus­sie oubliée, Édi­tions le Ver à Soie, 2015.
  17. L’inverse est éga­le­ment vrai. L’un des ins­pi­ra­teurs de Dou­guine est le Belge Jean Thi­riart (1922 – 1992), un homme pas­sé du socia­lisme anti­fas­ciste à la col­la­bo­ra­tion nazie. Il est à l’origine du « natio­nal-com­mu­nisme » européen.

Bernard De Backer


Auteur

sociologue et chercheur