Étude scientifique Prof UltraFlex 4000®
Vers un corps enseignant à rendement exponentiel en Fédération Wallonie-Bruxelles
Contextualisation de l’étude. Dans un climat d’ultra-dévotion budgétaire néolibérale, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a lancé une expérience d’une ampleur inédite dans le domaine de la psycho-bio-mécanique appliquée. Il s’agit de concevoir un prototype d’enseignant·e de nouvelle génération, dit « Prof turbo-adaptatif 4.0 à rendement exponentiel ». Objectif. Le protocole, baptisé Prof UltraFlex 4000®, ambitionne de mesurer scientifiquement jusqu’à quel point un être […]
Contextualisation de l’étude. Dans un climat d’ultra-dévotion budgétaire néolibérale, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a lancé une expérience d’une ampleur inédite dans le domaine de la psycho-bio-mécanique appliquée. Il s’agit de concevoir un prototype d’enseignant·e de nouvelle génération, dit « Prof turbo-adaptatif 4.0 à rendement exponentiel ».
Objectif. Le protocole, baptisé Prof UltraFlex 4000®, ambitionne de mesurer scientifiquement jusqu’à quel point un être humain doté d’une vocation professionnelle peut être comprimé sans rupture de service public.
Matériau étudié. L’ensemble des unités pédagogiques humaines, communément appelées « personnels enseignants », disponibles de la maternelle à l’université. Elles ont été spécialement sélectionnées pour cette nouvelle expérimentation car elles survivent déjà dans un environnement particulièrement hostile depuis quelques décennies.
Méthodologie. Pour des raisons d’efficience managériale, aucune concertation approfondie avec la population étudiée n’a été menée1. L’expérience est appliquée sur les individus dans l’urgence afin de provoquer leur sidération.
Deux hypothèses sont testées :
- l’hypothèse vocationnelle postule que plus un·e enseignant·e croit en sa mission sociétale, plus iel peut supporter un nombre croissant de tâches à effectuer avec un nombre décroissant de moyens, sans explosion ou implosion apparente ;
- l’hypothèse socio-culturelle postule que l’enseignant·e est un agent de l’État essentiellement oisif, statutairement indéboulonnable et vivant principalement de congés scolaires entrecoupés de quelques heures de cours, et qu’une fois son cours préparé, iel laisse dérouler sa carrière en pilote automatique.
Pour les tester, des tensions structurelles sont appliquées sur les spécimens tout au long de leur espérance de vie professionnelle. Les principaux stresseurs permettant d’évaluer leur résistance psycho-physique sont les suivants : appauvrissement des conditions d’aménagement de fin de carrière ; limitation des mi-temps thérapeutiques ; augmentation de 10 % du temps de travail « face classe » en secondaire supérieur, ce qui entraîne la perte de périodes de prestation pour 1300 à 1400 enseignant·es2 ; fin des nominations ; réduction du nombre de personnes en détachements pédagogiques, ce qui provoque la perte d’emploi des enseignant·es qui les remplacent dans les écoles ; rabotage de 3 % des normes d’encadrement dans l’enseignement qualifiant ; diminution de l’indexation de la subvention allouée à la recherche via le FNRS à hauteur de 1 500 000 EUR annuellement ; suppression envisagée du dispositif d’exonération du précompte professionnel des chercheur·euses3
Par ailleurs, d’autres variables ont été calibrées pour mesurer la résistance morale des cobayes, afin qu’ils fassent quotidiennement l’expérience de l’érosion des rares mécanismes encore censés corriger les inégalités d’un système scolaire décrié par les enquêtes internationales. Il s’agit principalement de la suppression progressive du premier degré différencié4, du détricotage du tronc commun5, de la disparition des septièmes années de l’enseignement qualifiant6, de l’amputation de la gratuité dans le fondamental7, du relèvement du seuil de réussite des épreuves externes certificatives de 50 à 60 %, de la diminution du budget alloué aux repas gratuits en maternelle et primaire, de la non-indexation des budgets de fonctionnement des écoles, ainsi que de la hausse du minerval universitaire.
À ces variables s’ajoutent les stresseurs secondaires déjà validés par une équipe fédérale d’ingénieur·es sur un échantillon de population plus vaste : la réforme du système de pension et le plafonnement de l’indexation des salaires.
Paradigme scientifique. L’expérience s’ancre résolument dans le Paradigme du Chaos Déstructurant, seul à même de garantir une exposition optimale aux contraintes psycho-bio-mécaniques. Les stimuli sont donc préférentiellement communiqués par voie de presse, rumeur ou fuite organisée, dans un flou continu non exempt de modifications majeures de dernière minute et sans prise en compte de leurs implications concrètes. Dans cette optique, les données chiffrées précises concernant les impacts réels des réformes ne sont pas divulguées : ce pilier méthodologique permet de maintenir les sujets dans un état permanent de spéculation et d’ébullition émotionnelle. Par ailleurs, des circulaires vagues prescrivant des changements sont adressées aux écoles avant tout vote au Parlement8 : cette inversion de la causalité démocratique permet de réduire les interférences liées au débat public. En outre, certaines mesures entraîneront à terme une augmentation des dépenses9 alors que l’ensemble du protocole est justifié par des arguments exclusivement budgétaires10 : cette incohérence est une variable expérimentale à part entière, visant à induire chez les individus un brouillard cognitif propice à l’acceptation rapide des réformes. Enfin, une dimension thaumaturgique a été introduite dans le dispositif afin qu’un CDI-Enseignement nouvellement créé fasse spontanément surgir de nombreuses vocations.
Validité écologique. Afin d’éviter toute contamination psychoaffective des chercheur·euses, la variable de reconnaissance sociale et d’empathie envers les sujets est strictement exclue du protocole. De plus, l’absence quasi totale d’expérience pédagogique des ministres de tutelle garantit la neutralité du regard scientifique. L’étude ne présente ainsi aucun biais lié à la dimension émotionnelle et à la pratique régulière du terrain.
Résultats. En maternelle, les sujets chantent désespérément « Il pleut, Il mouille, c’est la fête à la grenouille » en courant d’un seau à l’autre pour recueillir l’eau s’infiltrant par les toitures. En primaire, des spécimens malades de 65 ans et plus ont été observés rampant jusqu’à leur classe surpeuplée d’enfants surexcités, confirmant la remarquable résistance psycho-mécanique du matériau enseignant. En secondaire11, des phénomènes d’autoduplication spontanée ont été documentés. Contraints de compléter leur charge horaire démantelée par les réformes, des individus ont été aperçus simultanément dans plusieurs écoles différentes, des profs de math devant s’improviser profs de néerlandais et des profs de français devenant par nécessité profs de sciences. Ils rapportent un sentiment accru d’impuissance dû à leur exposition prolongée à des classes de vingt-cinq à trente élèves aux acquis d’apprentissage fortement hétérogènes, parfois porteurs de troubles du comportement, de troubles dys et d’autres besoins spécifiques. Dans le supérieur, les épisodes d’ubiquité atteignent des niveaux statistiquement inédits. Les enseignant·es se trouvent simultanément en auditoire, en laboratoire, en réunion pédagogique, en séminaire obligatoire de gestion financière et dans leur bureau, où iels rédigent à la fois un article scientifique en retard de trois mois et une demande de financement auprès du FNRS qu’iels savent pertinemment vouée à l’échec faute de fonds disponibles. La diminution du financement de la recherche et la perte d’attractivité de la carrière des chercheur·euses permettront d’éliminer, à terme, l’obstacle majeur au management néolibéral qu’est l’enrichissement de la pensée.
Ces résultats ouvrent ainsi des perspectives prometteuses pour la physique quantique appliquée aux services publics. Ils confirment également la Théorie du Ressort Institutionnel : plus les personnels enseignants sont comprimés, plus ils rebondissent loin — vers le burn-out, la reconversion ou l’étranger.
Discussion. Les responsables de Prof UltraFlex 4000® se félicitent du succès de cette énième expérience de durabilité humaine menée dans un secteur en sous-financement chronique. La survie des sujets est excellente, malgré des taux extrêmement élevés de cortisol, d’indignation et de colère.
Les hypothèses vocationnelle et socio-culturelle sont validées. L’enseignement est ainsi confirmé comme une activité exclusivement fondée sur la passion, celle-ci étant supposée suffisamment robuste pour compenser durablement la précarité, la perte de sens et l’épuisement collectif. La production et la transmission du savoir apparaissent comme des fonctions sociétales secondaires, essentiellement récréatives.
Par ailleurs, certains effets découlant de l’expérience — complètement inattendus mais tout à fait négligeables — sont encore en cours de neutralisation. Ainsi, l’intensification des effondrements psycho-physiques12, l’impossibilité d’organiser la rentrée de septembre 2026 dans le secondaire13, la révolution des craies14, l’invasion martienne15 et les rassemblements en faveur du respect des principes démocratiques ont été traités comme du bruit statistique, éliminé à grands coups de pompes à eau et de gaz lacrymogènes. Cependant, devant le manque d’incidences rapides, les responsables de l’étude explorent à présent la possibilité de remplacer les enseignant·es par des robots pilotés par l’IA qui a élaboré l’expérience.
Perspectives. Vu ces résultats probants, une extension du protocole à l’ensemble des services publics est envisagée. Une généralisation de la mise sous pression de la fonction publique est en effet sur la table, dans une perspective d’incitation des usager·ères à l’autogestion de leurs besoins sans intermédiaire institutionnel.
Conclusion. L’expérience Prof UltraFlex 4000® démontre magistralement l’émergence d’un modèle éducatif circulaire, dans lequel les élèves insuffisamment formés deviendront les futurs décideurs, perpétuant la boucle de l’ignorance durable. À moyen terme, elle libérera les citoyen·nes du lourd fardeau du savoir critique. Car la connaissance, on le sait, fatigue. Elle suscite le doute, l’analyse, la nuance — autant de symptômes d’une époque désormais révolue. La coalition Arizona a donc aiguillé la Fédération Wallonie-Bruxelles sur les rails de la société post-éducative, ce qui est, reconnaissons-le, scientifiquement fascinant.
- CSC-Educ, n° 199, 5/2026, p.15.
- E. Degryse, Lettre envoyée aux citoyen·nes ayant adressé une interpellation concernant les mesures en FWB, 28/5/2026.
- Si elle est appliquée, cette suppression entraînerait une diminution d’au moins 12 % du budget structurel actuel pour la recherche des universités ; elle ne concernerait pas la recherche du secteur privé, qui serait de facto favorisée (Collectif Université en colère, Note d’intention, 5/2026, p.7).
- Le degré différencié en secondaire s’adressait jusqu’ici aux élèves non-détenteurs du CEB, qui, en petits groupes, étaient accompagnés par des enseignant·es spécialisé·es afin de les aider à développer les compétences requises pour leur avenir.
- Le tronc commun du Pacte pour un Enseignement d’excellence, adopté au terme d’un long processus de concertation entre acteur·ices de terrain, partenaires sociaux, chercheur·euses et politiques, prévoyait un parcours d’apprentissage identique pour tous les élèves jusqu’à la troisième secondaire afin de réduire les inégalités liées à l’orientation précoce et d’améliorer l’efficacité du système éducatif. La volonté actuelle de réintroduire des options générales ou qualifiantes en troisième secondaire est contestée par plusieurs expert·es, qui estiment qu’elle ne repose pas sur un argumentaire scientifique solide (S. Poucet, Revoir le Pacte d’excellence ? « Il n’y a pas d’argumentaire valable » selon un expert de l’enseignement, RTBF Actus, 27/8/2025).
- Filières menant rapidement et en grand nombre à l’emploi (FEADI— Fédération des Associations de Directions de l’Enseignement Secondaire Catholique, Lettre adressée aux autorités, 21/5/2026).
- La gratuité jusqu’à la fin de l’obligation scolaire est un droit ancré dans l’article 24, § 3, de la Constitution belge. Voir aussi M. Gevers, La gratuité scolaire, un idéal menacé, La Revue Nouvelle, n° 2, 5/2025.
- FESEDI-Fédération des secrétaires de Direction de l’enseignement libre, Communiqué, 5/2026, p.4.
- La fin des nominations au profit de CDI engendrerait un surcoût d’environ 500 millions d’euros à l’horizon 2060 – 2070 (La Libre, Fin de la nomination des profs, 5/12/2025). Le démantèlement du tronc commun coûterait 40 millions d’euros annuellement (CSC-Educ, n° 193, nov. 2025). L’affaiblissement des dispositifs d’aide à la réussite entrainerait une hausse des redoublements, lesquels représentent déjà un coût théorique dépassant 300 millions d’euros par an pour le seul enseignement secondaire ordinaire (estimation réalisée à partir des données publiées dans Les indicateurs de l’enseignement de la FWB, 2025).
- Cabinet de V. Glatigny, Lettre envoyée aux citoyen·nes ayant adressé une interpellation concernant les mesures en FWB, 26/5/2026.
- Pour des témoignages sur les conditions de travail dans le secondaire et sur les répercussions probables des réformes, voir les épisodes Enseignants : anatomie de la colère et Enseignants : pourquoi le métier attire de moins en moins, RTBF, émission « Les Clés ».
- Ch. Hutin, Ces profs qui pensent à quitter l’enseignement, Le Soir, 30/5/2026.
- FESEDI, op. cit., p.2.
- Ch. Hutin, Dans les écoles, le mouvement de grève gagne du terrain, Le Soir, 18/5/2026.
- Mars attacks, collectif interréseaux des acteur·ices de l’enseignement en FWB, https://marsattacks.be/. Dans la foulée, les collectifs Parents attacks et Students attacks ont été créés.