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Enfants du hasard, un film de Thierry Michel et Pascal Colson

Blog - e-Mois - école enseignement pédagogie par

mars 2017

Par­lant de Joli Mai, Chris Mar­ker disait : « Ce film vou­drait s’offrir comme vivier aux pêcheurs de pas­sé de l’avenir. À eux de tirer ce qui mar­que­ra véri­ta­ble­ment et ce qui n’aura été que l’écume. » Il décri­vait ain­si l’approche docu­men­taire comme une pro­po­si­tion offerte en par­tage à des spec­ta­teurs et spec­ta­trices. Dans le même esprit, Thier­ry Michel et […]

e-Mois

Par­lant de Joli Mai, Chris Mar­ker disait : « Ce film vou­drait s’offrir comme vivier aux pêcheurs de pas­sé de l’avenir. À eux de tirer ce qui mar­que­ra véri­ta­ble­ment et ce qui n’aura été que l’écume. »1 Il décri­vait ain­si l’approche docu­men­taire comme une pro­po­si­tion offerte en par­tage à des spec­ta­teurs et spec­ta­trices. Dans le même esprit, Thier­ry Michel et Pas­cal Col­son nous font cadeau de leur film Enfants du hasard en nous invi­tant à lui don­ner du sens ou des sens et cela sans jamais illus­trer une idée ou démon­trer un pro­pos. Bien au contraire, ils donnent la parole aux images, au cadre, au mon­tage, la matière visuelle et sonore consi­tuant le mes­sage même. Le résul­tat est un film très dense que chacun‑e com­prend et inter­prète à sa manière et s’approprie ensuite en fonc­tion de ses besoins.

Ce docu­men­taire retrace les grands moments de la vie d’une classe de sixième pri­maire à l’école com­mu­nale de Che­ratte, ancienne cité minière. Il met en scène des enfants issus de l’immigration turque et leur ins­ti­tu­trice, une femme pro­fon­dé­ment enga­gée dans sa mis­sion édu­ca­trice. Ce sont les petits-enfants des mineurs de fond « Le hasard » — arri­vés dans les années 1970 et pour la plu­part d’origine étran­gère. Les deux réa­li­sa­teurs ont tour­né pen­dant un an, de la ren­trée des classes à la remise des diplômes, l’obtention du fameux CEB consti­tuant le fil rouge de la nar­ra­tion. Au cours des semaines de « coha­bi­ta­tion », ils ont tis­sé des liens de confiance avec les enfants et l’institutrice si bien que ceux-ci oublient visi­ble­ment la pré­sence de la camé­ra ce qui confère au film une spon­ta­néi­té et une viva­ci­té réjouis­santes. La camé­ra empa­thique, jamais voyeuse, attire sans cesse notre atten­tion sur tel geste ou sur tel regard main­te­nant ain­si notre inté­rêt en éveil. Il est vrai que le tra­vail en duo, comme le disent les réa­li­sa­teurs, a per­mis de faire une « cap­ta­tion du vécu de cette classe avec deux regards » et « de cou­vrir beau­coup mieux le champ de ce huis clos sco­laire, d’être plus atten­tifs. »2

Enfants du hasard est un docu­men­taire sans voix off ce qui n’est pas ano­din. Non seule­ment les réa­li­sa­teurs ne nous assènent pas une véri­té, mais ils ont exclu aus­si les inter­views pour nous plon­ger dans l’expérience et le vécu de la classe : plans d’élèves ou de leur ins­ti­tu­trice en situa­tion, courts échanges entre tous ces pro­ta­go­nistes, silences, rires. Toute la force du film réside dans sa capa­ci­té à faire jaillir des ques­tions de l’image ou du son et à nous mettre dans une posi­tion active qui nous pousse à réflé­chir. La péda­go­gie me semble au cœur même du film et pour­tant aucun dis­cours sur la péda­go­gie n’y est tenu. Nous ne savons pas ce que l’enseignante pense ni com­ment elle pré­pare ses cours ou quel-le‑s péda­gogues elle a lu-e‑s. Nous la voyons à l’œuvre : bien­veillante, res­pec­tueuse des enfants et de leurs parents, sti­mu­lante aus­si quand elle pose des ques­tions. Quant aux enfants, l’intérêt se lit dans leurs yeux comme aus­si la fatigue ou même l’ennui par moments (il arrive qu’un élève bâille). Mais le plus frap­pant c’est cer­tai­ne­ment l’impression de bien-être qui émane de cette petite com­mu­nau­té. D’ailleurs, de manière géné­rale, le film ins­pire une sorte de séré­ni­té et d’harmonie per­cep­tibles dès les pre­mières images du film quand la camé­ra nous montre en vue aérienne le site de Che­ratte avec ses bois, ses forêts et ses construc­tions indus­trielles qui res­semblent à des châ­teaux aban­don­nés. Un décor pai­sible dans lequel évo­luent des enfants et des adultes déten­dus. Et on se dit que c’est trop calme, trop beau pour être vrai ! Quoi pas de ten­sions dans cette classe, pas d’énervement, pas de geste dépla­cé, pas de remarques déso­bli­geantes, aucune vio­lence même sym­bo­lique ? Dans ce petit monde pro­té­gé, les enfants ne seraient ni auteur-e‑s ni vic­times de mal­veillance, de har­cè­le­ment ? N’est-ce pas une vision de l’école par trop idéa­li­sée ? Les réa­li­sa­teurs ont-ils cen­su­ré des séquences ? Ils s’en défendent en tout cas et je les crois volontiers.

En effet, Enfants du hasard relate une expé­rience unique enra­ci­née dans une his­toire toute sin­gu­lière. D’abord, à l’exception de trois élèves, tous et toutes sont d’origine turque et de confes­sion musul­mane, l’unique petit bel­go-belge s’étant par­fai­te­ment inté­gré dans le groupe. Nous sommes là face à une classe socia­le­ment et cultu­rel­le­ment homo­gène. Il appa­rait que cette appar­te­nance com­mune et cette his­toire fami­liale par­ta­gée tendent à ren­for­cer une conver­gence d’attitudes sus­cep­tible de pré­ve­nir les conflits. Ensuite, la per­son­na­li­té excep­tion­nelle de l’institutrice contri­bue sans aucun doute au cli­mat de la classe. Elle pos­sède une solide expé­rience grâce à sa longue car­rière qui lui a d’ailleurs fait connaitre les parents de ses élèves avec qui elle entre­tient des rela­tions cha­leu­reuses. Alliant tout à la fois auto­ri­té, empa­thie et plai­sir dans l’exercice de son métier, elle met un point d’honneur à ne pas émettre de juge­ment sur les pra­tiques ou repré­sen­ta­tions de ses élèves, mais pose des ques­tions qui doivent les ame­ner à réflé­chir. Ain­si quand le thème du voile est abor­dé et que les filles affirment qu’elles le por­te­ront, l’institutrice se borne à deman­der pour­quoi elles veulent le por­ter et si ce sera leur choix. Enfin, la pré­sence de l’équipe du film et l’attitude des réa­li­sa­teurs ont sans doute éga­le­ment contri­bué à faire de cette classe un vrai groupe. Thier­ry Michel et Pas­cale Col­son disent qu’ils « se sont inté­grés très rapi­de­ment dans la classe et après deux jours de tour­nage, les enfants étaient super-heu­reux de les voir reve­nir et deman­daient tout le temps où ils étaient ». Ensuite, ils ajoutent cette phrase révé­la­trice : « ils sont conscients qu’on est là et que ce qu’ils vont dire a une valeur ». À cet égard on peut dire que le film lui aus­si fait par­tie du pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion des enfants et de leur famille mené par l’institutrice dans le cadre scolaire.

Pour ne pas être démons­tra­tif, le film n’en est pas moins d’une grande richesse par ses thé­ma­tiques : l’immigration, l’intégration, les conte­nus d’enseignement, l’orientation des élèves. Loin d’être fer­mée sur elle-même, l’école est per­méable à l’actualité et même si l’examen final mobi­lise beau­coup d’énergie, le monde exté­rieur fait irrup­tion à plu­sieurs reprises dans la classe lors des atten­tats de Bruxelles, par exemple, ou lors du sui­cide d’une jeune fille. Tout au long du mon­tage, s’insèrent des séquences où les élèves s’expriment sur divers sujets : l’amour, la famille, les pro­jets pro­fes­sion­nels. Tant les filles que les gar­çons sont pré­sent-e‑s à l’écran. Il me semble d’ailleurs que si les filles sont des pro­ta­go­nistes actives, cela tient à elles, mais aus­si aux cinéastes qui les rendent visibles : elles parlent, jouent au foot, évo­luent dans la rue.

Le film de Thier­ry Michel et Pas­cal Col­son, parce qu’il décrit une situa­tion sin­gu­lière, ne peut et d’ailleurs ne pré­tend pas consti­tuer un modèle de réus­site appli­cable ailleurs. Ce qui se passe à Che­ratte dif­fère de ce qui se passe dans une ville de pro­vince ou dans une ban­lieue bruxel­loise. En revanche, et c’est là que le film inter­pelle toute per­sonne concer­née par l’enseignement, il démontre de manière magis­trale que non seule­ment la réus­site des élèves, mais peut-être sur­tout leur bien-être à l’école, leur plai­sir et leur désir ne sont pas liés à une péda­go­gie spé­ci­fique plus per­for­mante que les autres ni à une struc­ture nou­velle qui pro­po­se­rait une alter­na­tive à l’école tra­di­tion­nelle, mais à ce que l’on pour­rait nom­mer une péda­go­gie de l’empowerment. En res­pec­tant les élèves, en les recon­nais­sant comme des êtres dignes d’intérêt, en s’abstenant de les juger sans pour cela s’interdire de leur poser des ques­tions, l’institutrice leur donne de la fier­té, y com­pris celle d’avoir des parents ou des grands-parents qui ont tra­vaillé et souf­fert dans les char­bon­nages. Un des moments forts du film nous montre les enfants coif­fés de casques en train de visi­ter la mine d’où autre­fois leurs aïeuls extra­yaient le char­bon. L’institutrice rend aux enfants une his­toire que la géné­ra­tion de leurs parents a peut-être occul­tée ; elle les encou­rage à inter­ro­ger leurs familles sur les rai­sons de l’immigration, sur les condi­tions de vie et de tra­vail des femmes et des hommes, valo­ri­sant du même coup la parole des ancêtres. Ce fai­sant, elle leur donne des outils pour se situer, com­prendre d’où ils et elles viennent et donc les amène à se for­ger une iden­ti­té et à se pro­je­ter dans l’avenir. Filles et gar­çons acquièrent ain­si tout sim­ple­ment du pou­voir sur leur vie.

  1. Mar­ker cité par G. Gau­thier, Chris Mar­ker écri­vain mul­ti­mé­dia ou Voyage à tra­vers les médias, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 94.
  2. Inter­view de Thier­ry Michel, Pas­cal Col­son, Michel Duprez et Chris­tine Pireaux dans le dos­sier de presse.