En Iran, un régime en sursis ?
Après plus d’un mois de guerre, le Moyen-Orient est plongé dans une reconfiguration inédite. Les attaques menées par Israël et les États-Unis et les répliques de la République islamique d’Iran ont modifié en profondeur les rapports de force. Suite au blocage du détroit d’Ormuz – artère vitale pour l’économie mondiale – les impacts du conflit […]
Après plus d’un mois de guerre, le Moyen-Orient est plongé dans une reconfiguration inédite. Les attaques menées par Israël et les États-Unis et les répliques de la République islamique d’Iran ont modifié en profondeur les rapports de force. Suite au blocage du détroit d’Ormuz – artère vitale pour l’économie mondiale – les impacts du conflit se font ressentir sur l’ensemble de la planète. Les questions demeurent quant à la suite du conflit et son issue. Néanmoins, des éléments aidant à comprendre les possibles évolutions des acteurs régionaux commencent à se rassembler. Parmi eux, le devenir de la République islamique est un enjeu fondamental.
Un régime qui considère avoir gagné la guerre…
Plus d’un mois après le déclenchement des hostilités, Téhéran semble avoir stabilisé sa doctrine face à la pression militaire. Contrairement aux espoirs de changement de régime caressés par certains cercles aux États-Unis et en Israël, le pouvoir iranien est parvenu à se maintenir malgré la disparition de plusieurs de ses figures décisionnelles dont la principale est Ali Khamenei, Guide de la révolution. Face aux chocs des attaques, les forces de sécurité des Gardiens de la révolution ont adapté leurs dispositifs pour protéger les centres de pouvoir vitaux. L’appareil militaire iranien a absorbé l’impact et réorganisé ses lignes de défense via une décentralisation assurant les répliques. En outre, la quasi-fermeture du détroit d’Ormuz et les frappes contre les infrastructures énergétiques du Golfe sont apparues comme de nouveaux leviers d’actions à la disposition du régime.
Cependant, même si le régime iranien a survécu et proclame sa « victoire » sur les États-Unis à la suite d’un accord sur de nouvelles négociations, son affaiblissement est certain. Le conflit de mars-avril 2026 transforme l’Iran. Les reconfigurations à l’œuvre, tant à l’intérieur du pouvoir que vis-à-vis de l’extérieur, donnent de nouvelles impulsions dans un pays déjà ébranlé ces dernières années par la pandémie du Covid-19 et par deux grands moments de contestations qu’ont été les manifestations liées au mouvement Femme, vie, liberté du second semestre 2022 et au soulèvement de fin décembre 2025/janvier 2026.
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… et qui reconfigure son pouvoir interne
Un premier élément important concernant l’évolution de l’Iran est la reconfiguration en cours du régime en place. La mort du Guide de la révolution, Ali Khamenei, le 28 février, suivie de celles de plusieurs dirigeants iraniens, a ébranlé le système sans le renverser. Depuis le début du conflit, la République islamique s’est efforcée de se présenter comme capable d’absorber les pressions extérieures tout en préservant la continuité de ses institutions. Ses dirigeants ont insisté sur le remplacement rapide des hauts responsables, le maintien des fonctions des structures étatiques et la capacité de riposter sur de multiples fronts. Le renouvèlement du régime s’est réalisé autour d’un noyau plus radical, celui de la figure de Mojtaba Khamenei, longtemps puissant personnage dans l’ombre de son père. À ses côtés, ce sont des personnalités issues des Gardiens de la révolution de la première génération active durant le conflit Iran-Irak des années 1980 qui ont remplacé les autorités militaires éliminées. À l’image d’Ahmad Vahidi, de Mohammad Bagher Zolghadr ou encore de Mohsen Rezaï, ces nouveaux dirigeants ont une longue expérience au sein du Corps des gardiens. La manière dont le conflit est guidé par le gouvernement israélien ou par l’incohérence de l’administration Trump, renforce d’ailleurs probablement l’idée que les négociations avec les rivaux étrangers sont des impasses. En n’ayant pas défini son objectif d’une manière qui résonne au-delà des objectifs militaires immédiats, l’administration Trump finit par renforcer l’idée, au sein du régime iranien, que les périodes de paix ne sont que des pauses avant la reprise de nouvelles opérations militaires.
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Mais, plus encore, la nouvelle ligne impulsée par les Gardiens de la révolution peut se retrouver en phase avec la ligne dure de la jeune génération, intransigeante tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Iran. La République islamique s’appuie d’ailleurs depuis longtemps sur l’affirmation que la pression extérieure ne vise pas la réforme, les droits ou la stabilité régionale, mais le pouvoir, le contrôle et la coercition. Avec le conflit, la « patience stratégique » qui a longtemps été la ligne imposée par Ali Khamenei a plus que probablement vécu. Entre traumatisme historique et résilience asymétrique, cette nouvelle ligne dure pourrait refuser les compromis et parier sur l’épuisement de ses adversaires. Pendant des années, les franges plus jeunes et plus dures des Gardiens de la révolution ont soutenu que les réponses calibrées du régime face aux attaques d’Israël et aux États-Unis – comme celles ayant tué Qassem Soleimani en Irak en janvier 2020 – étaient perçues à Tel-Aviv comme de l’hésitation, et non de la retenue.

Après la guerre de juin 2025, ce basculement interne est devenu visible : une cohorte plus dure et opérationnellement assertive est apparue, convaincue que la dissuasion avait été érodée, sinon carrément démantelée. À leurs yeux, la « patience » n’empêchait pas l’escalade – elle la rendait possible. Le ciblage par Israël de figures de premier plan, culminant avec Khamenei et Larijani, a désormais supprimé les derniers freins politiques à cette pensée. Ce qui reste est une couche de commandement qui voit l’escalade, non pas comme un risque, mais comme un rééquilibrage nécessaire. De leur point de vue, c’est une fenêtre stratégique rare : rebâtir la dissuasion de manière décisive, restaurer la crédibilité, et clore le chapitre des années d’hésitation perçue. Au sein des Gardiens de la révolution, nombreux étaient les radicaux qui attendaient depuis longtemps cette reconfiguration et se préparaient à ce type de confrontation. Alors que, durant les premières semaines du conflit, le régime s’est engagé à défendre sa survie. La prolongation de la guerre au-delà de ce qu’en imaginait l’administration Trump offre à ce cercle dur l’occasion de profiter de l’opportunité de l’enlisement.
Le levier inédit du contrôle du détroit d’Ormuz
Dans ce cadre, le régime a tenté de gérer le conflit en deux temps. Le premier, qui suit le début des opérations militaires israélo-américaines, a été celui visant à assurer la survie du régime. En apparence, la légalité du système a été assurée par la nomination, selon les règles, du nouveau Guide de la révolution. Le deuxième a été de maintenir le choc face à la pression des attaques et assurer des répliques visant à l’enlisement des États-Unis. Face à la volonté de l’administration Trump d’obtenir une opération de courte durée, l’objectif du pouvoir iranien a été de faire jouer l’attrition et l’élévation de la riposte. En visant notamment les pays du Golfe, partenaires des États-Unis, Téhéran a fait jouer la pression à divers niveaux pour forcer au retrait forcé américain.
Le contrôle du détroit d’Ormuz est un élément emblématique de cette logique d’engagement. L’Iran a imposé des restrictions importantes au transit par le détroit d’Ormuz. Cette action témoigne de l’influence considérable de l’Iran sur l’économie internationale. Si cette influence permet à l’Iran d’utiliser le détroit comme un outil de dissuasion dans le cadre d’un conflit, ce contrôle permet aussi à Téhéran de repenser sa place stratégique à moyen terme. Même si le contrôle effectif du détroit pourrait faire l’objet d’adaptation dans le cadre de futures négociations, le statut même du détroit a changé de facto. Le pouvoir iranien est ainsi en train d’organiser un nouveau régime juridique organisant cette nouvelle configuration. Un projet de loi relatif aux « dispositions de sécurité du détroit », en débat au sein du Parlement iranien, prévoit des mesures accordant à l’Iran un contrôle accru sur le détroit, notamment en matière de sécurité de la navigation maritime, d’accords financiers et de règlementation des péages, d’exercice de la souveraineté iranienne et de coopération avec Oman. Après la guerre, l’Iran tentera probablement de réintégrer l’économie internationale en concluant un accord discret, mais crucial avec presque tous les pays : un passage sécurisé à travers le détroit d’Ormuz en échange de la reconnaissance du nouveau cadre iranien et du paiement d’une compensation financière.
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Cependant, si le régime iranien considère que le rapport de force actuel face à Israël et aux États-Unis ne lui est pas complètement défavorable, il se retrouve dans une situation d’affaiblissement socioéconomique certain. Les destructions d’infrastructures stratégiques et civiles, le cout de la guerre, les impacts de celle-ci sur la population, ont une répercussion importante sur un pays déjà miné par une situation économique plus que difficile. L’ampleur de la reconstruction dans un climat économique contraint par les divers embargos est une épée de Damoclès sur le régime à moyen terme.
L’économie, talon d’Achille du régime iranien
Depuis 2023, la situation socioéconomique en Iran ne cesse de se dégrader. Le produit intérieur brut par habitant de l’Iran est passé de plus de 8.000 dollars américains en 2012 à environ 5.000 dollars en 2024, reflétant une érosion prolongée du niveau de vie. Face aux déstabilisations économiques, dues aux sanctions et à la mauvaise gouvernance publique, la précarité a augmenté. En 2023, environ 36,3 % de la population iranienne (soit près de 32,7 millions de personnes) vivait sous le seuil de pauvreté international des pays à revenu intermédiaire supérieur, fixé à 8,30 dollars par jour. Selon les simulations du Programme des Nations Unies pour le développement, entre 3,5 et 4,1 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer sous ce seuil en raison du conflit, ce qui pourrait porter le taux de pauvreté à 41%. Le cout de la reconstruction est d’ailleurs particulièrement élevé. Plus de 125.000 bâtiments résidentiels et civils, dont 339 établissements de santé, 32 universités et 857 écoles, auraient directement détruit par les frappes militaires. Plus de 20.000 unités industrielles ont aussi subi des dégâts importants, notamment dans le secteur stratégique de l’acier essentiel pour la reconstruction. Selon certaines estimations, la guerre a déjà causé plus de 300 milliards de dollars de dégâts aux seules infrastructures civiles, sans compter les installations militaires. Avec la contrainte de lourdes sanctions internationales, le pays pourrait ne pas se relever économiquement avant de nombreuses années.
Le véritable test réside pour la nouvelle direction du pays dès lors dans ce qui vient après le conflit. Pour l’instant, l’attention se porte sur des échéances à court terme : frappes, représailles, maitrise de l’escalade, ouverture aux négociations. Mais la stabilité future de l’Iran sera façonnée par un horizon bien plus long, s’étalant sur des années et non des semaines. À moins d’un accord diplomatique prévoyant un allègement substantiel des sanctions, l’Iran se retrouvera dans un contexte d’après-guerre marqué par de fortes pressions socioéconomiques. Le régime a passé des années à mettre en place des mécanismes de contournement pour assurer la résilience des secteurs critiques grâce à la vente illicite de pétrole, aux réseaux de contournement des sanctions et aux chaines d’approvisionnement conçues pour absorber les chocs externes. Cependant, les difficultés économiques à venir seront fortement influencées par les dégâts considérables causés par la guerre et par l’exposition de l’Iran aux conséquences d’une escalade du conflit.
À moyen terme, dans la séquence postconflit, le nouveau pouvoir pourrait donc être poussé à agir encore plus violemment contre sa population, dont la base du mécontentement ne cesserait de grandir.
L’ampleur des dommages économiques, le fardeau de la reconstruction (y compris la sécurité alimentaire et hydrique) et la question de savoir si l’Iran peut encore accéder à l’écosystème financier régional qui l’a aidé à absorber la pression des sanctions sont des éléments déterminations pour l’avenir à moyen terme. Les Gardiens de la révolution sont au centre de ces enjeux. Ces derniers sont un système économique profondément implanté au cœur de l’Iran. La survie du régime est liée, non seulement à l’idéologie, mais aussi à des intérêts économiques ancrés — des réseaux s’étendant à l’énergie, la logistique et le commerce de l’ère des sanctions. Le nouveau pouvoir peut parvenir à maintenir les choses ensemble. Un scénario possible est aussi celui de nouvelles divisions quant aux choix à opérer, qui voient le pouvoir se fracturer sous la contrainte. En effet, les moteurs de la cohésion de l’élite sont plus complexes et plus profondément ancrés que la seule loyauté idéologique, et le contexte d’après-guerre pourrait faire émerger de nouveaux axes de concurrences et de rivalités entre les différents centres de pouvoir du système iranien.

En conséquence des contraintes de la reconstruction et des choix opérés, la population pourrait réagir à nouveau par des séquences de contestations violentes. Avec un taux d’inflation affichant une moyenne de 35% depuis 2020, une incapacité à intégrer les nouveaux entrants dans le marché du travail et une économie informelle de plus de 39%, le contexte social en Iran est marqué par un quotidien ardu. En outre, l’insatisfaction et la colère politique des Iraniennes et des Iraniens à l’encontre du régime entretiennent la défiance et la volonté d’un « autre chose ».
Une enquête sociétale menée en 2023 a ainsi montré que l’opinion publique iranienne est massivement favorable à un changement, avec montée en puissance de l’idée, principalement auprès des jeunes de moins de 29 ans, que le système est « non réformable ». Le resserrement de la base du régime sur un noyau dur et radical, qui l’éloigne aussi de la base sociale prorégime, représente un autre élément fragilisant le pouvoir en place. Pour une partie de l’élite, dès lors, préserver le régime ne se résume pas à défendre un projet idéologique, mais bien à protéger l’accès à la richesse, au clientélisme et aux privilèges commerciaux. À moyen terme, dans la séquence postconflit, le nouveau pouvoir pourrait donc être poussé à agir encore plus violemment contre sa population, dont la base du mécontentement ne cesserait de grandir.
Un régime en sursis à moyen terme ?
Lorsque l’on perturbe des systèmes complexes, ils ont tendance à suivre des schémas non linéaires. Dans un premier temps, le choc est absorbé. Par la suite, il est difficile de revenir à l’état initial, le système s’étant reconfiguré par rapport au choc. Une reconstruction se réalise donc à partir d’une nouvelle réalité. Cette situation s’applique à l’Iran postconflit.
Certes, la guerre a permis au régime iranien d’élargir son champ d’action. Les marchés mondiaux de l’énergie, la sécurité maritime et la stabilité économique sont désormais intégrés dans la stratégie de dissuasion de Téhéran. En liant un conflit local à des conséquences mondiales, l’Iran accroit le cout d’une action militaire contre lui. Cependant, ce nouveau champ d’action et l’intransigeance d’une partie du cœur du pouvoir contiennent des effets boomerang réels, isolant l’Iran dans son environnement proche et suscitant de nombreux ressentiments, principalement des pays du Golfe.
La guerre toujours en cours entre les États-Unis, Israël et l’Iran, empêche de donner des indications claires quant à l’avenir. Néanmoins, ces tendances lourdes joueront un rôle dans le postconflit et dans la manière dont le régime iranien cherchera son nouvel équilibre. Le pari est clair : la résilience de la République islamique, habituée à l’économie de résistance et au sacrifice, surpasserait la résilience du bloc occidental et la stabilité des pétromonarchies voisines face à un conflit long perturbant profondément l’économie globale. Pour les dirigeants iraniens, le risque d’un conflit long reste préférable au cout politique et existentiel d’une capitulation totale. Tout cela au détriment de l’avenir de sa propre population.