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Désolation

Blog - Débat autour de l’article « Frontières, souverainisme et vacuité » par François Gemenne

novembre 2016

La réponse de Fran­çois Gemenne à Gré­go­ry Mau­zé au sujet de l’ar­ticle “Fron­tières, sou­ve­rai­nisme et vacui­té” paru dans le numé­ro 4/2016.

La réponse que Gré­go­ry Mau­zé a adres­sée à mon article m’a pro­fon­dé­ment attristé. 

Je le remer­cie d’abord d’avoir bien vou­lu prendre la peine de lire ce que j’avais écrit, avant d’y réflé­chir et d’y réagir. 

Que disais-je dans mon article ? Que les gou­ver­ne­ments de gauche, en Europe, avaient sou­vent été inca­pables d’apporter une réponse digne à ce que l’on appelle la « crise des réfu­giés ». Que cer­taines voix, à droite, avaient au contraire consti­tué des bous­soles morales pour une Europe en per­di­tion face à cette crise. Et qu’à l’inverse, je m’inquiétais de la résur­gence, à gauche, d’un sou­ve­rai­nisme protectionniste.

Je n’ai jamais pré­ten­du que le salut des migrants et des réfu­giés se trouve dans la droite conser­va­trice ou libé­rale. Je dis sim­ple­ment qu’il se trouve, à droite, des voix pro­gres­sistes qui peuvent s’allier à celles qui militent pour une plus grande ouver­ture des fron­tières. Ange­la Mer­kel fait par­tie de celles-là. Je dis aus­si que l’axe des abs­cisses gauche-droite n’est plus le seul per­ti­nent pour lire les réponses à la ques­tion des migra­tions, et qu’à cet axe il faut ajou­ter celui des ordon­nées, qui va du sou­ve­rai­nisme à l’universalisme. Et que cette lec­ture du champ poli­tique per­met de construire des alliances, a prio­ri contre nature, qui trans­cendent les tra­di­tion­nelles oppo­si­tions pour appor­ter des réponses dignes, prag­ma­tiques et pro­gres­sistes aux défis des migrations.

Gré­go­ry Mau­zé semble vou­loir tra­cer une fron­tière nette entre les « gen­tils » alter­mon­dia­listes et les « méchants » défen­seurs de la mon­dia­li­sa­tion, qui ne pour­raient pas faire cause com­mune. Je pense quant à moi que ces deux camps sont déri­soires face à l’ampleur de la tra­gé­die, qui impose de pou­voir dépas­ser ces cli­vages traditionnels.

Depuis long­temps, et notam­ment à la suite des tra­vaux de recherche menés au sein du pro­jet MOBGLOB, j’affirme que l’ouverture des fron­tières consti­tue la réponse la plus réa­liste et la plus prag­ma­tique aux enjeux des migra­tions contem­po­raines. Je conçois volon­tiers que c’est une pro­po­si­tion qui puisse faire débat. Je pense d’ailleurs que la simple mise en débat de cette pro­po­si­tion serait un grand pas en avant dans le débat public. 

Une stra­té­gie de faci­li­té, pour dis­qua­li­fier une posi­tion, consiste à essayer de dis­qua­li­fier son auteur. C’est ain­si que je reçois presque quo­ti­dien­ne­ment des mes­sages d’injures et de menaces qui me taxent de dan­ge­reux idéo­logue gau­chiste ou d’immigrationniste for­ce­né. Ils sont sou­vent ano­nymes, et je les méprise. Il m’est beau­coup plus dou­lou­reux, en revanche, d’être décrit par un col­lègue comme un myope libé­ral, un sup­pôt du néo-libé­ra­lisme qui serait un allié objec­tif de l’extrême droite.

À part expri­mer ma déso­la­tion, je ne sais trop que dire. L’année 2016 sera la plus meur­trière pour les migrants et les réfu­giés. À l’heure d’écrire ces lignes, plus de 4.200 per­sonnes ont péri cette année en Médi­ter­ra­née, en se heur­tant aux fron­tières exté­rieures de l’Europe. Et nous, cher­cheurs, en sommes tou­jours à essayer de nous dis­qua­li­fier mutuel­le­ment, comme si nous étions dans un bac à sable. 

Je refuse d’entrer dans cette logique de l’invective, et conti­nue­rai à tra­vailler avec ceux qui essaient de faire bou­ger un peu les lignes, quel que soit leur camp ou leur obé­dience idéo­lo­gique. Y com­pris les patrons. Y com­pris les libé­raux ou les conser­va­teurs. Y com­pris les mon­dia­listes libre-échan­gistes. C’est tout ce que je peux répondre à Gré­go­ry Mauzé.

Je me sou­viens d’une époque, pas si loin­taine, où le qua­li­fi­ca­tif de pro­fes­seur (que je ne suis pas, du reste) n’était pas uti­li­sé iro­ni­que­ment comme une moque­rie. Cette époque est hélas révo­lue, et j’ai du mal à m’y résoudre. Demain, Donald Trump sera pré­sident des États-Unis. Et pen­dant ce temps, les nau­frages en Médi­ter­ra­née continuent.

François Gemenne


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