“Désirer la violence” : l’essai qui détricote la pop culture et ses représentations
Profitant du récent passage au format poche, Aline Andrianne, romaniste et membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle vous propose une analyse critique du livre Désirer la violence de Chloé Thibaud. Comment les violences sexistes et sexuelles se sont-elles immiscées dans nos imaginaires au travers des films et des séries ? Une plongée dans […]
Profitant du récent passage au format poche, Aline Andrianne, romaniste et membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle vous propose une analyse critique du livre Désirer la violence de Chloé Thibaud. Comment les violences sexistes et sexuelles se sont-elles immiscées dans nos imaginaires au travers des films et des séries ? Une plongée dans la pop culture et de ses productions populaires, mais souvent problématiques.
Une question brulante
C’est par sérendipité que je me suis retrouvée avec ce livre entre les mains, et là, choc du titre : Désirer la violence. Cet intitulé comme une claque qui questionne intimement son rapport à l’autre. Suis-je désireuse d’une certaine violence ? Pour la jeune femme que je suis, relationnant dans ce monde contemporain, active sexuellement et sans engagement conjugal, ce titre faisait à tout le moins écho à des expériences, des rencontres qui se sont plus ou moins bien passées, des demandes auxquelles je n’ai pas su dire non… Oui, ce titre parle bien de moi, de nous en tant qu’individues interagissant en société.
Bien que je ne sois pas sadomaso – ou que, comme beaucoup d’autres, je m’en défende –, je ne peux nier également une part de fantasme et de tolérance (ou de soumission ?) face à certaines pratiques relationnelles et sexuelles malaisantes du point de vue de la contrainte et de la violence symbolique dont elles font preuve. Mais alors, si ces pratiques me semblent nocives, voire dangereuses, à tout le moins sur un plan psychologique, pourquoi les acceptè-je ? Pourquoi me conformer à certains jeux, tolérer certains propos ou comportements qui me mettent, moi, femme, en position d’infériorité par rapport à mon partenaire ? Sur l’autre versant de cette montagne de question, on peut se demander comment et pourquoi les hommes se sont mis à adopter certaines stratégies de séduction problématiques voire toxiques ?

C’est l’enjeu de l’analyse de ce livre, écrit par la journaliste indépendante Chloé Thibaud, que de comprendre l’influence des productions audiovisuelles sur notre manière d’appréhender les relations amoureuses. Prenant la suite des études des « effets des scènes de violence au cinéma et à la télévision » sur son public, notamment adolescent, l’autrice se « propose de déplacer une partie de leurs questionnements [André Glucksmann, Constantin Mattheos] – nécessaires et édifiants – pour les appliquer au champ des relations affectives et sexuelles. Si certains chercheurs ont émis l’hypothèse que la violence du cinéma et de la télévision pouvait agir sur “le sens des valeurs” et la “conception du monde” des adolescents, j’affirme que la violence de genre et ce que je nomme les ‘violences amoureuses’ doivent être incluses dans la réflexion. » (p.14 – 15)
Nous a‑t-on appris à désirer la violence ?
C’est avec ce projet fort que l’autrice commence par revenir sur l’étymologie des expressions « violence » et « violences amoureuses » pour bien assoir sa réflexion. Elle tisse ensuite une toile de fond entremêlant les grands noms du pan de la sociologie s’intéressant à l’influence des fictions (et par là même de la télévision/du cinéma) sur les horizons d’attente de ses spectateur·rices. L’autrice s’attache ainsi à décortiquer nombre de films, séries cultes dans notre espace occidental, mettant en scène des relations « amoureuses », pour les faire (ré)apparaitre comme violentes psychologiquement ou/et physiquement. Son argumentaire est convainquant : si on a pu prouver une influence de la télévision sur la violence des jeunes, ne serait-ce que par des effets de désinhibition face aux actes violents, d’attraction/fascination qu’exerce la violence et de généralisation de ces réactions/comportements à des situations futures (p.16 – 17), alors comment ne pas concevoir que notre manière de représenter les relations amoureuses n’influe pas sur notre manière de les vivre ?
Ainsi, de Kill Bill à Love actually, du Disney Hercule à la série Gossip Girl, Chloé Thibaud brasse large pour nous prouver l’omniprésence de mises en scène problématiques des rapports hommes-femmes dans les fictions audiovisuelles qui ont jalonné son enfance et sa vie de jeune adulte, qui circulent sur nos écrans à tous et toutes, qui assiègent notre imagination. Par exemple, elle ne compte plus le nombre de films reprenant le trope du « non mais oui » où les dénégations répétées d’une femme, parfois l’héroïne, ne sont qu’une façade masquant son « trouble intérieur » et n’attendant que… un homme « entreprenant » pour faire passer le non à oui, légitimant en sous-texte une culture du viol où l’homme n’a qu’à se servir du corps des femmes. Cette démonstration pourrait être hasardeuse si elle n’était pas étayée par un nombre incalculable d’exemples. Ce cliché est même présent dans les comédies romantiques destinées justement aux (jeunes) femmes, et produites en grande majorité par… des hommes.

Scène tirée de la série à succès des années 2000 “Gossip Girl”.
Pour parvenir à cette démonstration qui pousse chaque lecteur·rice à la réflexion individuelle sur les images qui ont marqué leur propre imaginaire relationnel, érotique et sexuel, Chloé Thibaud articule habilement analyses théoriques, études sociologiques et exemples cinématographiques. « [S]a démarche de travail a notamment consisté en deux points : donner une interprétation féministe des œuvres qu’[elle a] sélectionnées et observer comment [s]a propre perspective a évolué. » (p.18) Dans cet ouvrage, tissé par le fil d’une narration personnelle, l’autrice n’appelle pas au « boycott » ou à la « cancellation » d’œuvres, d’acteurs ou de producteurs, mais cherche à « créer un espace nouveau de réflexion » à partir de sa propre histoire et sensibilité.
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Une construction éclairante portée par une narration intimiste
L’essai se construit en quatre parties richement illustrées de références – et rassurez-vous, chaque film ou série évoqué voit son speech brièvement résumé avant toute analyse, ce qui permet de facilement (re)situer les œuvres commentées – et pointe du doigt l’ensemble de l’appareil cinématographique comme relevant du problème : certains dialogues, certaines histoires (entre autres celle de N’oublie jamais), certains acteurs (le cas Depardieu y est largement traité, et n’est pas sans rappeler l’actualité bruellienne actuelle), certains producteurs (doit-on vraiment en nommer ?), certaines campagnes marketings…
L’autrice progresse autour de quatre thématiques : ce(ux) qui nous amuse(nt) ; ce(ux) qui nous manipule(nt) ; ce(ux) qui nous tue(nt) ; vengeance, nom féminin. Chloé Thibaud procède doucement en commençant par décrypter tous ces comportements abusifs normalisés par les écrans, du « coup du popcorn » au « baiser volé ». Et l’on ne peut dénier : Indinia Jones ou James Bond ont des comportements d’agresseurs sexuels et sont pourtant célébrés parmi les plus grandes figures de fiction contemporaine (et si vous n’en aviez pas encore pris conscience, cette lecture vous sera d’autant plus utile). Ces « mauvais » comportements favorisés par la culture mainstream ne visent pas que les hommes, en effet, l’autrice pointe du doigt la « gifle érotisée » d’une femme envers son (futur) partenaire. Nous avons tous en tête des grandes scènes où une héroïne, à bout de patience et d’arguments, finit par gifler son compagnon, et parfois nous applaudissons même intérieurement ce geste qui, dans un cadre privé, serait beaucoup moins glamour (pour ne pas nommer une forme de violence conjugale).

Scène tirée du film “N’oublie jamais” (2004) avec Rachel McAdams et Ryan Gosling.
Dans une deuxième partie, elle explore les productions illustrant des violences psychologiques en revenant sur la figure de Chuck Bass (Gossip Girl) ou Christian Grey (Cinquante nuances de Grey) – dont les œuvres légitiment la « goujaterie » par une blessure d’enfance –, sur le trope du vampire – ou comment être vue comme une proie est érotisée –, ou pire encore celle de « l’expert en séduction » tel que Hitch (Hitch : expert en séduction) – figure éminemment misogyne venant renforcer certaines thèses masculinistes extrêmes. Dans ces productions, la femme est souvent l’objet du désir, rarement le sujet, et pour sa « conquête » les hommes peuvent user de toutes les stratégies, celle du bad boy à celle du nice guy, celle du chantage affectif à celle de la menace, avec un succès toujours garanti.
Dans une troisième partie, elle s’attaque aux violences physiques, conjugales, aux viols, meurtres et féminicides. Commençant par rappeler les chiffres officiels les recensant – des chiffres en hausse ! –, Chloé Thiaud nous rappelle habilement à la réalité des effets collatéraux avant de s’atteler à analyser de quelle manière la fiction s’empare de ces sujets et les met en scène. Elle fait ainsi remarquer que la gifle, cette fois-ci donnée par un homme à une femme, sert souvent de ressort pour « calmer une hystérique » en une banalisation simultanée de plusieurs stéréotypes nocifs. L’autrice analyse également longuement plusieurs représentations cinématographiques du viol – dont certaines qui ne sont pas immédiatement reconnues comme telles – qui permettent l’émergence de « fantasmes » autour de celui-ci. À nouveau, le rappel à la réalité est glaçant :
« En 2019, une enquête Ipsos sur “les Français et les représentations sur le viol et les violences sexuelles” révèle que 17% des Français·es considèrent que beaucoup de femmes qui disent “non” à une proposition sexuelle veulent en fait dire “oui” ; 18% des Français·es jugent que, lors d’une relation sexuelle, les femmes peuvent prendre du plaisir à être forcées ; 32% des Français·es pensent qu’à l’origine d’un viol, il y a un malentendu. Depuis sa création, le cinéma entretient ce malentendu. » (p.142 – 143)
Les bons exemples
Quant aux agressions sexuelles envers les hommes, présentes bien que peu représentées, elles sont souvent mises en scène de telle sorte à les rendre désirables (par exemple dans une scène de l’Arnacœur) : une belle nymphomane qui force un gentil gars qui, au fond, peut s’estimer chanceux de cette opportunité qui lui est offerte. Cependant, Chloé Thibaud note une amélioration de ce type de représentation, notamment par de plus petites productions télévisées plus en lien avec les tendances actuelles et la société. Et de citer la série de France 2 Un homme abîmé (2022) qui fait subir l’interrogatoire classique de victime de viol à un homme où l’absurdité de la question « Vous étiez habillé comment ? » frappe d’autant plus de plein fouet.
Ainsi, loin d’un réquisitoire uniquement contre les représentations audiovisuelles, l’autrice nous livre une réflexion nuancée sur les modèles relationnels proposés et montre également une vague de productions plus dénonciatrices (Thelma et Louise) ou réfléchies sur le sujet (Le Consentement). « La fiction audiovisuelle peut aussi nous apprendre à désaimer, créer du dégout, remettre de la répugnance là où l’imaginaire collectif a installé de l’attirance. » (p.167) Elle n’est d’ailleurs pas sans donner des pistes, des ouvertures. En effet, Chloé Thibaud souligne le « biais de représentation âgiste et éminemment sexiste » dans le casting des rôles féminins des productions : « Dans une grande majorité de films à succès, si deux personnages de sexe opposé sont en couple, la femme est [bien] plus jeune que l’homme. […] Le cinéma ne cesse d’indiquer, de confirmer aux hommes qu’ils “ont droit” à des femmes bien plus jeunes qu’eux. » (p.168) Représentation biaisée, qui, si elle n’a rien d’illégal, n’est peut-être pas sans lien avec l’importance de la pédocriminalité dans nos sociétés, ou autres scandales (doit-on citer l’affaire Weinstein ?).
Dans sa quatrième partie, Chloé Thibaud s’intéresse, entre autres, au mythe de la tueuse vengeresse devenue hystérique suite au traumatisme d’un viol ou de la perte d’un proche – souvent ses enfants. Ce cliché cinématographique recèle en lui-même au moins deux grands problèmes : celui de justifier la violence des femmes en la ramenant à un rôle de care (alors qu’un héros masculin peut être violent sans raison apparente) et celui d’une victime ne se laissant pas faire (faisant ainsi passer pour du consentement les réactions de sidération, dissociation…). Certaines fictions prennent le contrepied de ces clichés et, (re)vues avec un regard plus déconstruit, sont jouissives comme Jennifer Body’s qui n’avait pourtant eu que peu de succès à sa sortie.

Scène tirée du film “Jennifer’s body” avec Megan Fox.
Dans sa quatrième partie, Chloé Thibaud s’intéresse, entre autres, au mythe de la tueuse vengeresse devenue hystérique suite au traumatisme d’un viol ou de la perte d’un proche – souvent ses enfants. Ce cliché cinématographique recèle en lui-même au moins deux grands problèmes : celui de justifier la violence des femmes en la ramenant à un rôle de care (alors qu’un héros masculin peut être violent sans raison apparente) et celui d’une victime ne se laissant pas faire (faisant ainsi passer pour du consentement les réactions de sidération, dissociation…). Certaines fictions prennent le contrepied de ces clichés et, (re)vues avec un regard plus déconstruit, sont jouissives comme Jennifer Body’s qui n’avait pourtant eu que peu de succès à sa sortie.
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Dans un texte riche et intime, par son fil narratif et par les questions qu’il soulève chez ses lecteur·ices, Chloé Thibaud nous offre in fine une analyse poussée en constante interaction avec la société et les mouvements qui l’agitent (#MeToo ; #BalanceTonPorc ; …) tout en nous offrant des perspectives d’espoir, notamment avec la professionnalisation et le recours plus systématique aux « coordinateur·rices d’intimité » sur les plateaux de tournage. Et de conclure (presque) sur ces mots : « les images qui défilent sur nos écrans comptent. Elles nous façonnent. La violence, ce n’est pas du cinéma. En tout cas, ce n’est jamais que du cinéma. Le monde de la culture peut être réinventé, réenchanté. » (p.234) Un essai à lire chez Les Insolentes (2024) et récemment publié au format poche chez Points (2026).
Désirer la violence — Ce(ux) que la pop-culture nous apprend à aimer, Chloé Thibaud, aux éditions Les Insolentes (2024) et au format poche chez Points (2026), 336 pages, 8,70€