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De qu(o)i Charlie est-il le nom ?

Blog - e-Mois - Charlie Hebdo presse par Baptiste Campion

janvier 2015

« Je suis Char­lie. » Appa­ru dans l’heure qui a sui­vi l’attaque ter­ro­riste qui a déci­mé la rédac­tion de Char­lie Heb­do, le slo­gan s’est répan­du comme une traî­née de poudre. De Paris à Mar­seille, de Stock­holm à la base scien­ti­fique des îles de la Decep­tion dans l’Antarctique en pas­sant par New York, Mos­cou, Sid­ney ou Ramal­lah, des gens se sont présentés […]

e-Mois

« Je suis Char­lie. » Appa­ru dans l’heure qui a sui­vi l’attaque ter­ro­riste qui a déci­mé la rédac­tion de Char­lie Heb­do, le slo­gan s’est répan­du comme une traî­née de poudre. De Paris à Mar­seille, de Stock­holm à la base scien­ti­fique des îles de la Decep­tion dans l’Antarctique en pas­sant par New York, Mos­cou, Sid­ney ou Ramal­lah, des gens se sont pré­sen­tés comme « étant » (à moins qu’il ne faille com­prendre « sui­vant »?) Charlie. 

Ce suc­cès s’explique sans aucun doute par l’émotion et l’indignation sus­ci­tées par les atten­tats pari­siens, mais pas seule­ment. « Je suis Char­lie » n’est pas un simple bras­sard de deuil por­té par des gens affec­tés, il est aus­si bran­di comme un éten­dard, lar­ge­ment repris par les médias, diverses orga­ni­sa­tions et des dizaines de mil­liers de par­ti­cu­liers. Jusqu’à des situa­tions fran­che­ment comiques si on se réfère à la ligne édi­to­riale de l’hebdomadaire sati­rique : le slo­gan a été peu ou prou repris par les per­son­na­li­tés les plus impro­bables, de la reine d’Angleterre au Hamas, de Wall Street à Chris­tine Bou­tin. Tout le monde se devait d’«être » Char­lie, au moins le temps de la com­mu­nion. Mais à force d’agréger des gens très dif­fé­rents, le slo­gan ne serait-il fina­le­ment qu’une coquille vide ? 

« Je suis Charlie » : un symbole

D’abord, soyons clairs : en-dehors de la rédac­tion du jour­nal, per­sonne ou presque n’est Char­lie. Avec un tirage limi­té, au bord de la faillite et s’étant mis à dos bon nombre de cou­rants de pen­sée du fait de ses prises de posi­tions et cari­ca­tures, Char­lie Heb­do est loin d’être un jour­nal consen­suel. Il ne cherche d’ailleurs pas à l’être. « Être Char­lie » est une iden­ti­té sym­bo­lique, comme lorsque les contes­ta­taires de mai 68 se disaient tous Juifs alle­mands, comme lorsque le monde entier s’est sen­ti un peu amé­ri­cain le 11 sep­tembre 2001 : s’en prendre à Char­lie Heb­do, c’était quelque part s’en prendre à moi. Mais sym­bo­lique de quoi, au fond ?

Char­lie Heb­do était une cible car il s’était et on l’avait éri­gé en sym­bole : celui du jour­nal qui enten­dait ne se mettre aucune limite dans ce qu’il publiait et les manières de l’exprimer, quel que soit le thème abor­dé. « Tuer Char­lie » comme ont ten­té de le faire (lit­té­ra­le­ment) les ter­ro­ristes revien­drait à tuer la liber­té dont il jouis­sait en France. Se pro­cla­mer « Char­lie » serait donc consa­crer l’échec du pro­jet : sym­bo­li­que­ment, mal­gré les dom­mages infli­gés, Char­lie n’est pas mort puisqu’il est en chaque citoyen trop nom­breux pour être tous menacés. 

La dif­fi­cul­té, c’est qu’au-delà du sym­bole, cela ne veut pas dire grand chose. Qu’est-ce qu’implique « être Char­lie » pour des gens qui n’étaient pro­ba­ble­ment pas lec­teurs du jour­nal (si on s’en tient à ses chiffres de vente avant l’attentat)? Adhé­rer à sa ligne édi­to­riale ? Trou­ver aujourd’hui drôle un des­sin qu’on a peut-être cri­ti­qué hier ? Défendre l’expression de toutes les opi­nions, quelles qu’elles soient et qu’on soit d’accord ou non avec celles défen­dues par Char­lie ? Ou car­ré­ment « inter­dire une fois pour toutes l’expression de tous les extré­mistes et reli­gieux qui nous pour­rissent la vie » comme j’ai pu le lire dans des débats pas­sion­nés sur les réseaux sociaux entre per­sonnes arbo­rant le même « Je suis Char­lie » comme pho­to de pro­fil ? « Char­lie » serait-il mul­tiple, ou schizophrène ?

De la liberté d’expression

La gigan­tesque mani­fes­ta­tion pari­sienne du 11 jan­vier der­nier témoigne évi­dem­ment de ces ambi­guï­tés. Outre qu’on peut s’étonner ou s’amuser de voir Cabu, Wolins­ki, Charb et les autres être accla­més au son de la Mar­seillaise et se voir éle­vés au rang de saints répu­bli­cains, on peut sur­tout se deman­der ce que fai­saient des gens comme Ser­geï Lavrov, Vik­tor Orban ou Ali Bon­go (pour ne par­ler que d’eux), repré­sen­tant tous des pays par­ti­cu­liè­re­ment mal clas­sés en termes de liber­té de la presse, dans une mani­fes­ta­tion dont la défense de la liber­té d’expression était un des mots d’ordre rassembleurs. 

Si pour les uns « être Char­lie » signi­fie une authen­tique défense de la liber­té d’expression, chez d’autres il s’agit sur­tout de faire avan­cer un agen­da poli­tique qui peut aller à son encontre. Le ren­for­ce­ment des lois sécu­ri­taires et des pou­voirs des ser­vices secrets en tout genre est-il vrai­ment le meilleur moyen de défendre la liber­té d’expression ? (Et cela ne concerne pas que des dic­ta­tures loin­taines : la France a et va encore ren­for­cer son contrôle du web, alors qu’Angela Mer­kel bataille avec la cour consti­tu­tion­nelle de Karls­ruhe pour impo­ser un archi­vage exten­sif des don­nées télé­pho­niques.) Enfin, chez cer­tains, « être Char­lie » semble jus­ti­fier une authen­tique pos­ture idéo­lo­gique de rejet et d’intolérance que ne renie­rait pas l’extrême droite iden­ti­taire1, que ce soit envers l’Islam et les musul­mans dans leur ensemble, ou envers ceux qui  ne sont pas Charlie .

C’est là une des ambi­guï­tés, et non des moindres, d’un slo­gan qui divise a prio­ri le monde en deux caté­go­ries : ceux qui « sont » Char­lie et les autres. Les sus­pects, les anti-démo­crates pré­su­més. La polé­mique enfle à pro­pos des gens repre­nant le slo­gan anta­go­niste « je ne suis pas Char­lie ». Si une par­tie de ces mes­sages publiés sous cette éti­quette véhi­culent clai­re­ment de la haine ou disent que les vic­times l’avaient fina­le­ment bien méri­té, d’autres affichent leur soli­da­ri­té avec les vic­times et condamnent l’attentat tout en disant ne pas par­ta­ger la ligne édi­to­riale du jour­nal dont ils ne peuvent/veulent par consé­quent pas se reven­di­quer. Sont-ce pour autant tous des déviants à stig­ma­ti­ser ou à réédu­quer comme l’ont rap­pe­lé divers « res­pon­sables » ? Sans même par­ler du para­doxe qui consis­te­rait à inter­dire (sym­bo­li­que­ment sinon juri­di­que­ment) au nom de la liber­té d’expression les opi­nions contraires à celles prê­tées à un jour­nal qui en serait le sym­bole ultime.

Et les débats, dans tout ça ?

« Je suis Char­lie », par l’ampleur qu’il a prise en quelques jours, est assu­ré­ment un phé­no­mène social (peut-être éphé­mère). Mais ce n’est pas un mou­ve­ment : c’est une auberge espa­gnole concep­tuelle. Ce n’est pas un pro­blème quand cela donne un cadre aux expres­sions (et donc leur inclu­sion) dans l’espace social. Ça le devient clai­re­ment lorsque l’étiquette occulte les débats de fond et, à ce titre, tue tout débat. Le dan­ger ne réside pas tant dans l’existence de gens reje­tant « Char­lie » (fût-ce avec des inten­tions tota­li­taires mépri­sables, comme on en a vu), mais dans la croyance que tous les « Char­lie » du monde seraient d’accord entre eux sur tout et auraient un com­bat com­mun à mener contre « les autres ». 

Après le temps de l’émotion, le débat doit reprendre. Nous avons (presque) tous été Char­lie quelques jours, mais rede­ve­nons avant tout nous-mêmes pour y défendre cha­cun nos concep­tions de la socié­té, de manière ouverte et trans­pa­rente. Ne trans­for­mons pas Char­lie Heb­do en ins­ti­tu­tion fos­si­li­sée à l’aune de laquelle nous devrions peser toutes nos paroles : sommes-nous « assez » Char­lie ? Char­lie approu­ve­rait-il ce que nous disons ? Lais­sons Char­lie Heb­do aux cari­ca­tu­ristes et jour­na­listes qui s’y engagent, s’ils en ont la force et l’envie, ils en feront ce qu’ils vou­dront. Nous conti­nue­rons à les lire, ou pas, selon les convic­tions de cha­cun. C’est la liber­té de tous de les suivre ou non, comme c’est la liber­té de Char­lie Heb­do de défendre son point de vue sans nous ména­ger. Le com­bat pour la liber­té d’opinion et d’expression ne se limite pas et ne doit pas se limi­ter au droit de cari­ca­tu­rer le sacré ou de « blas­phé­mer » dans un jour­nal sati­rique, tout comme exer­cer cette liber­té ne signi­fie pas qu’il faille sans cesse cher­cher à aller « trop loin ». Ce com­bat se mène avant tout par­tout où des femmes et des hommes sont mena­cés, har­ce­lés, arrê­tés, empri­son­nés ou assas­si­nés, très sou­vent par leur propre gou­ver­ne­ment, parce qu’ils cherchent à faire entendre des opi­nions jugées dis­so­nantes et non à s’affirmer sans aucun tabou. La conti­nua­tion de Char­lie Heb­do est posi­tive pour la démo­cra­tie et pour la liber­té d’expression. Mais celles-ci ne se limitent pas à Char­lie Heb­do. Très heu­reu­se­ment, d’ailleurs.

[(Mes­sage de la rédac­tion. Comme tou­jours à La Revue nou­velle, nous ne pen­sons pas que des évé­ne­ments de l’ampleur des récentes attaques ter­ro­ristes s’expliquent de manière sim­pliste, ni qu’il existe un regard auto­ri­sé et per­ti­nent unique, sus­cep­tible d’en rendre compte. Ce texte est donc une ten­ta­tive par­mi d’autres de don­ner des clés de com­pré­hen­sion. Nous vous ren­voyons à nos blogs et à la revue papier pour en lire davantage.)]

Illus­tra­tion reprise du site Indie­Go­go

  1. « Je défile pour pro­té­ger la liber­té contre l’en­va­his­seur, si on ne s’ex­prime pas, on sera enva­hi par d’autres valeurs, par d’autres idées. » Pro­pos d’un mani­fes­tant bruxel­lois rap­por­té dans la cou­ver­ture en direct des mani­fes­ta­tions sur http://www.lemonde.fr, 11/01/2015.

Baptiste Campion


Auteur

Baptiste Campion est docteur en information et communication de l'Université catholique de Louvain. Il travaille maintenant comme professeur et chercheur à l'Institut des Hautes Études des Communications Sociales au sein du master en éducation aux médias. Ses travaux scientifiques ont principalement porté sur la communication éducative médiatisée, les effets cognitifs de la narration, les interactions en ligne et l'appropriation des technologies numériques, les transformations de l'expertise dans ce contexte particulier. À côté de ces travaux scientifiques, ces questions l'ont amené à réfléchir sur les conditions de la "démocratie numérique", de l'espace social dans une société hypermédiatisée ainsi que le rôle et la transformation des médias.